‹ Les contemporainsChapitre 7 sur 11 · LOMER GOUIN · texte numérisé non relu

LOMER GOUIN

Je crois que c'est dans "Colas, Colasse et Colette" que Jules Simon, par ricochet, a peint en ses inimitables couleurs les Artagnans de la politique, qui trouvant trop restreint le territoire natal s'envolaient vers Paris. Nous retrouvons partout ce besoin d'aller vers une scène plus vaste déverser ce que l'on sent en soi. L'ambition, a-t-on dit quelque part, c'est ou un vice ou une vertu. Un vice, si vous n'avez pas les épaules et le cerveau pour l'étançonner, mais une vertu si c'est le contraire.

C'est fatal : les centres attirent comme la flamme. Les uns s'y brûlent les ailes, mais les autres en reçoivent un éclat qui est le plus précieux auxilliaire pour l'avancement.

Ce préambule m'est inspiré par une carrière dont j'ai bien connu les débuts.

Quand M. Lomer Gouin vint à Montréal comme étudiant en droit, je me demande s'il connaissait seulement dix personnes et quinze rues de la métropole. Mais il y arriva avec cette ambition de bon aloi et bien arrêtée de faire sa marque.

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Et aujourd'hui, quand à peine quinze années se sont écoulées, où le trouvons-nous? A quelle position sociale, civique et politique est-il arrivé ?

Un des buts principaux de cette série de portraits est surtout de raconter les travaux et les succès des jeunes, on le sait. Aussi vais-je de suite, avant d'ajouter d'autres commentaires, détailler cette carrière.

M. Lomer Gouin est né en 1861, aux Grondines, dans ce beau comté de Portneuf, d'où sont sortis tant d'hommes remarquables dans toutes les branches de l'activité canadienne. Je le vis pour la première fois au collège de Lévis, une institution alors pauvre, un peu étroite dans ses meubles et ses principes, mais très fréquentée par ceux que les autres institutions de ce genre trouvaient trop progressistes. Il y avait là, dans ce bon temps, plusieurs élèves qui depuis ont joué un rôle : M. Turgeon, ministre à Québec, MM. Belleau et Bernier, professeurs à l'Université Laval, M. Wilfrid Mercier, le candidat à Beauharnois, mon biographie et moi-même. Ce fut, du moins on îe dit, le point de départ du cours classique de cette maison, et M. Gouin n'oublia pas ce pied-à-terre occasionel, car lors de la " Réunion des dix ans," comme on appelle cela, il fut l'un des premiers rendus.

Admis à étudier le droit, il fit sa cléricature sous deux maîtres: MM. Abbott et Laflamme.

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Reçu av'ocat, il devint l'associé de MM. Taillon & Pagnuelo. Plus tard il fut celui de M. Raymond Préfontaine ; puis la société de Mercier, Gouin et Lemieux succéda.

Aujourd'hui il est le chef du bureau si bien connu de Gouin, Lemieux, Décarie et Brossard.

Disons avant d'aller plus loin, qu'en 1888, il épousa Melle Eliza Mercier, la fille de ce second sir George- Etienne Cartier, sur lequel on peut ne pas avoir, au point de vue administratif, la même opinion, mais qui n'en restera pas moins l'un des plus brillants produits de notre race. Je profite de cet aparté pour citer un mot inédit d'un étranger à qui je parlais de notre politique canadienne: Mercier? disait-il, eh bien ! il a été le Frontenac de la domination anglaise !

Et ceux qui connaissent leur histoire comprendront avec moi qu'un éloge, à la fois plus succinct et plus complet, ne pouvait être fait.

M. Gouin, peu à peu, avec un tact et une discrétion que nous constatons à toute heure, met en pratique certains enseignements primordiaux de cet homme.

Notre ami a surtout à cœur ce que feu Mercier demandait éloquemment et, non à genoux, mais noblement, dès 18S4: l'augmentation du subside provincial.

J'interrompts le fil biographique pour analyser le raisonnement de notre ami.

Cette demande n'est que la revendication d'un droit incontestable. Notre attitude n'est pas celled'un solliciteur ordinaire. Nous avons des raisons irréfutables. On ne peut rendre perpétuelle cette clause qui veut que nous ne recevions d'Ottawa que 80 cents par tête d'après le recensement de 1861. Cette clause du pacte fédéral a été mise de côté pour les autres provinces, excepté pour Québec. La Nouvelle-Ecosse dès 1884 avait déjà eu le bénéfice de douze lois pour améliorer sa position financière. La. Colombie-Anglaise a reçu à pleines mains. Ontario a vu les dettes de sa banque " officielle " payées par tout le pays, les dettes du *' Northern Railway " payées de même; et, en sus, un chemin local, le Canada Central, a été bourré de subsides par nous tous

Il en est ainsi de toutes les autres provinces.

Seul Québec est oublié, et pourtant c'est notre province qui a le plus dépensé pour la collectivité fédérale. Nous avons, de fait, été les initiateurs du Pacifique Canadien. Les sept-huitièmes de notre dette proviennent de nos octrois à des chemins de fer dont tout le Canada, plus ou moins directement, tire bénéfice. Comme disait Mercier en 1884: " Exigeons une piastre par tête de la population."

Voilà tout un programme et c'est celui de M.^ Gouin. Je le sais personnellement.

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Je reprends maintenant par le menu cette biographie.

