‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 116 sur 188 · Prov., XI · texte numérisé non relu

Prov., XI

Devant mourir pourtant il faut que je te baise. » Et lui de s'approcher et de s'agenouiller

et de dire : « Alison, chère sœur Alison, 805 Dieu m*est témoin, jamais je ne te frapperai.

De ce que j'ai fait là la faute est à toi-même.

Pardonne-le-moi donc, pardonne, je t'en prie ! »

Et moi incontinent je le frappe à la joue

et dis : « Vilain larron, d'autant suis-je vengée.' 810 Or veux- je trépasser, je ne puis plus parler. » y Mais pourtant l'on flnit, à grand peine et tourment,

par conclure un accord, passé entre nous deux.

Il dut abandonner la bride en ma main toute.

J'eus le gouvernement du logis et des biens 815 et celui de sa langue et celui de sa main,

et je lui fis brûler son livre incontinent.

Et dès le moment où je me fus assurée,

grâce à ce maître coup, souveraineté pleine,

du moment qu'il eut dit : « Ma chère et bonne femme, 820 fais ce que tu voudras tant que tu auras vie;

garde bien ton honneur et garde aussi mes biens »,

à partir de ce jour jamais on n'eut querelle.

Ainsi m'assiste Dieu, je lui fus aussi bonne

comme femme qui soit de Danemark en Inde 825 et tout aussi fidèle, et lui en fit autant.

Je prie Dieu qui là haut trône en sa majesté

qu'il bénisse son âme, en sa miséricorde !

Or dirai-je mon conte, si vous voulez l'ouïr. »

S'ensuivent les propos échangés entre le Semoneur et le Frère,

Ayant ouï cela. Frère se mit à rire : 830 (( Oh! ohl dame (dit-il), ainsi sois-je sauvé

comme voilà un long préambule à un conte. »

Et quand le Semoneur entend crier le frère :

« Là (dit le Semoneur), par les deux bras de Dieu !

frère toujours prétend fourrer son nez partout. 835 Oui, bonnes gens, oui-dà, il faut que mouche ou frère

se fourrent dans tout plat comme dans toute affaire.

Eh ! que parles-tu donc de préambulation?

Eh! va l'amble, le trot, le pas *, ou va t'asseoir;

tu troubles nos plaisirs avec ces façons-là. » 8 40 — « Ah I c'est ainsi, messire Semoneur (dit le Frère),

eh bien, ma foi, je veux, avant que je m'en aille,

conter d'un semoneur un petit conte ou deux

qui feront rire un brin tous les gens qui sont là. » — « Or bien, mon Frère, or bien, que le diable t'emporte, 845 (dit lors le Semoneur), et qu'il m'emporte aussi,

si je ne conte, moi, deux contes ou bien trois

de frères, devant que j'arrive à Sidingborne,

et qui feront, je crois, quelque peine à ton cœur ;

car, je le sais assez, ta patience est morte. » 850 Notre hôte s'écria : « Paix donc et tout à l'heure »,

et dit : (( Laissez conter son conte à celte femme.

Vous vous gouvernez là comme gens soûls de bière.

Allez, damé, contez, et cela vaudra mieux. )>

— (( Messire, volontiers, tout comme il vous plaira, 855 pourvu que j'aie congé de cet honnête frère. »

— « Oui'dà, dame (dit-il), contez, je vous écoute. »

Ici finit le Prologue de la Femme de Bath.

Le Conte de la femme de J^atu* -

Jadis, au temps de ce roi Arthur que les Bretons célèbrent et grandement honorent, tout ce pays était rempli de fées.' 860 La reine des Elfes avec sa joyeuse compagnie dansait très souvent en maint pré vert ;

i. En disant « le pas », nous corrigeons le texte, qui porte • la paix ». Le premier copiste a dû écrire pees au lieu de pace, comme il semble bien que, plus loin (G, 762), il a mis papeer pour peper,

2. Le même conte est donné par Gower dans Cànfeêsio amantis. Livre i. — Gower a dû, comme Chaucer, imiter des originaux français.

Cf. The weddynge ofSyr Gawen and Dame Ragnell, imprimé par Sir F. Madden dans son Syr Gawaine.

Cf. Ballad of King Henrie, inséré par Walter Scott dans « Minstrelsy of tbe Scottish Border ». Voir Tétude de M. W. H. Clouston (Originale and Analogues, Chaucer Society, 1887, p. 483). M. Clouston cite des contes islandais, gaéliques, turcs qui ont la même donnée.

