‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 122 sur 188 · I, Samuel · texte numérisé non relu

I, Samuel

2. • Parole de yeoman • équi?aut & notre « caution bourgeoise >.

« Je le veux (dit le diable), sur ma foi ! »

Et sur ce mot ils continuent leur route.

Et tout à rentrée du bout de la ville

à laquelle notre semoneur se proposait d'aller,

ils virent un chariot qui était chargé de foin, l$40 qu'un charretier conduisait sur le chemin.

Ce chemin était creux, aussi le chariot était arrêté.

Le charretier frappait et criait comme un forcené :

« Hue Blaireau! hue TEscot! Âvez-vous peur des pierres?

Le diable (dit-il), vous emporte corps et os,

sans laisser pièce des poulains que vous fûtes,

tant et tant avec vous j'ai connu de misères !

Le diable emporte tout, et chevaux et chariot et foin ! » Notre semoneur dit : « Ici nous allons rire » ;

et s'approcha du démon comme si de rien n'était, 1550 tout secrètement, et lui chuchota à l'oreille :

« Écoute, mon frère, écoute, sur ta foi ;

n'entends-tu pas ce que le charretier dit?

Happe bien vite, car il t'a tout donné,

et foin et chariot et ses trois chevaux avec. » (( Nenni (dit le démon), Dieu sait que non ;

ce n'est point ce qu'il pense, sois-en bien sûr ;

demande-lui toi-même, si tu ne m'en crois point,

ou attends un peu et tu verras. »

Lé charretier caresse ses chevaux sur la croupe 1560 et ils se mettent à tirer et se tendre en avant :

« Allez, maintenant! (dit-il), Jésus-Christ vous bénisse,

et toutes ses créatures, les grandes et les moindres !

C'est bien tiré, mon bon gris, mon garçon !

Veuille Dieu te sauver et monsieur Saint Éloi ^ !

Voici mon chariot hors du bourbier, pardi ! m « Eh! frère (dit le démon), que te disais- je?

Ici vous pouvez voir, mon cher frère bien-aimé,

que le gaillard parlait d'une façon, mais il pensait d'une autre.

Continuons d'aller notre chemin ; 1570 je n'ai nul droit d'attelage à percevoir ici*. ))

1. Saint Éloi était le patron des orfèvres, des maréchaux-ferrants, des forgerons et des charretiers.

2 Le fermier payait un droit & son seigneur, s'il voulait être dispensé de mettre son attelage à son service.

316 LES CONTES DE CASTEHBURl.

Quand ils farent arrivés un pea hors de la ville, le semoneur chuchota à son frère :

« Frère (dit-il), ici habite une vieille, sèche comme rebec *, qui aimerait presque mieux qu'on lui coupât le cou que donner un sou de son bien.

J'en veux avoir douze doubles sols*, en deviendraii-elle folle, ou je la citerai devant notre offlcialité, encore que bien sûr je ne sache point qu'elle soit en faute. Et puisque tu ne peux pas en ce pays 1 580 te procurer ta subsistance, prends ici exemple sur moi. »

Notre semoneur heurta à la porte de la veuve. « Viens hors (dit-il), vieille sorcière 1 Je gage que tu as chez toi quelque frère ou prêtre! »

« Qui frappe (dit la veuve), benedicitel Dieu vous garde, messire, qu'y at-il pour votre service? »

(( J'ai ici (dit-il), un mandat de comparution; sous peine d excommunication prends soin de te trouver demain aux genoux de l'archidiacre, pour répondre à la cour sur certaines choses. » 1590 « Oh! Seigneur (cria-t-elle), Jésus-Christ, roi des rois, viens à mon aide, aussi vrai que je ne peux pas y aller. Je suis malade et depuis bien longtemps. Je ne puis aller si loin, à pied ni à cheval, que je n'en meure, tant j'ai mal au côté. Ne puis-je demander un mémoire, messire Semoneur, et répondre là-bas par mon procureur à telle chose que l'on veut m'imputer? » — « Allons (dit notre semoneur), paie-moi sur l'heure, voyons, douze doubles sois, et je te tiendrai quitte. 1600 Je n'aurai comme profit là-dessus que peu de chose; mon maître a le profit et non pas moi. Fais vite, que je m'en aille tout de suite; donne-moi douze gros sous, je ne peux pas m'arréter. » (( Douze gros sous (dit-elle), que madame Sainte Marie me sorte de peine et de péché,

aussi vrai que, quand ce serait pour acquérir le monde entier, je n'ai pas douze gros sous en ma possession. Vous savez bien que je suis pauvre et vieille;

1. Voir la note du vers 1377. C*est le sens d^avare qui domino ici.

Page 1