‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 11 sur 188 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

métier et traits individuels, vers qui résument une nature, tout cela se combine ingénument en un ensemble qui fait saillie, qui a des contours nets et vigoureux, sans tremblement d'atmosphère, et qui ne s'oublie pas. Et la pensée retourne de nouveau à ces portraitistes primitifs vers lesquels nous allons d'abord avec l'indulgence supérieure de la maturité pour l'enfance, mais dont l'art se manifeste à la longue si consciencieux, si exact, si pénétrant jusqu'à l'âme aussi, qu'on se demande parfois si tous les progrès de la peinture n'ont pas depuis consisté en des adresses extérieures et des subtilités dont l'efTet n'aurait été que d'éliminer ou d'obscurcir l'essentiel.

Chaucer a donc pu rivaliser avec le peintre. Ses portraits nous tiennent lieu d'enluminures; la lecture de son Prologue écarte le regret de n'avoir pas ses pèlerins exposés en une galerie par un maître du temps. Mais le poète a des ressources refusées au peintre; il dispose des sons comme des couleurs. Chaucer use de cet avantage avec un égal bonheur. Il nous fait entendre les grelots qui, à la bride du beau cheval brun monté par le Moine, tintent au vent siffleur « aussi clair et aussi fort que la cloche d'une chapelle ». Il saisit le joli zézaiement maniéré sur les lèvres du Frère, la petite voix de chèvre du Pardonneur, les trois ou quatre termes latins que le grossier Semoneur exhale avec son haleine qui sent le poireau, l'ail et l'oignon.

Mieux encore, ces portraits achevés, Chaucer s'est avisé de les faire descendre de leur cadre. II ne passe pas du portrait au conte sans intermédiaire. Il ne nous permet pas d'oublier en route que le conteur est un être vivant, avec ses gestes à lui et son timbre de voix. Il fait au cours de la cavalcade deviser ses pèlerins entre eux; il les montre s'interpellant, s'approuvant, et- se gourmant surtout. Ils jugent les histoires les uns des autres et ce jugement trahit les préoccupations, les sentiments, les intérêts de chacun. Une véritable comédie en action circule ainsi d'un bout à l'autre du poème, en reliantles différentes parties, restée (il est vrai) à l'état d'ébauche, mais suffisante quoique inachevée pour témoigner des intentions de l'auteur. L'Aubergiste du Tabard, élu grand maître des cérémonies par la troupe, y joue le principal rôle. Il tient lieu du Chœur, a-t-on justement

INTRODUCTION. XÎUl

dit, dans le drame antique, applaudissant, censurant, comparant Thistoire dite avec son expérience personnelle, les héroïnes de vertu ou de vice avec sa propre femme, s'emportant à Toccasion conlre le méchant d'un conte, comme un homme du peuple injurie encore aujourd'hui le traître d'un mélodrame. Parfois des pèlerins ennemis de métier ou de nature en viennent aux mots vifs, presque aux coups : Tathlétique Meunier et le maigre Intendant déblatèrent Tun contre Tautre ; le Frère se chamaille avec le Semoneur. Le Meunier puis le Cuisinier s'enivrent. Le Pardonneur et la Femme de Bath dissertent interminablement avant d'en venir à leur histoire. Les prologues et les épilogues particuliers ramènent sans cesse l'attention des contes aux pèlerins qui les disent ou les écoutent, et soulignent le dessein du poète : faire de chacun de ses récits l'expression naturelle et vraisemblable de tel ou tel individu.

Pour y atteindre, Chaucer s'est servi des disparates mêmes de ses matériaux. Ces histoires qu'il allait mettre dans la bouche de ses pèlerins, et dont il tenait plusieurs déjà écrites, se répartissaient en des genres fixes, aux contours roides, et si distincts qu'ils pouvaient paraître insociables. Si Chaucer avait connu le Décamérorij il aurait pu à bon droit désespérer d'imiter l'exemple de Boccace : il était trop tard pour qu'il jetât à la fonte, lui aussi, les récits comiques ou tragiques, en prose ou en vers, du temps passé, afin de les couler ensuite dans le moule d'une égale urbanité, d'un style moyen, tempéré, cs^able, sans s'élever ni s'abaisser, de traiter tous les sujets. Chaucer ne songea pas à unifier. Il tira profit de la discordance pour la variété dramatique. A pèlerins divers de costume et de caractère il prêta des contes différents de fond et de forme. Son poème est une sorte d'Arche de Noé où des spécimens de tous les gens littéraires alors existants ont trouvé place, chacun y gardant la singularité de sa physionomie. La prose, les distiques, les stances, se succèdent et se croisent. Voici un sermon pur et simple, la parodie d'une ballade, une élégie, un conte

XXIV INTRODUCTJOS.

sentimental, et vorci un lot de fabliaux. Les histoires arrivent là de toutes les sources, et, loin de cacher leur origine, souvent le poète lui-même la révèle : elles viennent de la Légende dorée, des contes merveilleux d'Orient, des lais celtiques, de Thistoire ancienne ; c*est une fable tirée d'Ovide ou une fable dérivée du Roman de Renard; c'est une allégorie religieuse extraite de Trivet ou une épopée romanesque issue de Boccace ; e*est un dit^ ou monologue à la façon de France.

Il fallait encore — et ce n'était pas le moins difficile de la tâche — attribuer à chaque pèlerin celui de ces contes qui convenait à sa caste et à sa nature. Cela encore Chaucer Ta fait admirablement où il a eu le temps de le faire, et la réussite est telle dans les parties achevées de son poème qu'pn peut, qu'on doit admettre qu'il y eût triomphé d'un bout à l'autre s'il avait mené l'œuvre à sa conclusion. Son plan était immense. Chacun des trente pèlerins s'engageait à dire deux contes en allant à Canterbury et deux au retour. Cela eût fait cent vingt contes au total. Or Chaucer n'a pas même pu donner un seul conte à chacun des voyageurs. Ce qui est infiniment plus regrettable, il n'a pas toujours eu le loisir de faire, même pour les vingtquatre contes vraiment contés, l'ajustement du conte au conteur. Il n'a pas même efTacé partout les traces de ses hésitations : — le Marin semble parler tout d'un coup comme s'il était une femme, la seconde Nonne se désigne comme < un ndigne fils d'Eve », l'Homme de loi annonce une histoire en prose et dit une légende en stances. On ne saurait donc parler de l'adaptation comme accomplie en chaque rencontre. Mais assez a été accompli pour que nous appréciions le dessein du poète et son talent d'exécution. Ce que nous avons permet d'affirmer que ce simple rattachement, où il a été fait, contenait le germe d'une transformation capitale dans la littérature et même dans l'esprit, — un progrès dont Chaucer ne trouvait le modèle nulle part.

Un conte peut en effet être considéré en soi ; le but de l'écrivain est alors de lui faire produire la plus forte impression par la manière dont il distribue les parties, dont il suspend et dénoue l'intrigue, dont il agence les détails en vue du coup de sur-

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