‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 35 sur 188 · Lucina, nom sous lequel Diane présidait à l'enfantement · texte numérisé non relu

Lucina, nom sous lequel Diane présidait à l'enfantement

COmE DU CHEVALIER, 61

pour ce qui est de vraie chevalerie,

aussi loin que Dieu a fait mer et terre,

jamais il n*y eut en un si petit nombre aussi noble compagnie*

Car tout homme qui aimait chevalerie et voulait de grand cœur avoir un nom illustre a demandé à être de ce tournoi; et heureux fut celui qui fut choisi.

2110 Car s'il advenait demain pareil cas,

vous savez bien que tout vaillant chevalier qui aime par amour et a toutes ses forces, soit en Angleterre, soit ailleurs, désirerait de grand cœur en être pour combattre pour une dame. Benedicite! ce serait un vaillant spectacle à voir 1

Et c'est ainsi qu'ils partirent avec Palamon. Avec lui vinrent nombre de chevaliers; les uns sont bien armés avec haubergeon 2120 et plastron et casaque légère,

et d'autres voulurent avoir une paire de plastrons larges,

et d'autres ont voulu un écu de Prusse ou une targe;

d'autres ont voulu être bien armés aux jambes

et avoir la hache, et d'autres une masse d'acier.

Il n'y a point d'équipement nouveau qui n'ait été anciennemeDi.

Ils étaient armés, comme vous ai conté,

chacun selon son idée.

Là tu peux voir arriver avec Palamon Ligurge lui-même, le grand roi de Thrace. 2130 Noire était sa barbe, et viril son visage; les orbes de ses yeux en sa tête luisaient d'un feu entre jaune et rouge; et comme un griffon il roulait ses yeux, avec des poils hirsutes sur ses gros sourcils; ses membres étaient grands, ses muscles durs et forts, ses épaules larges, ses bras ronds et longs. Et, comme était l'usage en son pays, bien haut sur un char d'or il était debout, avec quatre taureaux blancs dans les traits.

62 LES CONTES DE CANTERBURl'.

2140 Au lieu de cotte d*armes, sur sou harnois

garni de clous jaunes et brillants comme or,

il avait une peau d*ours, noire comme charbon, et très ancienne.

Ses longs cheveux étaient tressés sur son dos ;

de la plume du corbeau ils avaient le très noir éclat.

Une couronne d or grosse comme le bras et fort pesante

était sur sa tète, toute sertie de pierres brillantes,

de fins rubis et de diamants.

Autour de son char marchaient des molosses blancs,

vingt et plus, aussi grands qu'un bouvillon, 2ia0 pour chasser le lion ou le cerf,

et le suivaient, la gueule solidement muselée

avec des colliers d'or et des anneaux enfilés autour.

Il avait cent seigneurs dans sa troupe,

armés très bien, aux cœurs rudes et forts.

Avec Arcite comme on trouve dans les histoires,

le grand Emétréus, le roi de Tlnde,

sur un destrier bai, harnaché d'acier,

couvert de drap d'or bien diapré,

venait chevauchant comme le dieu des armes, Mars. 2160 Sa cotte d'armes était de drap de Tarse,

tissé de perles blanches et rondes et grosses.

Sa selle était d'or bruni fraîchement battu;

un mantelet sur son épaule pendait,

ruisselant de rubis rouges qui étincelaient comme feu;

sa chevelure crêpée tombait en boucles

et elle était jaune et avait le reflet du soleil ;

son nez était haut, ses yeux citrin brillant,

ses lèvres rondes, son teint sanguin ;

quelques rousseurs mouchetaienl son visage, 2170 de couleur entre le jaune et le presque noir;

et comme un lion il lançait ses regards.

Vingt et cinq ans était son âge, je crois.

Sa barbe avait bien commencé à croître;

sa voix était comme une trompe tonnante.

Sur sa tête iJ portait de laurier vert

une guirlande fraîche et galante à voir.

Sur sa main il portait pour son déduit

un aigle apprivoisé, blanc comme un Us.

Cent seigneurs il avait là avec lui 2180 tous armés, sauf la tète, de toutes leurs pièces, bien richement en toutes sortes de choses. Car croyez bien que ducs, comtes, rois étaient assemblés en cette noble compagnie pour Tamour et pour la gloire de chevalerie. Autour de ce roi couraient de tous côtés grand nombre de lions et de léopards apprivoisés. Et en cette manière ces seigneurs tous et chacun sont arrivés à la cité le dimanche vers prime, et en la ville ils s'arrêtent.

2190 Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier,

quand il les eut amenés dans sa cité

et logés chacun selon son degré,

il les festoie et fait si grand effort

pour les accommoder et leur faire tout honneur

qu'on n'imaginait pas que l'esprit d'aucun homtne

de quelconque condition eût su faire mieux.