Cf. la version de Dryden et le conte de Voltaire : Ce qui platl aux dames.

29« LRS CONTES DM CANTERBUMr.

c'était Tancienne croyance, k ce que je lis;

je parle d'il y a bien deseentainee d'années ;

mais aujourd'hui on ne peut plus voir d'EHes du tout.

Car maintenant la grande chaûrité et les prières

des limitours ^ et d'autres saints frères^

qui visitent toutes les terres et tontes tes eaux,

et foisonnent comme poussières dans le rai du soleil,

bénissant salles, chambres, cuirtnes, chambres des dames, 870 villes, bourgs, castels, hantes tours,

villages, granges, étables, laiteries,

ceci fait qu'il n y a point de fées.

Car là où avait coutume d'aller un elfe,

là va maintenant le limitour lui-même

dans les après-midi et dans les matinées,

et il dit ses matines et ses saintes oraisons

tout en cheminant dans son territoire.

Les femmes peuvent aller en sécurité par toute la contrée;

sous tous les halliers ou sous fous tes ari)res 880 il n'y a pas d'autre incube que lui,

et il ne leur fera rien que déshonneur *.

Or donc il advint que ce roi Arthur avait en sa maison un gaillard bachelier qui un jour revenait à cheval de voler en rivière*; et il arriva que, seule et sans nulle compagnie ^, il vit une fille marchant devant lui, à laquelle fille, aussitôt, malgré râ résistance, de force il ravit sa virginité ; et pour cette violence fut faite telle clameur 890 ot telle plainte auprès du roi Arthur, que ce chevalier fut condamné à monrir suivant 4a loi, et eût perdu sa tète, par aventure, telle était la règle alors,

1. Frères meiNliants auxquels était assigné un certain terrftorre pont levrs quêtes.

2. Une vtriaate du texte donne eet autre sens : « Et ce s'est pas aree lui qu'il leur adviendrait déshonneur. »

3. Oest-à-dire d'aller chasser an faueoD s«rle bord de Ta rîvtère. — Cf. )e conte Sire Topaze, rers 1927. — Cf. Froissart, V. «, c. ilO. Le comte de Flandres

estoit tousjours en riYîére, un jour advmt qn'ik alla Toler en la rtTière.

4. Le texte dit : « seule comme au jour de naissance. » Voir la note : 6onU du ChevaHer, tcts !633.

n'était que la reine et d'autres dames encore . implorèrent si longtemps la grâce du roi

qu'il lui laissa la vie en ce lieu,

et le donna à la reine tout à sa discrétion,

pour choisir si elle le voulait saover ou faire mourir.

La reine remercia le roi de tout son cœur, 900 et après cela elle parla ainsi au chevalier,

quand elle vit son moment, un certain jour :

i( Tu es toujours (dit-elle), en tel état

que tu n'es point encore assuré de ta vie.

Je t'accorde la vie sauve si tu peux me dire

quelle est la chose que les femmes désirent le plus.

Penses-y bien et garde ta nuque du fer.

Et si tu ne peux le dire à cette heure,

eh bien ! je te donnerai loisir d'aller

douze mois et un jour pour chercher et apprendre 910 une réponse convenable à cette question.

Et avant que tu partes, je veux avoir caution

que tu livreras ton corps en ce lieu. »

Le chevalier fut bien affligé et soupira tristement,

mais quoi ! il ne peut faire tout comme il lui platt.

Et à la fln il choisit de pcrrtir

et de revenir sûrement à la fin de Tannée,

avec la réponse que Dieu lui voudrait fournir;

puis prend son congé et se met en route.

Il cherche par toutes maisons et tous endroits 920 où il espère avoir Theur

d'apprendre quelle chose les femmes aiment le plus ;

mais il ne réussit à aborder sur aucune côte

où il pût découvrir sur ce point

deux personnes pour s'accorder ensemble.

Les uns dirent que les femmes aiment mieux la richesse,

d'aucuns dirent l'honneur, d'aucuns dirent les plaisirs,

les uns, riches atours, les autres mener déduit au lit

et plusieurs fois se trouver veuves et se remarier.

