‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 36 sur 188 · e. dans le texte de Boccace · texte numérisé non relu

e. dans le texte de Boccace

et leur montrait exemples et ressemblance. « De même qu'il n'est jamais mort un homme, disait-il, qui n'ait vécu sur terre en quelque rang, de même jamais homme n*a vécu, disait-il, dans tout le monde, qui quelque jour ne soit mort Ce monde n'est qu'un chemin plein de larmes, et nous sommes des pèlerins qui passent; la mort est une fin de tous maux du monde. » 2850 Et outre cela il dit maintes choses encore au même effet bien sagement, pour exhorter le peuple à se consoler.

Le duc Thésée, soigneux et diligent,

considère alors où la sépulture

du bon Arcite peut au mieux se faire

et quelle est la plus honorable manière.

Il vint enfin à cette conclusion

que là où d'abord Arcite et Palamon

avaient par amour combattu entre eux 2860 dans ce même bois plaisant et vert

où avaient été ses amoureux désirs,

sa plainte et ses ardents feux d'amour,

il ferait un bûcher, où l'office

funèbre se pourrait tout accomplir.

Et il donna ordre aussitôt de tailler et couper

les vieux chênes et de les aligner

en billes bien arrangées pour brûler.

Ses officiers à pas rapides courent

et galopent aussitôt à son commandement. 2870 Et après cela Thésée a envoyé

querre une civière et dessus fit étendre

un drap d'or, le plus riche qu'il avait;

et de la même étoffe il vêtit Arcite.

Sur ses mains celui-ci eut des gants blancs,

et sur sa tête une couronne de laurier vert,

et dans sa main une épée claire et tranchante.

Il le mit face nue sur la civière

et alors tant pleura que c'était pitié de l'ouïr.

Et afin que tout le peuple le vit, 2880 quand vint le jour il le porta dans la grande salle

qui retentit de plaintes et de cris.

Lors arrive le désolé Thébain Palamon,

la barbe éparse et les cheveux rudes et pleins de cendre,

en noirs vêtements, tout aspergés de larmes;

puis, pleurant plus fort que les autres, Emilie,

la plus marrie de toute la compagnie.

A cette fin que le service fût d'espèce plus noble et plus riche encore^ le duc Thésée fît amener trois destriers 2890 caparaçonnés d'acier tout scintillant,

et couverts des armes de messire Arcite.

Sur ces destriers qui étaient grands et blancs

montèrent des hommes dont Tun porta son écu,

Tautre tint en ses mains sa lance levée,

le tiers portait avec lui son arc turquois;

la trousse en était d*or bruni ainsi que le harnois ;

et ils allèrent au pas, Pair affligé,

vers le bois ainsi qu'allez entendre.

Les plus nobles des Grecs alors présents 2900 sur leurs épaules portèrent la civière

à pas comptés, les yeux rouges et mouillés,

à travers la cité, par la grand'rue

qui était toute tendue de noir; et à une hauteur merveilleuse

de ce même drap toute la rue est couverte.

Du côté droit marchait le vieil Egée,

et sur Tautre côté le duc Thésée,

ayant en main des vaisseaux d'or bien fin,

tout pleins de miel, de lait, de sang, de vin;

puis Palamon avec bien grande compagnie; 2010 et après lui venait la dolente Emilie,

tenant en main du feu, comme était en ce temps l'usage

de faire l'office du service funèbre.

Grand fut le travail et bien beau l'appareil de ce service et de ce bûcher qui de sa cime verte touchait le ciel et avait en large vingt toises mesurées bras étendus. C'est dire comme les branches étaient larges. On avait mis d'abord des charretées de paille eil grand nombre.