Les chants des ménestrels, le service du festin «

les grands présents pour les plus grands et les moindres «

le riche état du palais de Thésée, 2200 ni qui s'assit premier ou dernier à la table Imute,

quelles dames sont les plus belles ou meilleures danseuses,

ou quelles savent le mieux danser et chanter^

ni qui parle le plus tendrement d'amour ;

les faucons posés au haut des perchoirs,

les chiens couchés en bas sur le sol;

tout cela je ne le raconte pas maintenant.

Mais je vais dire la suite qui me paraît le plus beau.

Maintenant je viens au fait, et écoutez si c'est voire plaisir.

La nuit du dimanche, avant le point du jour, 2210 lorsque Palamon ouït chanter l'alouette,

bien qu'il s'en fallut de deux heures qu'il fit jour^

pourtant chantait l'alouette et Palamon aussi.

Le cœur dévot et l'âme confiante,

il se leva pour aller faire son pèlerinage

à la déesse de félicité, la bénigne Cithérée,

je veux dire Vénus, honorable et digne.

Et à Theure de Vénus * il s'avance k pas lents jusqu'aux lices, là où son temple était, et il se met à genoux; et le visage humble 2220 et le cœur douloureux, il lui dit ce qu'allez entendre :

j « La plus belle des belles, ô madame, Vénus,

fille de Jupiter et épouse de Vulcain, ^ joie de la montagne de Cithéron,

[par cet amour que lu eus pour Adonis, aie pitié de mes amères larmes cuisantes ^. et prends mon humble prière à cœur.

S Hélas! je n'ai point de langage pour dire

les effets ni les tourments de mon enfer; mon cœur ne peut pas révéler mes douleurs; I 2230 je suis si troublé que je ne puis rien dire.

1^ Mais pitié, dame brillante, qui connais bien

^ ma pensée et vois quelles souffrances je ressens,

I considère tout cela et compatis à ma peine,

|. aussi vraiment que je serai à tout jamais

^ de toutes mes forces ton loyal serviteur

et serai toujours en guerre avec chasteté; de cela je fais vœu, pourvu que vous m*aidiez Je n'ai cure de la gloire des armes, et je ne demande pas demain à avoir victoire 2240 ni renom en cette affaire, ni vaine gloire

du triomphe des armes clamé par les fanfares; mais je voudrais avoir complète possession d'Emilie, et mourir à ton service; trouve le moyen, toi, et la meilleure manière. Je ne m'inquiète pas s'il vaut mieux que j'aie sur eux la victoire ou bien eux sur moi, pourvu que j'aie ma dame dans mes bras. Car s'il est vrai que Mars est dieu des armes, votre puissance est si grande au ciel là-haut 2250 que, sil vous plaît, j'aurai bien ma maîtresse. Ton temple je veux Tadorer à tout jamais, et sur ton autel, que je sois à pied ou à cheval *,

1. C'est-à-dire deux heures avant le lever du soleil ce jour-là, à compter d'après la règle donnée dans le vieux Kalendrier des Bergers {i^QQ).

2. C'esl-à-dire en quelque condition que je sois, en toute circonstance.

je veux faire sacrifice et des feux allumer. Et si vous ne foulez pas ainsi, ma douce dame, alors je te prie que demain avec une lance Arcite me perce à travers le cœur.

Alors je n^aurai cure, quand j*aurai perdu la vie, qu' Arcite la gagne et l'épouse.

Voilà l'objet et la fin de ma prière ; 2260 donne-moi ma maîtresse, bienheureuse dame chérie. »

Quand fut faite l'oraison de Palamon, il fit son sacrifice et cela aussitôt, bien tristement avec toutes les circonstances, quoique je ne dise rien ici de ses observances. Mais enfin la statue de Vénus remua et fit un signe, par où il comprit que sa prière était acceptée ce jour-là. Car bien que le signe eût tardé à paraître, pourtant il sentit bien que sa requête était accordée; 2270 et le cœur joyeux il retourna à son logis bien vite.

A la troisième heure inégale * après que Palamon était parti pour le temple de Vénus, se leva le soleil et se leva Emilie ; et pour le temple de Diane elle se mit en route. Ses servantes qu'elle emmenait avec elle apportaient tout préparés le feu, l'encens, les linges et toutes les autres choses qui doivent faire partie du sacrifice; les cornes pleines d'hydromel comme était la coutume; 2280 il ne manquait rien pour faire son sacrifice. Le temple fumant et plein de belles étoffes, Emilie, le cœur débonnaire, lava son corps avec l'eau d'une source ; mais comme elle fit son rite, je n'ose dire, si ce n'est d'une manière générale;

i. Dans le système astrologique, le jour, du lever au coucher du soleil, et la nuit, du coucher à son lever, étant divises chacun en douze heures, il est clair que les heures du jour et de la nuit n'étaient égales qu'aux équinoxes. Les heures attribuées aux planètes avaient le même caractère d'inégalité. (Note de Tyrwhitt.)