Les uns dirent que nos cœurs sentent le plus d'aise 930 quand nous nous voyons flattées et chatouillées; —

qui dit cela touche de près la vérité, je l'avoue ;

un homme nous gagnera le mieux par la flatterie ;

c'est par les attentions et par les services

que nous sommes engeignées, grandes dames et petites. —

Et d aucuns disent que nous aimons sur toute chose

être libres et faire tout ce qui nous plaît,

et que nul ne nous reproche nos vices,

mais qu*on dise que nous sommes sages et en rien sottes ;

car vraiment il n*y a nulle de nous toutes, 940 si on nous égratigne sur la plaie,

qui ne regimbe de ce qu*on a dit vrai ;

qu'on essaie et verra bien qui le fait.

Car si vicieuses que nous soyons en dedans,

nous voulons être tenues pour sages et nettes de péché.

Et d'aucuns disent qu'il nous fait grand plaisir

d'être estimées stables, et discrètes aussi,

et fermes et constantes en une résolution prise,

et incapables de trahir un secret qu'on nous dit ;

mais cette opinion ne vaut pas seulement un manche de râteau ; 950 pardieu I nous autres femmes ne savons rien cacher ;

témoin Midas ; voulez- vous en ouïr le conte ?

Ovide, entre autres petites histoires,

a dit que Midas avait, sous ses longs cheveux,

croissant sur sa tête, deux oreilles d'âne,

lequel défaut il cachait du mieux qull pouvait

avec grande subtilité aux yeux de tous,

de façon que, sauf sa femme, nul autre n'en savait rien.

Il l'aimait par-dessus tout et aussi se fiait à elle ;

il la supplia qu'à âme qui vive 960 elle ne dit qu'il était ainsi défiguré.

Elle lui jura que certes, fût-ce pour tout le royaume du monde,

elle ne voudrait commettre cette vilenie ou péché,

de faire porter à son mari si laide renommée ;

elle ne le voudrait dire par honte pour elle-même.

Mais pourtant il lui sembla que c'était mourir

de cacher si longtemps un secret ;

il lui sembla que cela enflait si fort autour de son cœur

que 'par force il lui faudrait en lâcher quelque mot ;

et, puisqu'elle ne l'osait dire à qui que ce fût, 970 à un marais tout proche elle courut;

jusqu'à ce qu'elle y fût, son cœur était en feu,

et, comme un butor tonne dans la vase,

elle coucha sa bouche en bas jusqu'à l'eau :

(( Ne me trahis pas, eau, par ton bruit,

(dit-elle), je te le dis à toi et à nul autre :

mon mari a deux longues oreilles d'âne !

Voici mon cœur tout remis, maintenant que c'est sorti ;

je ne le pouvais garder plus longtemps, vraiment. »

Par ceci vous pouvez le voir, quoiqu'un temps nous résistions, 980 il faut que cela sorte, nous ne pouvons cacher de secret;

si vous voulez ouïr le reste du conte,

lisez Ovide, et là vous le pourrez apprendre \ Ce chevalier, qui est le sujet de mon conte,

quand il vit qu'il ne pouvait réussir,

c'est-à-dire, à savoir ce que les femmes aiment le plus,

en sa poitrine son âme fut tout affligée ;

mais il revient en son pays, il ne pouvait demeurer.

Le jour était arrivé qu'il devait s'en retourner,

et chemin faisant il lui advint de chevaucher, 990 en tout ce souci, sous l'orée d'un bois,

où il vit se mouvoir en danse

vingt-quatre dames, et davantage encore ;

vers laquelle danse il se dirigea tout empressé,

dans l'espoir d'y pouvoir trouver quelque instruction.

Mais certes avant qu'il arrivât tout auprès,

cette danse s'était évanouie, il ne savait où.

Il ne vit nul être qui eût vie,

sauf que sur la prairie il vit assise une femme;

créature plus horrible ne se peut imaginer. 1000 Devant le chevalier cette vieille femme se leva

et dit : « Sire chevalier, ri n'y a pas de chemin par ici.

Dites-moi ce que vous cherchez, en toute vérité.

D'aventure vous vous en trouverez fort bien ;

nous autres vieilles gens savons beaucoup de choses », dit-elle.

