Cf. Rom, de la Rose, 7330, elz
Mais pourtant je prierai toute la compagnie, 190 si je devise ici selon ma fantaisie,
que Ton ne prenne à cœur chose que je dirai, pour ce que mon propos n'est que de plaisanter.
« Or, messeigneurs, or donc, je conterai mon conte.
Puissé-je ne jamais boire vin ni cervoise 195 si je ne vous dis vrai, les maris que j'ai eus,
comme trois furent bons, et mauvais les deux autres. ^
Ces trois maris étaient bons et riches et vieux :
à peine pouvaient*ils observer le statut
selon quoi ils étaient par devers moi tenus, — 200 vous savez bien, pardi, ce qu'ainsi je veux dire !
Ainsi m'assiste Dieu, je ris lorsque je pense
comme je les faisais peiner dur nuitamment,
et, par ma foi, de ce ne tenais- je nul compte.
Ils m'avaient tout donné, leur or et leur trésor ; 205 plus ne m'était besoin de faire diligence
à gagner leur amour ni leur montrer égards.
Ils me chérissaient tant, par Dieu qui est là-haut,
que je ne faisais cas aucun de leur amour.
Femme sage toujours voudra se mettre en frais 210 pour qu'elle soit aimée là où elle ne Test pas.
Mais puisque dans ma main je les tenais très bien
et qu'ils m'avaient donné leur terre tout entière,
qu'avais-je à faire, moi, de songer à leur plaire,
à moins que ce ne fût pour mon profit et aise? 215 Mes maris, par ma foi, je les fis tant peiner
que mainte et mainte nuit ils chantèrent : « hélas ! »
Le bacon n'était pas pour eux, ce m'est avis,
que détiennent d'aucuns, en Essex, à Dunmow ^
Si bien les gouvernai-je, en appliquant ma loi, 220 que chacun d'eux était bien heureux et content
quand il me rapportait beaux habits de la foire.
Ils étaient bien contents d'avoir bonnes paroles,
car Dieu sait si bien fort je ne les grondais pas.
Or écoutez comment je sus me gouverner,
225 prudes femmes, ô vous qui saurez me comprendre.
I. Où Ton récompensait d'une flèche de bacon ou moitié d'un porc salé, le ménage qui avait vécu un an et un jour sans querelle. (Nare», s. v. Dunmow.}
i78 LES CONTES DE CANTERBURY,
Ainsi parlerez- vous et leur en ferez croire;
car homme ne saurait aussi effrontément
que femme ni jurer ni mentir, il s*en faut ^ !
Je ne dis point cela pour qui est prude femme *, 230 sauf quand il lui advient d'être malavisée.
Prude femme qui sait ce qui est pour son bien
saura lui faire accroire que la corneille est folle •
et prendra à témoin sa propre chambrière
pour renfort. Mais oyez ce que je lui disais : 235 « Messire le cagnard, est-ce ainsi que tu fais?
Dis, pourquoi la voisine est-elle ainsi parée ?
On la voit honorer en quelque lieu qu'elle aille.
Moi, je reste au logis ; je n'ai pas de bon drap.
Dis, qu'est-ce que tu vas faire chez la voisine? 240 Est-elle donc si belle? Es-tu si amoureux?
Que parlez- vous tout bas, grands dieux ! à la servante?
Messire le paillard, laissez là. tous vos tours.
Quand, moi, j'ai un compère ou que j'ai un ami,
en tout bien tout honneur, tu cries comme un beau diable 245 si seulement je vais ou cours à sa maison !
Tu rentres au logis aussi soûl qu'une grive!
et prêches sur ton banc avec raisons mauvaises !
Tu me contes alors que c'est trop grand méchef
de prendre femme pauvre, attendu la dépense*. 250 Et si c'est femme riche ou bien de haut parage,
tu contes en ce cas que c'est trop grand tourment
de souffrir son orgueil et son humeur méchante.
Et si c'est femme belle, franc gredin que tu es,
le beau premier ribaud, dis-tu, aura la belle, 255 car celle-là ne peut demeurer longtemps chaste
qui se voit assaillie de Tune et l'autre part. Tu contes que d'aucuns nous veulent pour richesses,
d'aucuns pour un beau corps, d'aucuns pour de beaux traits,
d'aucuns pour ce qu'on sait ou chanter ou danser, 260 d'aucuns pour maintien noble et pour galants devis.