CBAVCSn. ô

ft€ LES CONTES DE CANTERBURY.

et pourtant ce serait joyeuseté d'ouïr tout; qui n'entend point malice n'en serait pas offensé; mais il est bon qu'on ait les coudées franches. Sa brillante chevelure fut peignée, les tresses toutes déroulées; 2290 une couronne de chêne vert cerrial*

sur sa tête fut posée, bien belle et séante.

Elle se mit à allumer deux feux sur Tautel,

et fit ses rites comme on peut voir

dans Stace de Thèbes ' et dans les livres anciens.

Quand le feu fut allumé, le visage triste,

elle parla à Diane comme vous pouvez entendre.

« 0 chaste déesse des forêts vertes,

par qui le ciel et la terre et la mer sont vus,

reine du royaume sombre et bas de Pluton, 2300 déesse des pucelles, qui connais mon cœur

depuis de longues années et sais ce que je désire,

garde-moi de ta vengeance et de ton ire

qu'Actéon subit cruellement.

Chaste déesse, tu sais bien que moi

je désire être pucelle toute ma vie

et ne veux être ni amante ni épouse.

Je suis encore, tu le sais, de ta compagnie,

pucelle, et j'aime chasse et vénerie

et marcher dans les bois sauvages 2310 et non pas être mariée et porter un enfant.

Non je ne veux pas connaître la compagnie de l'homme.

Donc aide-moi, dame, puisque tu peux et sais,

à cause de ces trois formes que tu as en toi '.

Et Palamon, qui a tant d'amour pour moi,

et aussi Arcite, qui m'aime si fort,

c'est là la gr&ce que j'implore de toi et rien plus,

envoie amour et paix entre eux deux;

et de moi détourne leurs cœurs

pour que leur brûlant amour et leur désir,

f . Cerrialy de cerre (cerreus), espèce de chêne au gland armé de piquants.

2. /. €. dans la Thébaïde de Stace, où d'ailleurs il n'y a rien de pareil. (Note <le Skeat.)

3. Diane est la déesse triformis : au ciel, la lune ; sur terre, Diane et Lucine ; «n enfer, Prose rpi ne.

2320 et leurs soins, leur tourmeDi et leur feu,

s'éteignent ou se tournent vers un autre objet.

Et si tu ne veux pas me faire grâce,

ou si ma destinée est ainsi formée

que je doive forcément avoir l'un des deux,

envoie-moi celui qui me désire le plus.

Regarde, déesse de pure chasteté,

les larmes amères qui sur mes joues tombent.

Puisque tu es pucelle et gardienne de nous toutes,

garde mon pucelage et protège-le bien, 2330 et tant que je vivrai pucelle, je veux te servir. »

Les feux brûlaient clairs sur Tau tel,

pendant qu*Ëmilie était ainsi en prière;

mais soudain elle vit un spectacle étrange,

car tout à coup Tun des feux s*éteignit,

puis se ralluma, et aussitôt après

Tautre feu s'éteignit et disparut tout k fait;

et comme il s'éteignait il fit un sifflement

comme font les branches mouillées quand elles brûlent,

et au bout du tison coulèrent aussitôt 2340 comme des gouttes sanglantes et en grand nombre.

De quoi fut Emilie si fort épouvantée

qu'elle était presque folle et se mit à crier,

car elle ne savait pas ce que cela signifiait.

Mais c'est seulement par peur qu'elle a ainsi crié

et pleuré, que c'était pitié de l'ouïr.

Et alors Diane apparut

l'arc en main, tout comme une chasseresse,

et dit : « Ma fîUe, calme ton angoisse.

Parmi les dieux là-haut il est arrêté, 2350 et par des mots éternels écrit et confirmé,

que tu seras mariée à l'un de ceux

qui ont à cause de toi tant de chagrins et de peines;

mais auquel des deux je ne puis pas dire.

Adieu, car je ne puis tarder plus longtemps.

Les feux qui sur mon autel brûlent

te déclareront, avant que tu partes d'ici

la destinée de ton amour en cette circonstance, ^j

Et après ces paroles les flèches dans la trousse de la déesse se choquèrent violemment et sonnèrent, 2360 et elle s'éloigna et disparut.

Emilie en fut confondue et dit : « Que veut dire cela? hélas! Je me mets en ta protection, Diane, et à ta disposition. »

Et vers son logis elle revint aussitôt par le plus court chemin. Voilà ce qui arriva, il n'y a rien de plus à dire.