Mais comment le bûcher fut bâti si haut 2920 et aussi quels noms avaient tous les arbres,

tels que chêne, pin, bouleau, tremble, aune, rouvre, peuplier,

saule, orme, platane, frêne, buis, châtaignier, tilleul, laurier,

érable, épine, hêtre, noisetier, yeuse, coudrier;

comment on les coupa, je n*ai pas à le dire ;

ni comment les dieux couraient çà et \k

déshérités de leur habitation

où ils demeuraient en repos et paix,

nymphes, faunes et hamadryades ;

ni comment les bêtes et les oiseaux 2930 fuyaient tous de peur quand le bois fut coupé;

ni comment le sol fut effaré par la lumière,

lui qui n'avait pas accoutumé de voir le clair soleil;

ni comment le bûcher fut d'abord jonché de paille

et puis de souches sèches fendues en trois,

et puis de bois vert et d*épices,

et puis de drap d'or et de pierreries,

et puis de guirlandes où pendaient maintes fleurs,

la myrrhe, Tencens à si grande odeur ;

ni comment Arcite gisait en tout cela, 2940 ni quelle richesse entoure son corps,

ni comment Emilie, selon l'usage

alluma le feu du service funèbre;

ni comme elle se pâma quand on fit le feu,

ni ce qu'elle dit, ni quel fut son désir,

ni quels joyaux on jeta dans le feu,

lorsque ce feu fut grand et brûla fort ;

ni comme aucuns y jetèrent leur écu, autres leur lance,

ou part des vêtements qu'ils portaient,

et des coupes pleines de vin, de lait, de sang, 2950 dans ce feu qui brûlait avec fureur;

ni comment les Grecs en vaste cortège

trois fois chevauchèrent autour du bûcher

à main gauche, avec grandes clameurs,

en choquant leurs lances trois fois ;

et comment trois fois les dames crièrent;

ni comme on emmena chez elle Emilie,

ni comment Arcite est réduit en froides cendres,

ni comment on fit la veillée du mort

celle nuil-là, ni commenl les Grecs jouèrent 2060 les jeux funèbres, je ne tiens pas à le dire; ni qui mieux lutta tout nu et oint d'huile, ni qui mieux s'évertua sans nulle défaillance. Je ne veux pas dire non plus comment ils revinren chez eux à Athènes quand les jeux cessèrent; mais je veux vite aller à la conclusion et finir ma longue histoire.

Avec le cours et la longueur des ans

ont passé le deuil et les pleurs.

Entre les Grecs par un accord commun 2970 se tint) il m'a semblé, un parlement

k Athènes à propos de certains cas et questions ;

et entre autres points on parla

d'avoir avec certains pays alliance,

et des Thébains la pleine obéissance.

A quelle fin le noble Thésée aussitôt

envoya querre le gentil Palamon,

qui ne sut quelle était la cause et pourquoi;

mais dans ses noirs vêtements, le cœur marri,

il vint en hâte à son commandement.

2980 Puis Thésée envoya querre Emilie.

Quand ils furent assis et qu'on eut fait silence,

et que Thésée eut tardé un moment,

avant qu'un mot sortit de sa sage poitrine,

il jeta les yeux où il lui plaisail,

et, le visage triste, soupira doucement,

et puis en ces mots il dit sa volonté :

« Quand' là-haut le premier créateur des choses fit au commencement la belle chaîne d'amour, grande fut l'œuvre et haute sa pensée.

2900 II savait bien pourquoi et ce qu'il méditait; car avec cette belle chaîne d'amour il lia le feu, l'air, l'eau et la terre en des liens sûrs pour qu*ils ne puissent fuir. Ce môme prince et ce créateur (ajouta-t-il),

1. Ce discours de Thésée est fait de trois passages de Boèce, lib. II, met. 8; lib. IV, pr. 6 et Jib. III, pr. 10.

a établi en ce misérable monde ici-bas un nombre de jours et une certaine durée k tout ce qui est engendré en ce lieu, nombre de jours qu'on ne peut dépasser, encore que Ton peut fort bien l'abréger. 3000 Point n'est besoin d'alléguer une autorité, car cela est prouvé par expérience.

Mais je me plais à déclarer ma pensée. Ainsi peut-^n bien discerner par cet ordre que ce créateur est stable et éternel, et reconnaître, à moins d'être fol, que chaque part dérive de ce tout.

Car nature n'a pas pris son commencement d'une partie ou d'une portion d'être, mais d'un être qui est parfait et stable; 3010 et ainsi descendant elle devint corruptible.

Et c'est ainsi qu'en sa sage prévoyance il a si bien réglé son ordonnance

pour que les espèces des êtres et leurs progressions

durassent par successions,

et ne fussent pas éternelles. Telle est la vérité.

