Le marché, aujourd'hui Cheapside, rue de Londres
COyTE DU CUISISIER. 125
il n'y faisait qu'un saut, désertant la boutique.
Jusqu'à ce qu'il eût vu tout ce qu'on pouvait voir 4380 et qu'il eût bien dansé, jamais il ne rentrait.
Il assemblait maison de gens de son espèce
pour sauter et chanter et mener tels déduits ;
et là assignait-on encore le jour et Fheure
d'aller jouer aux dés dans telle ou telle rue.
Car dans la ville entière nul apprenti n'était
qui fût plus entendu à jeter les deux dés
que ne l'était Pierquin. Avec cela fort large
au fait de la dépense en la chambre discrète.
C'est ce dont s'aperçut son maître en son commerce, 4390 qui trouva son tiroir vide plus d*une fois :
car apprenti fringant — c'est une chose sûre —
qui fréquente les dés, le plaisir ou l'amour,
qui paiera les violons? Le mattre en sa boutique;
quand même à la musique il n'aura nulle part —
vol et dissipation étant lors synonymes —
tandis que l'autre racle ou guitare ou rebec.
Débauche et probité, dans la condition humble,
se prennent aux cheveux, comme on sait, tout le jour.
Ce gaillard apprenti resta donc chez son maître 4400 jusqu'à ce que son temps fût près d'être uni, quoique matin et soir il reçût des semonces et que parfois l'orgie le menât à Newgate ^
Mais il advint qu'enfin son maître s'avisa, un jour, après qu'il eut parcouru ses papiers, d'un proverbe qui dit expressément ceci : « Mieux vaut du tas tirer une pomme gâtée que de lui donner temps de gâter tout le reste. y> Serviteur débauché, c'est un cas tout semblable : c'est un bien moindre mal de le mettre dehors 4410 que de laisser par lui se perdre tous vos gens. Voilà pourquoi son maître lui donne son congé,
1. « Et qu'il allÀt parfois en musique à Newgate • comprend Skeat, se basant sur ce passage du Liber Albus: « Item, si ascun advoutoure soit enpesche,... soit amesoe a Newgate, et dilleoqes^ ove mynstralcye, parmy Chepe, tanqes a te Tonelle sur Cornhulle, illeoqes a demourrere a volunte dez Maire et Aider* mans >.
en priant que malheur et chagrin raccompagnent.
Ainsi fut congédié le gaillard apprenti.
Or cours le guilledou ou non, c'est ton affaire!
Et, parce qu'il n'est point de voleur sans compère * qui Taide à gaspiller son butin et gruger ce qu'il peut extorquer, ce qu'il peut emprunter, il fit tantôt porter son lit et ses effets chez un sien compagnon, un drôle de sa trempe, 4420 un qui aimait les dés, la joie et les plaisirs, dont la femme tenait, ptour sauver l'apparence, boutique, et, de son vrai métier, faisait l'amour.
De ce conte du Cuisinier c'est là tout ce que fil Chaucer.
1. Rabatteur, selon Skeat; compagnon de débauche, selon le N, E, D. Exemple unique du mot louke.
COULOMMIEES Imprimerie Paul BHODARD
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Groupe B Conte de rHomme de Loi.
Il^TTRODUCTION AU PROLOGUE DE L'HOMME DE Loi.
Paroles adressées par Vhôtelier à la compagnie.
Notre hôte vit bien que le clair soleil
avait parcouru Tare de son jour artificiel
pour un quart, une demi-heure et plus^
Et, bien qu'il ne fût pas profond expert en science,
il savait que c'était le dix-huitième jour
d'avril 2, qui est le messager de mai,
et vit bien que l'ombre de tout arbre
était en longueur de la même dimension
que le corps dressé qui la produisait.
40 Adonc par cette ombre il prit connaissance
que Phébus, qui brillait d'un si clair éclat,
s'était élevé de quarante-cinq degrés,
et, ce jour-là, étant donné la latitude,
il en conclut qu'il était dix heures d'horloge,
et soudain il fit se retourner son cheval.
« Messires, (dit-il,) je vous en préviens, toute la bande,
le quart de cette journée s'est écoulé.
Ores, pour l'amour de Dieu et de saint Jean,
ne perdez pas de temps, pour autant que le pouvez. 20 Messires, le temps s'échappe nuit et jour
et se dérobe à nous, soit à notre insu quand nous dormons,
1. L'arc du jour artificiel est Tare de cercle que parcourt le soleil de son lever à son coucher.
2. Il faut ici, comme l'aubergiste, tenir compte de la distance parcourue, sur le cercle de l'horizon, par le soleil h partir du point où il s'est levé. Un quart de l'arc du jour artificiel, à la date du IS avril (soit le 26 d'après notre calendrier), correspond à 56 degrés ou à 9 h. 20 du matin. D'autre part l'égalité de longueur de l'ombre et de l'arbre qui la projette, en avril 1387, époque indiquée pour le pèlerinage, se produisit le 18 h 10 heures, de sorte que l'expression « une demi-heure et plus » équivaut exactement à quarante minutes, suivant le calcul du professeur Skeat.
soit par inadvertaace pendant nos veilles,
comme fait le cours d*eau qui jamais ne revient en arrière
lorsqu*il descend de la montagne k la plaine.
Sénèque peut avec raison, ainsi que maint philosophe,
pleurer le temps, plus que For mis en coffre.
« Car perte de richesses peut se réparer,
mais perte de temps nous ruine, » dit-il.
Il ne saurait revenir sans aucun doute, 30 non plus que le pucelage de Margot
quand elle Ta perdu en son dévergondage.
Ne moisissons pas de la sorte dans Toisiveté.
Messire légiste, (dit-il,) par votre bonheur à venir,
racontez-nous tout de suite une histoire, comme il est convenu.
Vous vous êtes soumis de votre plein gré
à ma décision en cas pareil.
Exécutez-vous et tenez votre promesse.
Vous aurez alors du moins fait votre devoir. »
« Hôte, dit-il, de par Dieu\ * j'y consens. 40 Violer une convention, ce n*est pas mon dessein;
promesse est dette et bien volontiers je tiendrai
toute ma promesse; je ne puis mieux dire. I
Caria loi que Thomme impose à autrui, !
il doit à lui-même en droit l'appliquer. I
Ainsi le veut notre texte. Néanmoins il est certain I
que sur l'heure je ne puis dire nul conte profitable ,
que Chaucer — encore qu'il s'y connaisse médiocrement
en mètres et en rimes habiles, —
n'ait dit en tel anglais qu'il sait, 50 il y a beau temps, comme plus d'un en a connaissance.
Et s'il ne les a pas dits, ces contes, cher frère, '
dans un livre, il les a dits dans un autre, '
car il a parlé d'amoureux, en long et en large, i
plus qu'Ovide n'en a cité I
dans ses Epitres qui sont fort anciennes.
Pourquoi les conterais-je puisqu'ils ont été contés?
Dans sa jeunesse il a chanté Ceys et \lcyone *,
et depuis il a parlé en particulier de chacun,
nobles épouses et amoureux aussi.