Gomme Theure de Mars venait ensuite après celle-là, Arcite est allé au temple du farouche Mars pour faire son sacrifice 2370 avec tous les rites de sa coutume païenne. Le cœur douloureux et en grande dévotion il dit ainsi à Mars son oraison :

a 0 dieu fort qui aux royaumes froids

de Thrace es honoré et appelé seigneur

et as en chaque royaume et chaque contrée

toutes les rênes des armes en ta main,

et règles leur destin selon ton plaisir,

accepte de moi mon pieux sacrifice.

Si vraiment ma jeunesse peut mériter 2380 et si ma force peut être digne de servir

ta divinité pour que je sois l'un des tiens,

alors je le prie de prendre en pitié ma souffrance.

Par ce tourment et ce feu ardent

qui te fit jadis brûler de désir

quand tu possédais la grande beauté

de la belle, jeune, fraîche Vénus librement,

et l'avais dans tes bras à ta volonté,

malgré certaine fois où par mésaventure

Vulcain t'avait pris dans ses lacs 2390 et te trouva hélas! couché avec sa femme;

par cette affliction qui était en ton cœur,

aie pitié aussi de mes peines cuisantes.

Je suis jeune et inhabile, comme tu sais,

et, je le crois, plus blessé par l'amour

que fut jamais vivante créature;

COMTE DU CimVALlEH. m

car celle qui me fait tout ce tourment souffrir

n'a cure que je flotte ou me noie,

et, je le sais, avant qu'elle ne m'accorde grâce,

je dois par la force la gagner sur place; 2400 et je le sais, sans aide ou faveur

de toi, ma force ne peut servir de rien.

Donc aide-moi, seigneur, ce malin dans ma bataille,

par ce feu qui jadis te brûla

comme ce feu maintenant me brôle;

et fais que ce matin j'aie la victoire.

Qu'à moi soit le labeur et qu'à toi soit la gloire.

Ton temple souverain je veux plus 1 honorer

que tout autre lieu, et toujours je veux m éverUer

dans tes jeux et dans tes forts travaux ; 2410 et dans ton temple je veux pendre ma bannière

et toutes les armes de ma compagnie ;

et à tout jamais jusqu'au jour de ma mort

je veux devant toi entretenir un feu éternel.

Et d'abondant je veux me lier à ce vœu :

ma barbe, mes cheveux longs qui pendent

et n'ont jamais encore connu Toffense

du rasoir ni des ciseaux, je veux le les donner,

et être ton loyal serviteur tant que vivrai.

Maintenant, seigneur, aie pitié de mes âpres chagrins; 2420 donne-moi la victoire, je ne te demande rien de pLuB. y^

La prière d'Arcite le vaillant cessa.

Les anneaux qui pendaient à la porte du temple, et les portes aussi firent un grand fracas, dont Arcite fut un peu effrayé.

Les feux brûlèrent sur l'autel avec éclat et tout le temple en fut illuminé ; un parfum alors monta de la lerret et Arcite alors éleva la main et jeta encore de l'encens dans (e feu 2430 avec d'autres rites encore; et enlin

la statue de Mars fit tinter son haubert. Et avec ce bruit il entendit un murmure très bas et sourd qui disait ce mol « Victoire ^^ ; et pour cela il honora et glorifia Mars.

El ainsi avec joie et espoir de succès

Arcite alors s'en est allé à son hôtellerie,

aussi heureux qu'est un oiseau du brillant soleil.

Et tout aussitôt commence une telle querelle pour Toctroi de cette faveur, aux cieux là-haut,

2440 entre Vénus, la déesse d'amour, et Mars, le sévère dieu armipotent, que Jupiter avait grand'peine à TarnUcr; lorsque enfin le pâle Saturne, le froid, qui savait lant de vieilles aventures, trouva dans sa vieille expérience un moyen qui bientôt a plu à chacun.

A dire vrai, Tâge a grand avantage; en âge est tout ensemble et prudence et usage; on peut passer les vieillards en vitesse, non en sagesse.

2450 Saturne aussitôt pour arrêter querelle et anxiété, encore que ce soit contre sa nature, sut trouver remède k toute cette querelle.

« Ma chère fille Vénus, dit Saturne,

mon cours, qui a une si vaste révolution,

a plus de pouvoir qu'on ne sait.

A moi est la blême noyade dans la mer;

à moi est la prison dans le noir cachot;

à moi est l'étranglement et pendaison par la gorge;

à moi est le murmure et la révolte des vilains; 2460 le grognement et le secret empoisonnement;

je fais la vengeance et le public châtiment

lorsque je demeure dans le signe du Lion.

A moi est la ruine des châteaux forts,

l'écroulement des tours et des remparts

sur le mineur ou lé charpentier.