Cela lu peux le comprendre et voir de tes yeux. Voilà le chêne qui a une si longue croissance

depuis le jour où il commence à sortir de terre,

et a une si longue vie, comme nous pouvons voir ; 3020 pourtant à la fin périt larbre.

Considérez encore comment la dure pierre

sous nos pieds, que nous foulons et piétinons,

périt pourtant à force d'être sur le chemin.

Le grand fleuve parfois se dessèche.

Les grandes villes, nous les voyons décliner et disparaître.

Ainsi vous pouvez voir que tout ici a une fin. L'homme et la femme nous voyons bien aussi

que nécessairement, à l'un des deux âges,

c'est-à-dire dans la jeunesse ou bien dans la vieillesse, 3030 ils doivent mourir, le roi comme le page,

l'un en son lit, l'autre en la mer profonde,

l'autre dans la plaine, ainsi qu'on peut voir.

Rien n'y fait; tous y passent.

Donc je puis dire que tout ici-bas doit mourir.

8r» LES CONTES DE CANTERBURY,

Qui fait cela? c'est Jupiter le roi,

lequel est prince et cause de toutes choses,

régissant tout selon sa propre volonté,

dont tout dérive, à dire vrai,

et contre laquelle nulle créature vivante 3040 d*aucune espèce ne saurait prévaloir. Donc c*est sagesse, en mon opinion,

de faire de nécessité vertu,

et de prendre bien ce que ne pouvons éviter,

et nommément ce qui à tous est notre dû.

Et qui se plaint il fait une folie

et est rebelle à celui qui peut tout mener. Et certes un homme a le plus d'honneur

qui «meurt en son excellence et sa fleur,

quand il est assuré d'un bon renom 3050 et n*a fait nulle honte aux siens ni à soi-même.

Et plus joyeux doivent être les siens de sa mort,

lorsque plein d'honneur il rend le dernier souffle,

que lorsque son renom esl affaibli par Tàge,

parce que ses hauts faits sont tout oubliés.

Donc il vaut mieux pour laisser une mémoire glorieuse

mourir quand on est dans toute sa renommée.

Dire le contraire n'est qu'entêtement.

Pourquoi nous plaindre ; pourquoi avoir le cœur gros

de ce que le noble Arcite, fleur de chevalerie, 30C0 ait quitté plein de vertu et d'honneur

cette orde prison de la vie?

Pourquoi se plaignent ici son cousin et sa femme

du bonheur de celui qui les aima si bien?

Leur en sait-il gré? Nenni, pardieu; pas du tout.

Ils offensent et son àme et eux-mêmes;

et pourtant ils ne peuvent amender leurs désirs. Que puis-je conclure de ce long argument?

C'est qu'après le deuil je vous propose d'être joyeux

et de rendre grâces à Jupiter de ses bienfaits. 3070 Et avant que nous quittions ces lieux

je propose que nous fassions de deux peines

une joie parfaite, à jamais durable.

Et voyez maintenant; c'est ici qu'est la plus grande peine,

c'est ici que nous voulons d'abord guérir et commencer.

CONTE DU CHEVALIER, m

Ma sœur, dit-il, je consens pleinement, d'accord avec Tavis de tout mon parlement, que ce gentil Palamon, votre chevalier qui vous sert avec sa pensée, son cœur et ses forces, et toujours vous a servi depuis le jour que vous Tavez coauu, 3080 vous le preniez en grâce et compassion, et l'acceptiez comme époux et seigneur.

Donnez-moi votre main, car c'est nous qui faisons cet accord. Laissez voir ici votre pitié féminine.

11 est fils d'un frère de roi, ma foi; mais s'il était un pauvre bachelier, puisqu'il vous a servi tant d'années et a eu pour vous tant d'adversité, il faudrait en tenir compte, j'imagine ; car douce pitié doit surpasser droit. »

3090 Puis il parla à Palamon comme ci :

«Je crois que point n'est besoin de beaucoup sermonnei'

pour vous faire consentir à ceci.

Approchez et prenez par la main votre dame. »

Entre eux bientôt fut noué le lien qu'on appelle matrimoine ou mariage devant le conseil et tout le baronage.