(( Ma chère mère (dit le chevalier), certes,

je suis homme mort, si je ne peux pas dire

quelle est la chose que les femmes désirent le plus;

si vous pouviez m'instruire, j'en payerais bien le prix. »

« Engage-moi ta foi, ici, dans ma main (dit-elle), lOiO que la première chose que de toi je requerrai,

tu la feras, si elle est en ton pouvoir;

1. Dans Ovide, c'est le barbier de Midas qui trahit le secret. Chaucer adapte le conte à- sa satire de la femme.

300 LSS CONTBS DE CANTERBVRV.

Cl je vais te le dire avant qu'il soit nuit. »

« Reçois ici ma foi (dit le chevalier), je te la donne. »

« Alors (ditelle), j'ose bien me vanter

que ta vie est sauve, car je me fais forte

sur ma vie, que la reine dira comme moi.

Voyons quelle sera la plus glorieuse d'elles toutes

qui porte sur la tète couvre-chef ou réseau, 1020 qui osera contredire à ce que je vais t'apprendre;

allons, en route sans plus de discours. »

Lors, elle lui chuchota sa leçon en l'oreille,

et lui dit de se réjouir et de n'avoir crainte.

Quand ils furent arrivés à la cour, le chevalier

dit qu'il revenait au jour flxé, comme il l'avait promis,

et sa réponse était, disait-il, prête.

Mainte noble dame et mainte fille

et mainte veuve, car celles-ci sont avisées,

la reine elle-même siégeant comme juge,

sont assemblées, pour ouïr sa réponse; 1030 et ensuite le chevalier reçut l'ordre de paraître.

A tout le monde fut commandé silence,

et le chevalier fut invité à dire en Taudience

quelle chose les femmes de ce monde aiment le mieux.

Le chevalier ne se tint pas muet comme fait une bête,

mois à la question aussitôt répondit,

d'une voix forte, si bien que toute la cour l'entendit :

(( Ma dame suzeraine, partout (dit-il),

les femmes désirent avoir souveraineté

aussi bien sur leur mari que sur leur amant, 1040 et d'être les maîtresses et de les dominer;

c'est là votre plus grand plaisir, dussiez-vous me faire mourir,

faites ce que vous voudrez, je suis entre vos mains. »

En toute la cour il n*y eut ni femme ni fille

ni veuve qui contredît son dire,

mais toutes s'écrièrent qu'il était digne d*avoir la vie.

Et sur ce mot se leva la vieille femme

que le chevalier avait vue assise en la prairie :

(( De grâce (dit-elle), madame ma reine souveraine, .

avant que votre cour se sépare, faites-moi droit. 1050 J'ai enseigné cette réponse au chevalier,

pour laquelle il m'a juré sa foi là-bas.

que la première chose que je requerrais de lui

il la ferait, si elle était en son pouvoir.

Devant la cour donc, je te prie, sire chevalier,

(dit^lie), de me prendre pour femme ;

car tu sais bien que to me dois la vie.

Si j'en ai menti, dénie-le sur ta foi. »

Le chevalier répondit : « Hélas et malheur!

Bien sais- je que tdie fut ma promesse. 1060 Pour l'amour de Dieu je te prie de choisir une autre requête;

prends tout mon bien et renonce à moi. »

(( Si je le fais (dit-elle), malédiction sur toi et sur moi!

Car bien que je sois vieille et laide et pauvre,

je ne voudrais pour tout le métal et tout le minerai

qui sous la terre est enfoui, ou qui git au-dessus,

renoncer à être ta femme et aussi ton amante ! »

(( Mon amante (dit-il), non, ma damnation!

Hélas! qu'aucun de ma race

fasse jamais si hideuse mésalliance! »

1070 Mais tout fut vain; la fin est qu'il

fut contraint : il lui faliat Tépouser ;

or prend sa vieille femme et se met au lit. A présent d'aucuns diraient d'aventure

que c'est par paresse que je ne prends soin

de vous dire la joie et toute l'ordonnance

de la fête qui se fit an ce jour-là.

Et à ce reproche je répondrai brièvement :

je dis qu'il n'y eut ni léte ni joie du tout;

il n'y eut que tristesse et grande affliction; 1080 car en secret il l'épousa un matin,

et tout le jour ensuite « cacha comme un hibou,

tant il était marri, si laide était sa fenmie.

Grande fut la peine que le chevalier eut en son cœur,

quand avec sa femme il fut couché au lit;

il se tourne et se roule d'un côté et de l'autre.

Sa vieille femme était couchée ne cessant de sourire,

et disait : « Cher mari, èenedicitef

Tout cbevaUer agit-il comme vous avec sa femme?