J'ai tué Samson en secouant le pilier.

A moi aussi sont les froides maladies,

les noires trahisons et les vieux complots.

Mon regard est le père de la pestilence. 2470 Maintenant ne pleure plus, je vais prendre soin

que Palamon, qui est ton chevalier à toi,

ait sa dame comme tu lui as promis.

Bien que Mars doive aider son chevalier, néanmoins

il faut qu'entre vous la paix soit quelque temps,

encore que vous n'ayez en rien la même humeur,

ce qui cause tous les jours tant de division.

Je suis ton aïeul, prêt à te servir :

Ne pleure plus, je veux contenter ton désir. »

Maintenant je veux laisser les dieux du ciel, 2480 Mars et Vénus, déesse d amour,

et vous conter aussi clair que je peux

la grande aventure pour laquelle j'ai commencé ce récit

Explicit tercia pars.

Sequitur pars quarta.

Grande fut la fête en Athènes ce jour-là, et la gaie saison de ce mois de Mai mettait un chacun en telle allégresse que tout ce lundi ils joutèrent et dansèrent, elle passèrent au noble service de Vénus. Mais comme ils devaient se lever tôt pour voir le grand combat,

2490 ils allèrent se reposer à la nuit.

Et au matin, quand le jour commença à poindre^

grand bruit et cliquetis de chevaux et harnois

résonna dans les hôtelleries de toutes parts;

et vers le palais se dirigea maint cortège

de seigneurs chevauchant destriers et palefrois.

Lk tu peux voir façon de harnois

bien curieuse et bien riche, et belles œuvres

d'orfèvrerie, de broderie et d'acier;

les écus brillants, têtières et caparaçons;

2500 heaumes, hauberts, cottes entaillées d'or;

seigneurs en grand appareil sur leurs coursiers, chevaliers suivants, et aussi écuyers clouant les lances et bouclant les heaumes, attachant les écus en laçant des lanières ; où il est besoin d'eux ils ne sont pas oisifs;

les destriers écumant sur la bride d'or, rongeant le frein ; et en hâte aussi les armuriers donnant ici et là un coup de lime ou de marteau; archers à pied, hommes des communes en nombre

2510 avec épieux courts, serrés autant qu'ils peuvent marcher; fifres, trompes, timbales, clairons, qui dans la bataille sonnent des airs de meurtre; le palais plein de gens du haut en bas, ici trois, ailleurs dix, tenant leurs propos, devisant de ces deux chevaliers Thébains. Aucuns disaient ceci; aucuns <c ce sera comme ça », aucuns tenaient pour Thomme à barbe noire, aucuns pour le chauve, aucuns pour le chevelu ; aucuns disaient que tel avait rude mine et se battrait bien.

2520 « Il a une hache qui pèse vingt livres. » Ainsi était le palais rempli de propos longtemps après le lever du soleil.

Le grand Thésée, qui de son sommeil s'éveilla à la musique et au bruit qu'on faisait, demeura encore en la chambre de son riche palais, jusqu'à l'heure où les chevaliers Thébains, tous deux pareillehonorés, furent amenés dans le palais. [ment

Le duc Thésée était assis à une fenêtre, paré tel qu'un dieu sur son trône.

2530 Le peuple bien vite se presse par là

pour le voir et lui faire grande révérence, etaussi écouter son ordre et commandement.

Un héraut sur une estrade cria hol jusqu'à ce que tout le bruit du peuple eût cessé; et quand il vit le peuple silencieux et coi, alors il déclara la volonté du puissant duc :

« Le seigneur a dans sa haute sagesse considéré que ce serait destruction de sang noble, de combattre en façon 2540 de bataille mortelle en cette emprise.

Donc pour faire en sorte qu'ils ne meurent point,

il veut modifier son premier dessein.

Qu'aucun homme donc, sous peine de perte de la vie,

CONTE DU CHEVALIEB, 73

aucune sorte de flèche, ni de hache, ni de couteau court

n'introduise dans les lices ou n'y apporte.

Que nulle courte épée à pointe affilée pour coups d'estoc

n'y soit tirée par aucun, ni portée au côté.

Et nul ne fera à cheval contre son adversaire

plus d'une passe avec la lance aiguisée. 2550 Qu'il lutte à pied, s'il veut, pour se défendre.

Et celui qui aura désavantage sera pris

et non pas tué, mais amené au poteau

qui sera placé de chaque côté ;

il y sera entraîné de force et y devra rester.

Et s'il arrive que le chef soit pris

d'un côté ou de l'autre, ou s'il tue son rival,

le tournoi devra aussitôt cesser.

