Prologue de l*Ecuyer
(( Ecuyer, approchez, s'il ne vous en déplaît,
eiditbsnous quelque histoire d'amour; car, pour sûr,
là-dessus en savez aussi long que personne. »
a Non, Messire (dit-il), mais je dirai comme je sais,
de bon cœur ; car point ne veux me rebeller
contre votre désir; je veux bien dire un conte.
Excusez-moi si je m'exprime mal,
j'ai bon vouloir ; et, tenez, voici mon histoire. »
Ici commence le conte de V Ecuyer.
A Sarray *, au pays de Tartarie, iO vivait un roi qui contre la Russie fit guerre, ce qui causa la mort de maint homme vaillant. Ce noble roi avait nom Cambinskan^
1. Comme il est manifeste à première vue, le conte de l'Écuyer est d'origine orientale. Toute la magie en est familière aux lecteurs des Mille et une Nuits, Ghaucer a pu connaître le cheval magique par le roman d'Adenet le Roi, Cleomodes et Ctaremont, écrit vers la fin du xiii* siècle. On trouve un peu partout avant lui les autres enchantements : le miroir, l'anneau qui permet d'entendre les oiseaux, etc. Quant au cadre du conte, la description du Khan, de sa cour et de ses fêtes, M. Skeat a montré que Chaucer l'avait emprunté aux voyages de Marco Polo.
Spencer a raconté dans sa Reine des Fées (liv. IV, chant 2, st. 30-33) la joute dont Ganacée est le prix et que Chaucer avait promis de décrire.
2. Aujourd'hui Tzarev, près de Sarepta. Ce lieu avait jadis grande importance et servait parfois à désigner la Caspienne, appelée par Marco Polo la mer de Sarain. C'est du reste par erreur que Chaucer fait régner le Khan dont il parle à Sarray. 11 aurait dû dire à Cambalu (auj. Pékin), et c'est du reste à cette dernière ville qu'il songe dans sa description. M. ^eat pense que Chaucer a pris le mot de Cambalu pour en faire le nom d'un des deux fils du Khan, Cambalus ou Cambalo.
3. Gengis-Rhan. La suite du récit montre que Chaucer l'a confondu avec son petit-flls, Kubla-Rhan.
qui en son temps avait si grand renom
qu'il n'était nulle part, en nulle région,
si excellent seigneur en toutes choses ;
il ne lui manquait de rien de ce qui fait un roi,
et à la religion dans laquelle il était né
il gardait la foi jurée ;
et il était en outre hardi, et sage, et riche, 20 et pitoyable et juste, toujours pareillement ;
fidèle à sa parole, bienveillant, honorable,
d'un caractère aussi stable qu'un centre * ;
jeune, frais, vigoureux, aussi ardent aux armes
que n'importe lequel des bacheliers de sa maison.
Il était bien de sa personne et fortuné,
et toujours tenait si bien état royal
que nulle part n'était homme pareil.
Ge noble roi, ce Tartare Gambinskan
avait deux fils d'Elpheta son épouse, 30 dont l'ainé s'appelait Algarsyf,
et l'autre fils avait nom Cambalo.
Ce digne roi avait une fille aussi,
qui était la plus jeune, et que Ton nommait Canacée.
Mais vous dire combien elle était belle
n'est au pouvoir de ma langue ni de mon savoir ;
je n'ose entreprendre si haute tâche.
Mon anglais d'ailleurs est insuffisant;
il faudrait être rhéteur excellent,
connaissant les couleurs propres à cet art, 40 pour la décrire en toutes ses parties.
Je ne suis tel, il me faut parler comme je peux.
Or il advint que lorsque Gambinskan
eut pendant vingt hivers porté son diadème,
comme il avait coutume chaque année, je suppose,^
il fit proclamer la fête de sa nativité
aux quatre coins de Sarray, sa cité,
le dernier jour des Ides de Mars, selon le cours de Tannée.
Phébus le soleil était moult joyeux et clair,
1. Considéré ici comme poinl de plus grande stabilité, — au sens de pivoL Cf. Paradise Regained, IV, 533 :
Proor against ail temptation as a rock or adamant, and, as a centre, fîrm.
COSTE DE VÉCUYER, 409
car il n'était pas loin de son exaltation 50 dans la face* de Mars, et dans sa mansion '
en Ariès', le signe bouillant de la colère.
Le temps était tout joyeux et bénin ;
aussi les oiseaux dans la clarté du soleil,
la saison aidant et aussi la jeune verdure,
bien haut chantaient leurs amours ;
il leur semblait avoir obtenu protection
contre Tépée aiguë et froide de l'hiver.
Ce Cambinskan, dont je vous ai parlé,
en vêtements royaux est assis sur son dais \ 60 diadème eii tête, au haut bout de la table en son palais,
et célèbre sa fête, tant splendide et riche
qu'il n*en fut point de pareille en ce monde.
Et s'il m'en fallait dire tout l'arroi,
cela prendrait une journée d'été;
point n'est besoin non plus de décrire
l'ordonnance du service à chaque plat.
Je ne parlerai pas de leurs sauces étranges
non plus que de leurs cygnes, ou de leurs héronceaux.
D'ailleurs en ce pays-là, à ce que racontent de vieux chevaliers, 70 il est des aliments tenus pour délicieux
dont les gens de chez nous ne font que peu de cas.
Il n'est au pouvoir de personne de tout relater ;
je ne veux pas vous retarder, car il est prime*
et qu'il n'en résulterait que perte de temps ;
je m'en reviens à mon premier sujet.' Adonc il advint qu'après le troisième service,
tandis que le roi trônait ainsi en grand apparat,
écoutant ses ménestrels jouer leurs airs
devant lui à la table délectablement, 80 à la porte de la salle tout soudain
arriva un chevalier sur un coursier de bronze,
1. La face est le tiers d'un signe du Zodiaque ou 10 degrés. Chaque signe était considéré comme ayant 30 degrés ou 3 faces. La 1" face d'Ariès était appelée face de Mars; la 2*, face du Soleil, et la 3% face de Vénus.
2. Maison. « Les 28 mansions de la lune. • Chaque planète avait sa matuion dans un des signes du Zodiaque.
3. On regardait Ariès comme le signe de V > exaltation du soleil •, c'est-àdire le signe dans lequel le soleil avait le plus d'influence.