‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 12 sur 188 · INTRODUCTION. XXV · texte numérisé non relu

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prise final. Le conte sera donc excellent, simplement s'il a été adroitement conduit et s'il est écrit avec élégance ou vivacité. Mais le même récit peut encore être envisagé relativement au conteur. Dans ce cas l'auteur a pour consigne de se dérober, de sacrifier ses goûts propres, son intelligence, sa façon de juger, afin de céder la place à un second qui peut être ignorant, maladroit, sot, grossier, ou bien mû par des enthousiasmes ou des préjugés que le poète ne «partage pas. Du même coup l'intérêt du lecteur tend à se déplacer; il passe de l'histoire, de sa matière, de l'adresse du tour ou des charmes du langage, à la façon dont le conte adhère au personnage fictif qui a charge de nous le dire, qui demeure en scène, seul visible, et paraît endosser la responsabilité de ce qu'il narre. Ghaucer a déduit la plupart des conséquences de ce principe dans les parties de son œuvre auxquelles il a pu mettre la dernière main. Il a eu grand soin de laisser se révéler le conteur en introduisant dans plus d'un conte des hors-d'œuvre, des digressions qui en rompent la ligne droite, mais par où s'écoule la science, le bavardage ou la manie de celui qui parle. Certes le conte n'est plus toujours, dans l'abstrait, si bon, si rapide, si lestement et habilement tourné qu'il pourrait l'êlre, ni si souvent relevé de spirituels mots d'auteur. Ce n'est plus autant un absolu; c'est une partie dans un ensemble complexe et qui ne peut être jugée que par rapport à cet ensemble. Ainsi, pris à part, le conte de la Bourgeoise de Bath est inférieur en aisance, en dextérité et en brillant à Ce qui plaît aux Dames de Voltaire. Mais le conte tel qu'il est dans Chaucer ne sort pas de la bouche du poète; il émane d'une commère qui y met sa philosophie de la vie et s'en fait un argument; il lui sert à proclamer son idée des rapports enlre mari et femme. Vu de cette manière, il prend une richesse et un comique qui font paraître minces et sans portée les vers agiles du poète français. D'ailleurs ce conte n'est ici que parcelle — la moins importante et savoureuse — de cette immense confession que nous fait la Bourgeoise. Du rôle principal il a passé à celui d'accessoire.

Le conte du Pardonneur gagnerait certes en vivacité d'allure s'il s'allégeait de certaine parenthèse de deux cents vers, vraie

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diatribe contre l'ivrogaerie et les jeux de hasard. Mais sans cette excroissance nous n'aurions pas Tamusante reproduction des pratiques de notre marchand d'indulgences, de Tadresse avec laquelle il mélange le sermon le plus orthodoxe avec Thistoire la plus impressionnante pour en venir à ses fins intéressées. Comment les bons villageois douteraient-ils d'un homme qui cite les textes et attaque les vices tout comme monsieur le curé? Mais avec combien plus de verve! Car il pousse hardiment, lui, vers les effets burlesques, sa peinture des faits et gestes de l'homme qui a trop bu; il est riche, pour cela de son expérience personnelle, — notez qu'il loue la sobriété d'une bouche encore humide de sa dernière lampée. Et, si Ton y prend garde, on sera cette fois encore tenté de préférer la digression au récit, pourtant si coloré et énei^ique.

On pourrait aisément relever pareils effets dans le conte que fait le valet du chanoine alchimiste, récit coupé d'exclamations indignées et arrêté par de mystérieuses réticences. Car le conteur est l'homme du peuple à qui la langue démange et qui, pourtant, a conscience du péril de trop parler. Et puis, il ne sait trop s'il admire plus ou s'il hait davantage la science de son mattre. Môme dupé, ruiné de bourse et de santé, il n'est pas encore tout à fait remis de l'éblouissement où il a vécu, au service d'un sorcier capable de paver d'or toute la route « d'ici à Canlerbury ». Rien que de cette prétention à la puissance, il sent qu'il rejaillit sur lui du prestige. Il s'étourdit et étourdit ses auditeurs du nom de tous les instruments qu'il a maniés, des métaux et des sels qu'il a vainement aidé à transformer en or, des termes magiques dont faisait emploi son maître. Tout le long du récit, il va cahotant d'un reste d'illusion à la colère, et de la colère au bon sens; l'histoire marchera comme elle pourra. Il n'a pas seulement à narrer une anecdote, il a aussi toutes sortes de sentiments contradictoires à épancher.

Mais il n'est pas même nécessaire à Chaucer, pour transformer le conte profondément, d'y faire entrer tant de traits réalistes, tant de traces visibles de la nature du conteur. En plus d'une rencontre l'attribution suffit, avec quelques mots ajoutés, ou même sans rien. Quel ingénieux choix que celui du

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pauvre Clerc idéaliste, tout à ses livres, vivant dans le recueillement, à distance des luttes d'intérêt, pour retracer les épreuves de la patiente Grisélidis, fontaine de douceur, parfait symbole de Tobéissance conjugale et de la résignation 1 Cest déjà assez faire ressortir l'extraordinaire d'une telle vertu que de l'évoquer peu après que la Drapière de Bath a dit sa propre vie. Mais ce n'est pas tout. Le bon Clerc aux yeux baissés n'est point un benêt. Pour se complaire dans une histoire d'abnégation aussi incorruptible, il ne prétend pas qu'il faille trop y croire ni s'attendre à trouver en ce monde beaucoup de Grisélidis. Sans changer de ton, sans grimace ni enflure, avec seulement une lueur scintillante dans ses yeux de rêveur, en homme d'étude dont l'humour est concentré et intérieur, il préviendra les pèlerins que « Grisilde est morte » et que le temps est passé pour les hommes de tenter la patience de leur femme, pour les femmes de s'abimer dans l'humilité.

Ainsi flotte-t-il un sourire autour de plus d'une des belles histoires romanesques du livre. Le joli portrait d'une douce ironie qui nous a été fait de la Prieure, il suffit de le rapprocher de l'histoire qu'elle nous dit, d'entendre la voix chantonnante et nasillarde qui s'échappe de ses lèvres minaudières, d'évoquer sa grâce coquette et ses pleurs faciles, pour que la légende du petit clergeon tué par les Juifs, de sa dévotion à Marie et du miracle que la Vierge opère pour révéler les meurtriers, — il suffit (dis-je) que l'idée du ton et de la manière de la conteuse nous suive pour que la légende nous paraisse moins une vérité d'Évangile que l'effusion, d'ailleurs exquise, d'une dévote au cœur sensible.

De même* le miracle de sainte Cécile. Le poète qui l'avait d'abord célébré en son nom propre, le prête maintenant à une Nonne que, par malheur, il n'a pas pris le temps de décrire; mais de ce fait ne sommes-nous pas invités à l'imaginer comme une représentante moyenne de sa profession? Alors l'éloge véhément de la virginité conservée même en état de mariage, les explosions d'ironie à demi hystérique de la sainte devant un juge en somme bénin, la violence dure et l'excès presque inhumain de la vertu qui nous est retracée, — tout cela devient comme

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