Dieu vous garde; en avant et frappez ferme;

avec Tépée longue et les masses luttez votre soûl. 2560 Partez maintenant; tel est l'ordre du seigneur. «

La voix du peuple toucha le ciel *

tant ils crièrent fort avec accent joyeux : « Dieu sauve un tel seigneur qui est si bon, et ne veut pas qu'on détruise la viel » Et trompes et musique de retentir.

Et vers les lices partit la compagnie en bel ordre à travers la cité grande, tendue de drap d'or et non pas de serge.

Comme un très noble seigneur ce gentil duc chevauchait 2570 avec les deux Thébains, un de chaque côté;

et derrière venaient la reine et Emilie,

et derrière une autre compagnie

de tel et tel, selon sa qualité.

Et ainsi ils passèrent à travers la cité,

et aux lices ils arrivèrent à l'heure.

Prime n'était pas encore tout écoulée

qu'à leurs places étaient Thésée tant riche et noble,

Hippolyte la reine, et Emilie,

et autres dames par rang de qualité.

2580 Sur les sièges se presse tout le cortège ;

et vers l'ouest par le portail de Mars,

7i LES CONTES DE CANTERBURY,

Arcite, et avec lui les cent de son parti, avec bannière rouge est entré aussitôt; et à ce moment même Palamon aussi au portail de Vénus, du côté de Torient, avec bannière blanche, mine et visage hardi. Dans tout le monde on peut chercher partout, il n*y eut jamais deux pareilles compagnies, aussi égales sans aucune différence.

2590 Car nul n'était si sage qu'il pût dire

par conjecture qu'aucune avait avantage sur l'autre

en valeur, en dignité, en âge,

si égales furent-elles choisies.

Et en deux belles rangées ils se placèrent,

quand on eut fait l'appel de leur nom à chacun,

pour qu'il n*y eût point fraude sur le nombre.

Alors les portes furent closes et l'on cria très fort :

« Maintenant faites votre devoir, jeunes chevalier fiers. »

Ces hérauts les laissent; ils piquent des deux et se lancent; 2600 alors sonnent trompes sonores et clairons.

C'est assez de dire qu'à l'ouest et à l'est

les lances s'abaissent fermes à l'arrêt,

l'éperon aigu entre au flanc des bêtes.

Alors on voit qui sait jouter, qui sait monter un cheval ;

ils éclissent les lances sur lesécus épais;

tel en sent la piqûre en son ventre;

en l'air sautent des lances à vingt pieds de haut;

les épées sortent, claires comme argent,

elles fendent et rompent les heaumes; 2610 le sang gicle en rudes jets rouges ;

avec les masses puissantes ils brisent les os;

tel pointe au plus épais de la mêlée ;

là trébuchent forts destriers et tous s'abattent;

tel roule sous les pieds comme fait une balle ;

tel lutte à pied avec son tronçon,

et tel autre avec son cheval le jette à bas ;

tel est navré à travers le corps, et puis emporté I

malgré lui et mené au poteau;

selon l'ordre donné, c'est là qu'il devait demeurer ; 2620 un autre est conduit de l'autre côté.

GONTE DU CHEVALIER. H

Et Thésée les fait quelque temps reposer, pour se remettre, et boire, sMls ont envie. Mainte fois dans le jour les deux Thébains se sont rencontrés et se sont malmenés. Ils se sont Tun l'autre désarçonnés.

Il n'est pas de ligresse en la vallée de Galgopheye *, quand on lui a volé son petit tout jeune, aussi cruelle pour le chasseur qu'est Arcite par jalousie de cœur pour ce Palamon ; 2630 ni dans Belmarie ' il n'est lion si féroce quand il est traqué, ou affolé de faim, ni qui tant désire le sang de sa proie que Palamon le meurtre de son ennemi Arcite. Les coups haineux mordent sur leurs heaumes ; le sang coule sur leurs deux flancs rougis.

Avec le temps finirent tous exploits,

car avant que le soleil fût à son coucher,

le fort roi Émetreus empoigna

Palamon comme il luttait avec Arcite, 2640 et fit mordre son épée profondément en sa chair;

et par la force de vingt hommes il est pris

sans se rendre, et entraîné au poteau;

et, venant à la rescousse de Palamon ,

le fort roi Ligurge est jeté à terre ;

et le roi Émetreus malgré toute sa force

est enlevé de sa selle d'une longueur d'épée,

si fort le frappa Palamon avant d'être pris ;

mais tout en vain; il fut emmené au poteau.

Son cœur vaillant ne pouvait Taider ; 2650 il devait demeurer, alors qu'il était pris,

par force et aussi par composition.

Qui est malheureux maintenant sinon le dolent Palamoo qui ne doit plus retourner au combat?