Et ainsi à la joie de tous et au chant des musiques Palamon a épousé Emilie.

Et Dieu qui a fabriqué tout ce vaste monde 3100 lui envoya sa maîtresse qu'il avait chèrement gagnée.

A présent Palamon est dans le bonheur, vivant en allégresse, en richesse et en santé ; et Emilie l'aime très tendrement, et il la sert aussi chevalereusement, si bien que jamais il n'y eut de mot entre eux de jalousie ou d'autre grief.

Ainsi finit « Palamon et Emilie », et Dieu garde toute cette honnête compagnie! Amen.

Ici finit le conte du Chevalier,

> Conte du Meunier.

■; Prologue du conte du Meunier.

^; Ci iuivent les paroles échangées entre Vhôie et le meunier.

\ Lorsque le chevalier eût ainsi conté son conte,

-' 3110 dans toute la compagnie il ne fut jeune ni vieux

^ qui ne dit que c'était là une noble histoire

et bien digne d'être tenue en mémoire;

ainsi surtout pensèrent tous les gens de naissance.

Notre hôte rit et jura : « Parbleu !

voilà qui va bien; le sac est débouclé;

voyons qui maintenant nous contera un autre conte : . car vraiment le jeu est bien commencé.

Or ça, sire moine, si vous le pouvez, dites donc

quelque chose pour payer le conte du chevalier. » 3120 Le meunier, tout pâle d'avoir trop bu,

si bien qu'à grand'peine il se tenait à cheval,

ne voulut abaisser capuchon ni chapeau,

ni céder le pas à personne par courtoisie, ; ' mais, du ton d'un Pilate \ il se mit à crier,

; et jura par les bras, par le sang et par les os :

« Je sais un noble conte, et de circonstance, j dont je veux payer le conte du chevalier. »

p Notre hôte vit qu'il s'était enivré d'ale

♦ et dit : « Arrête, Robin, mon cher frère,

■^ 3130 quelqu'un de mieux que toi nous en dira d'abord un autre;

^: arrête, et procédons par ordre.

1^ — « Par l'àme de Dieu, (dit-il), je n'en veux rien faire,

% car je prétends parler, ou biep je m'en irai. »

I' Notre hôte répondit : « Parle donc, que diable!

f tu es un sot, et tu n'as plus la tète. »

1. C'est-à-dire du ton de stentor que prenaient les acteurs quand ils jouaient le rôle de Pilate dans les Mystères,

CONTE DU MEUNIER. Js«

— « Or écoutez, (dit le meunier), tous et chacun.

Mais d'abord je fais déclaration

que je suis soûl; je m'en aperçois au son de ma voix.

Et donc, si je parle ou débite de travers, 3140 mettez-le sur le compte de la bière de Southwark, je vous prie ;

car je vais vous conter la légende et la vie

d'un charpentier et de sa femme,

et comment un clerc coiffa le bonhomme. »

L'intendant* répliqua et dit : « Arrête ton claque! ,

laisse tes grossièretés d'ivrogne et de paillard ;

c'est péché et grand'folie aussi

de nuire à quiconque ou de le diffamer,

et aussi de mettre les femmes en telle renommée.

Tu peux conter assez d'autres choses. » 3150 Le meunier ivre reprit tout aussitôt

et dit : « Mon cher frère Oswald,

qui n'a point de femme, celui-là n'est point cocu.

Mais je ne dis pas pour cela que tu le sois;

il ne manque pas de bonnes femmes,

elles sont mille bonnes contre une mauvaise ;

cela tu le sais bien, à moins d'avoir perdu le sens.

Pourquoi donc te fâcher de mon conte?

J'ai une femme, pardi, ainsi que toi;

pourtant je ne voudrais, pour les bœufs de ma charrue, 3160 m'adjuger plus qu'il ne me revient,

en croyant que je le suis moi-même;

je veux croire que je ne le suis pas.

Un mari ne doit point être curieux

des secrets de Dieu ni de sa femme;

pourvu qu'il ait d'elle son content,

il ne lui est besoin de s'enquérir du reste. »

Que dirai-je de plus? le meunier ne voulut en démordre pour personne, mais conta son conte de vilain à sa manière; 3170 m'est avis que je dois le répéter ici.