Est-ce la règle dans la maison du roi Arthur?

Tous ses chevaliers sont-ils aussi dédaigneux? 1090 ie suis Yoite propre mie et aussi votre femme;

je suis celle qui vous a sauvé la vie;

et certes jamais je ne vous fis nul tort;

pourquoi me traitez-vous ainsi cette première nuit?

Vous agissez comme homme qui aurait perdu Tesprit.

Quelle est ma faute? pour l'amour de Dieu, dites-le,

il y sera porté remède, si c'est en mon pouvoir. »

« Remède (dit le chevalier), hélas 1 nenni!

Il n y aura pas de remède, non jamais ! 1 100 Tu es si hideuse et si vieille aussi,

et avec cela issue de si basse extraction,

que ce n'est pas merveille si je me tourne et me roule.

Plût à Dieu que mon cœur pût éclater 1 )>

(( Est-ce 1& (dit-elle), ce qui vous agite? »

(( Oui, bien (dit-il), et ce n*est pas merveille. »

« Or çà, messire (dit-elle), je pourrais amender tout ceci,

s'il me plaît, avant qu'il fût trois jours,

pourvu qu'envers moi vous agissiez bien.

Mais pour ce que vous dites de la noblesse il 10 qui vient par descendance de richesse ancienne,

et que cela fait qu'on est gentilhomme,

une telle prétention ne vaut pas seulement une poule.

Voyez qui est le plus vertueux toujours

en sa conduite publique et privée, et qui toujours s'emploie

à faire les nobles actions qu'il peut,

et celui-là regardez-le comme le meilleur gentilhomme.

Christ veut que sur lui nous fondions notre noblesse,

et non sur nos ancêtres pour leur ancienne richesse,

car bien qu'ils nous transmettent tout leur héritage, 1120 ce pourquoi nous prétendons être de haut parage,

pourtant ils ne peuvent nous léguer en rien

à aucun de nous leur vie vertueuse,

qui fait qu'ils furent appelés gentilshommes,

et par laquelle nous leur succédons en leur condition. Bien sait le sage poète de Florence,

qui s'appelait Dante parler en ce sens ;

voici en quels vers s'exprime Dante * :

(( Bien rarement monte jusqu'aux rameaux derniers

l'excellence humaine; car Dieu, en sa bonté,

1. PurgaLjVll, 12M23. « Rade Tolte risurge per Ittrami riunana probitale >,elc.

1130 veut que sur lui nous fondions notre noblesse; »

car de nos ancêtres nous ne pouvons rien prétendre

que biens temporels que I*tiomme peut endommager ou mutiler.

Chacun sait ceci tout aussi bien que moi,

que si noblesse était plantée par nature

en une certaine lignée et descendait dans ce lignage,

en leur vie publique et privée, ils ne pourraient jamais cesser

de faire beaux offices de noblesse;

ils ne pourraient faire chose vilaine ou vicieuse.

Prends du feu et porte-le dans la maison la plus sombre 1140 entre ce pays et le mont du Caucase,

et qu'on ferme les portes et qu'on s'en aille;

pourtant le feu brûlera et flambera aussi clair

que si vingt mille hommes le pouvaient regarder;

il fera toujours son propre office naturel,

je l'affirme sur ma vie, jusqu'à ce qu'il meure.

Par ceci vous pouvez bien voir comment la noblesse

n'est point liée à la possession

puisque les hommes ne font pas leur œuvre

toujours comme fait le feu, voyez, selon sa nature I 1150 Car Dieu le sait, on peut voir bien souvent

le fils d'un seigneur faire vilaine action honteuse ;

et celui qui veut avoir la louange de sa noblesse

parce qu'il est né d*une noble maison,

et qu'il a eu des ancêtres nobles et vertueux,

et ne veut faire lui-même de nobles actions,

et imiter ses nobles ancêtres qui sont morts,

il n'est point noble, qu'il soit duc ou comte;

car les actions mauvaises de vilain font un manant.

Car la noblesse n'est que le bon renom li60 de tes ancêtres pour leur haute vertu,

qui est chose étrangère à ta personne.

Ta noblesse provient de Dieu tout seul;

donc notre vraie noblesse vient par la grâce,

et ne nous a été nullement léguée avec notre manoir.

Pense combien noble, comme dit Valérius \

fut ce grand Tullus Hostilius,

qui de pauvreté s'éleva à haute noblesse.

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