Et quand Thésée eut vu ce spectacle, aux gens qui ainsi combattaient entre eux

i. Ovide raconte qu'Acléon fut changé en cerf dans la vallée de GargAphie* C'est sans doute ce nom qu'estropie ici Chaucer. {Métam,^ III, 156). 2. Pour Belmarie, voir p. 3, n. 3.

il cria : « Holà! assez; c'est fini.

Je veux être juge loyal et non partie.

Arcite de Thèbes aura Emilie,

qui par sa fortune Ta gagnée loyalement. »

2660 Aussitôt il y a dans le peuple une clameur de joie à ce propos si haute et si forte qu'il semblait que les lices allaient crouler.

Que peut maintenant faire la belle Vénus là-haut? Que dit-elle maintenant? Que fait cette reine d'amour? Or elle pleure tant de n'avoir pas ce qu'elle voulait que ses pleurs dans les lices tombèrent. Elle dit : « J'ai honte, en vérité. » Saturne dit : « Fille, reste tranquille. Mars est satisfait; son chevalier a tout ce qu'il a demandé; 2670 et, par ma tète, tu seras tôt consolée. »

Les trompes aux notes éclatantes, les hérauts qui clament à grands cris font merveille pour fôler messire Arcite. Mais écoutez-moi et attendez un peu quel grand miracle arriva alors.

Ce fier Arcite a ôté son heaume,

et sur un coursier, pour montrer son visage,

il pique des deux à travers la vaste enceinte,

levant les yeux devers Emilie ; 2680 et elle lui jeta un regard ami,

(car les femmes, soit dit de façon générale,

elles suivent toutes la faveur de fortune) ;

et elle fit la pleine joie de son cœur.

Voilà que de terre surgit une furie infernale

par Pluton envoyée à la requête de Saturne,

dont son cheval prit peur et se mit à tourner,

fit un écart et s'abattit en sautant;

et avant qu'Arcite pût prendre garde,

il le projeta sur le sommet de la tête, 2690 tant que sur place Arcite resta comme mort,

la poifrine enfoncée par l'arçon de la selle.

11 gisait noir comme charbon ou corbeau,

CONTE DU CHEVALIER. 1t

tant le sang était monté à son visage.

Aussitôt on le porta hors de Tenceinte

en grand deuil jusqu'au palais de Thésée.

Puis on le dévêtit en coupant son harnois;

on le mit en un lit bien honnélement et promplement,

car il avait encore ses sens et vivait,

et toujours appelait Emilie.

2700 Le duc Thésée avec toute sa compagnie

est revenu chez lui à Athènes sa cité

en toute allégresse et grande solennité.

Bien que cette aventure fut advenue,

il ne voulait pas les déconforter tous.

On disait d'ailleurs qu'Arcite ne mourrait pas,

qu'il guérirait de son mal.

D'autre chose encore ils étaient contents,

c'est qu'aucun d'eux tous n'était tué,

encore que tous fussent fort blessés, un surtout 2710 qui d'une lance fut percé au sternum.

Pour les autres plaies et bras cassés,

aucuns avaient onguents, autres avaient charmes.

Potions d'herbes et de sauge aussi

ils burent, car ils voulaient garder leurs membres.

Auquel propos ce noble duc, ainsi qu'il sait faire,

réconforte et honore chaque homme,

et fit fête toute la nuit

aux seigneurs étrangers, comme il convenait.

Et l'on n'estimait pas qu'il y avait eu des déconfits 2720 mais seulement une joute et un tournoi ;

car en vérité il n'y eut nulle déconfiture ;

car tomber n'est qu'une mésaventure ;

et être emmené de force au poteau

sans se rendre, être pris par vingt chevaliers,

quand on est seul sans personne autre,

et qu'on vous tire bras, pied et orteil,

qu'on a son cheval poussé à coups d'épieus

par les piétons, tant archers que valets,

cela n'était point imputé à vilenie, 2730 car nul ne peut nommer cela couardise.

Aussitôt donc le duc Thésée fit proclamer, pour empêcher toute rancœur et envie, régale excellence d'un parti aussi bien que de Tautre et la ressemblance des deux comme frères. Et il leur fit des dons selon leur rang et il les festoya trois jours durant, et convoya les rois avec honneur hors de sa ville une grande journée.

Et chez soi s'en retourna chacun par la bonne route. 2740 11 n'y eut plus rien que « Adieu, bon voyage ! » De cette bataille je ne veux plus rien conter mais parler de Palamon et d'Arcite.

L'enflure prend la poitrine d'Arcite, et le mal

gagne son cœur de plus en plus.

Le sang caillé, malgré tout l'art des mires,

se corrompt et demeure en son sein,

tant que saignées, ni ventouses,

ni boissons d'herbes ne peuvent le soulager.