De 1889 à 1890, M. Gouin a été le président du Club National, que j'ai ailleurs appelé 1' " Exécutif ^u parti libéral " dans le district. Pareil honneur est la plus forte marque de reconnaissance et d'appréciation. C'est traditionnel. Cela explique bien l'acharnement qu'on mettait ces jours derniers à l'obtenir. Mais lors de l'élection de M. Gouin, ce fut d'une spontanéité qui comportait une signification au-dessus de toute appréciation.

En 189 1, sir Hector se présentait simultanément à Trois-Rivières et à Richelieu. Comme ministre des Travaux Publics il tenait la partie nord de ce dernier comté dans le creux de sa main. On demanda à M. Gouin de s'y présenter quand même. Il accepta, fut battu, mais un peu à la manière des Français à Gravelotte. Ce fut une défaite honorable.

En 1897, il battit dans la division St-Jacques, Montréal, par une majorité de 779, M. Auge, un homme sympathique, puissant et de qui on pouvait dire comme de Cleveland aux Etats-Unis : qu'il valait mieux que son parti Cette victoire est réellement typique. M. Auge n'était pas bien avec le ministère, il était presque entré dans le )>iaquis et souriait à toutes les factions. Cependant M. Gouin lui infligea une défaite presque sans précédent dans cette région.

Je ne suis pas du camp de mon ami, mais je me plais à reconnaître ces faits et à les mettre en lumière, car ils sont si rares ceux qui du commencement à la fin ont du courage, du caractère, de la suite dans les idées. Ils sont surtout rares ceux qui étudient. Ah! voilà le mal chez les jeunes. ... ne pan étudier ! ne pas avoir de but, d'idées, de plans ! On se rappelle le mot de Provancher: " A\-ez des mœurs ; qu'elles soient mauvaises, s'il le faut, mais ayez -en !"

Ayez des idées !

En Chambre, M. Gouin s'est fait remarquer par son grand souci de connaître à fond toute la législation proposée, de ia juger ou de la discuter au mérite, de présenter avec un soin méticuleux les projets de loi qui venaient de lui ou dont il avait accepté la parraîneté. Il est devenu ce que sir John A. Macdonald considérait "a reliable man."

M. Gouin n'est pas ce qu'on appelle dans ce pay s un courtisan du peuple, toujours trop disposé à écouter les hâbleurs, un mathématicien qui disserte. Les prémisses posées, il poursuit son raisonnement, va rapidement au but, et rencontrerait-il en route la plus belle fleur de rhétorique, il ne la cueillerait pas. Tel je l'ai vu au collège de Lévis, discutant pour la Grèce contre Rome, avec Turgeon comme adversaire, tel je le vois aujourd'hui, prouvant que quatre et quatre font huit, en un excellent français, mais

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rien de plus. Je n'ai jamais pu lire ou entendre un de ses discours sans que me revienne à la mémoire cette maxime : Nil sapiens affirmât quod non probet.

Il se peut que sa preuve ne soit pas toujours de la plus saine orthodoxie, mais je ne puis un seul instant le croire de mauvaise foi.

C'est cette renommée d'homme studieux et de juste examen qui lui a valu la clientèle des plus grandes corporations commerciales. Le Grand Tronc, notre Belt Line— et que d'autres — ont eu recours à lui.

Il aime sa profession ; c'est au-dessus de la politique pour lui. Comme nous voudrions qu'il en fut ainsi pour la plupart de nos jeunes avocats qui deviennent députés ! Un jour on reprochait à feu sir John Abbott d'être, à la fois, un homme de la politique active, un premier ministre même, et de se préoccuper vivement de son bureau d'avocat. •' Never forget t/iis, gentlemen, répondit-il, iJuprofession is the backbone ; if y ou dont fecl somewhere another groiind yoH are liahle to zvander and fallT

Comme avocat, M. Gouin a pris part à tous les mouvements propres à rehausser la dignité du barreau, et surtout à rendre plus expéditive l'administration de la justice dans ce district, où l'engorgement est devenu chronique. C'est ainsi qu'à la dernière session il a demandé avec énergie que le nombre des juges soit augmenté. C'est d'intérêt

public. Vaut mieux, toujours, avoir un personnel proportionné au travail à faire que de mesquiner sous le prétexte d'une question d'économie, laquelle est fallacieuse. C'est, sous une autre forme, l'éternelle question de l'offre et de la demande. Vouloir opposer 50 à 100 est une hérésie que le plus petit épicier du coin ne voudrait se permettre, mais que nos gouvernements n'ont pas l'air d'apercevoir.

L'entrée de M. Gouin dans le Conseil de l'Instruction Publique de cette province m'a réjoui. Je connais ses sentiments, je connais ses vues. Il n'est pas un casseur de vitres, un septembriseur, un révolutionnaire impondéré. Mais je sais qu'avec lui il n'y a pas de lâches compromis à craindre. Opportunisme et progrès, c'est sa devise là-dessus. Il était favorable au premier projet de réforme scolaire présenté par le cabinet Marchand, c'est assez dire. L^a parole est à l'avenir. . . .rapproché.

Bref, M. Gouin parti dans le strnggle-for-Ufe avec les trois seules vertus théologales : la franchise, l'amour et l'assiduité au travail et la loyauté est aujourd'hui, quoique jeune encore, un Canadien-français de marque, un avocat d'envergure, un citoyen distingué et un ministre de demain.

Il est de plus un ami sincère que beaucoup de nous ont été heureux de trouver à certains moments, et en traçant ces lignes qui interprètent trop faiblement ce que je pense, j'ai ressenti un plaisir vrai.

Dr. EM. FOURNIKR.

Phulo-Eug. Co.

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