Je vous prie donc, vous tous, gentils lecteurs,

pour l'amour de Dieu, de n'aller point penser que je parle

1. L'intendant était aussi charpentier (voir plus haut, v. 614)*

h mauvaise intention, mais que je dois répéter tous leurs contes, et les meilleurs et les pires, ou bien altérer partie de ma matière; et par conséquent qui ne voudra l'entendre n'a qu'à tourner la page, et choisir un autre conte, car il trouvera assez, grandes et petites, d'histoires traitant de courtoisie 3180 et aussi de moralité et de sainteté;

ne vous en prenez pas à moi, si vous choisissez mal.

Le meunier est un vilain, vous le savez fort bien ;

et rintendant aussi, et bien d'autres encore,

et paillardise ils contèrent tous deux.

Considérez cela et me tenez quitte de tout blâme.

Il ne faut non plus faire chose sérieuse de plaisanterie.

Le conte du Meunier.

Ici commence le conte du Meunier^.

Au temps jadis vivait à Oxford un riche vilain qui tenait pension, et de son métier il était charpentier.

3190 Chez lui logeait un pauvre écolier,

qui avait étudié les arts, mais tous ses goûts

étaient tournés vers l'étude de l'astrologie,

et il savait un certain nombre de conclusions

pour répondre à toutes questions,

qu'on lui demandât à de certaines heures

quand on aurait ou sécheresse ou pluie,

ou bien que l'on s'enquit de ce qui adviendrait

en quelque autre affaire, je ne saurais les énumérer toutes.

1. On n'a pas encore découvert l'original du Conte du Meunier, mais il ne semble pas que ce conte soit plus que les autres de l'invention de Chaucer. De rortes analogies se rencontrent dans des nouvelles allemandes ou italiennes postérieures. La farce du déluge se retrouve dans Nachtbûchlein de Valentin Schumann, 1559 (!*' conte de la 1" partie, histoire d'un marchand qui avait peur de la venue du dernier jour). La farce du baiser, entre Âbsalon et Nicolas, figure dans la nouvelle 49 du recueil de Massuccio di Salerno (vers 1410). De cette même farce il existe aussi diverses versions allemandes plus modernes. 11 n'est pas invraisemblable de supposer qu'il y ait à l'origine du Conte un ou deux fabliaux français aujourd'hui perdus.

CONTE DU MEUNIER. Vf

Ce clerc avait nom Nicolas le gracieux : 3200 il s'entendait à Tamour caché et au déduit,

et avec cela il était rusé et fort discret

et modeste d'aspect ainsi que Test pucelle.

Il avait une chambre en cette hôtellerie,

à lui seul, sans nulle compagnie,

qu'il avait bien joliment parée d'herbes suaves

et lui-même il était aussi doux qu'est racine

de réglisse, ou citoal ^

Son Almégiste et ses livres grands et petits,

son astrolabe, instrument de son art, 3210 et ses jetons d'algorisme * étaient soigneusement plaeês

sur des rayons posés au chevet de son lit;

son armoire était toute recouverte de serge rouge;

et par-dessus le tout était un beau psaltérion

sur lequel il jouait le soir des mélodies

si douces^ que toute la chambre en résonnait ;

et il chantait Angélus ad virginem^

après quoi il chantait encore Tair du roi;

plus d'un bénissait son joyeux gosier.

Et cet aimable clerc passait ainsi son temps 3220 avec la pension que lui faisaient les siens et sa propre rente.

Le charpentier avait nouvellement épousé une femme qu'il chérissait plus que sa vie; elle avait dix-huit ans d'âge.

Jaloux, il la tenait étroitement en cage, pour ce qu'elle était légère et jeune et que lui était vieux et qu'il se trouvait mine de cocu.

Il ne connaissait point Caton (ayant l'esprit inculte) qui vous dit d'épouser femme à votre ressemblanciî* On devrait se marier selon son âge, 3230 car jeunesse et vieillesse sont souvent aux prises. Mais puisqu'il était tombé dans le piège, il lui fallait subir sa peine, tout comme les autres.

Belle était cette jeune femme, et avec cela elle avait le corps élégant et allongé comme belette* Elle portait une ceinture toute rayée de soie

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