La vertu expulsive, ou animale, 2750 de cette vertu nommée naturelle

ne peut évacuer ni chasser le venin *.

Les tuyaux de ses poumons se mirent à enfler

et chaque nerf de sa poitrine du haut en bas-

est g&té par venin et corruption.

Rien ne lui sert pour garder la vie,

ni vomissement en haut ni en bas laxatif;

toute brisée est cette région;

nature n'a plus domination.

Et certes, quand nature ne veut agir, 2760 adieu, médecine I portez l'homme à l'église.

En fin de compte Arcite devait mourir.

C'est pourquoi il envoie quérir Emilie et Palamon qui était son cousin cher; puis il parla ainsi qu'allez entendre : « En rien ne peut la pauvre vie qui reste en mon cœur

1. La médecine comptait trois vertus ou propriétés communiquées par l'âme au corps : la vertu naturelle, la vertu vitale et la vertu animale. La vertu animale avait son siège dans le cerveau et la vertu naturelle dans le foie. La vertu vitale siégeait dans le cœur.

découvrir un seul point de mes peines brûlantes

à vous, ma dame, que j'aime sur toute chose;

mais je vous lègue le service de mon àme

à vous au-dessus de toute créature, 2770 puisque ma vie ne peut plus durer.

Hélas! malheur! Hélas! peine cruelle

que j'ai pour vous soufferte et si longtemps!

Hélas, la mort! Hélas, mon Emilie!

Hélas, séparation de notre compagnie!

Hélas, reine de mon cœur! hélas, ma femme!

dame de mon cœur, cause de ma fin.

Qu'est ce monde? Que demandent les hommes?

On aime et puis on est dans sa froide tombe,

seul sans aucune compagnie.

2780 Adieu, ma douce ennemie, mon Emilie.

Prenez-moi doucement dans vos deux bras

par amour de Dieu, et écoutez ce que je dis. J'ai ici contre mon cousin Palamon

eu lutte et rancœur depuis de longs jours,

par amour de vous et par ma jalousie.

Or, (Jupiter ait mon âme en sa garde!)

s'il faut parler d'un vrai servant d'amour,

ayant toute vertu véritablement,

c'est-à-dire loyauté, honneur et chevalerie, 2790 sagesse, humilité, noblesse et haut lignage,

libéralité, et tout ce qui tient à l'art d'amour, —

eh bien! que Jupiter ait une part de mon âme,

aussi vrai qu'au monde aujourd'hui je ne connais personne

si digne d'être aimé que Palamon

qui vous sert et servira toute sa vie.

Et si jamais vous devez vous marier,

n'oubliez pas Palamon, ce gentil homme. »

Et après ces mots la voix lui manqua, car de ses pieds à sa poitrine était monté 2800 le froid de la mort qui l'avait envahi. Et déjà d'ailleurs dans ses deux bras la force vitale est perdue et tout en allée. Seule l'intelligence et rien d'autre était demeurée en son cœur malade et navré;

elle commença à faillir quaad le cœur sentit la mort; ses deux yeux s'obscurcirent et le souffle faillit; mais sur sa dame encore il Jeta un regard ; son dernier mot fut : « Grâce, Emilie I » Son esprit changea de demeure et s'en alla 2810 je ne saurais dire où^ n'y étant pas allé. Aussi je m'arrête, je ne suis pas devine ur; sur les âmes je ne trouve rien en ce registre', et il ne me platt point de dire les opinions de ceux qui pourtant racontent où elles habitent. Ârcite est froid; Mars ait son âme en garde! Maintenant je vais parler d'Emilie.

Gris aigus jetait Emilie et hurlait Palamon et Thésée bientôt emmena sa sœur pâmée et l'éloigna du corps.

2820 A quoi sert-il de traîner tout le jour à dire comme elle pleura soir et matin? Car en tels cas les femmes ont tant de peine lors que leurs maris leur sont enlevés, que pour la plupart elles s'affligent tant ou bien encor deviennent si malades qu'enfin sûrement elles meurent.

Infinis sont le chagrin et les larmes

des vieilles gens et des gens d'âge tendre

dans toute la ville, pour la mort de ce Thébain. 2830 II est pleuré par les enfants et les hommes.

Tant de pleurs on ne vit certes pas

quand Hector sitôt tué fut ramené

à Troie. Hélas I quelle pitié ce fut,

comme ils griffaient leurs joues et arrachaient leurs cheveux.

u Pourquoi as-tu voulu mourir, criaient les femmes,

toi qui avais assez d'or et avais Emilie? »

Nul ne pouvait rasséréner Thésée,

si ce n'est son vieux père Egée

qui connaissait la transmutation de ce monde, 2840 car il l'avait vu changer de haut en bas,

joie après peine, et peine après bonheur;

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