‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 57 sur 188 · C'est-à-dire de Gibraltar et Ceuta · texte numérisé non relu

C'est-à-dire de Gibraltar et Ceuta

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La femme du sénateur était la tante de Constance,

mais ce nonobstant ne Ten reconnut pas davantage.

Je ne veux pas m'atlarder plus longuement à cette aventure,

mais c'est au roi Alla, dont auparavant je parlais,

et qui pleure et soupire fort pour sa femme,

que je veux revenir, laissant Constance

sous la garde du sénateur.

Le roi Alla, qui avait tué sa mère, un jour tomba en tel repentir 990 que, pour le dire court et clair, il vint à Rome recevoir sa peine et se soumit aux ordres du pape de point en point, el pria Jésus Christ de lui pardonner le mal qu'il avait commis.

La rumeur aussitôt se répandit dans la ville de Rome que le roi Alla venait en pèlerinage, par les avant-coureurs qui le précédaient, ce pourquoi le sénateur, suivant la coutume, chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée, 1000 tant pour déployer sa haute magnificence que pour rendre hommage à un roi.

Ce noble sénateur fit grande chère

au roi Alla qui le lui rendit.

Chacun d'eux fit à l'autre grand honneur

et ainsi il advint qu'à un ou deux jours de là

le sénateur se rendit chez le roi Alla

à un festin, et bref, si je ne dois mentir,

le fils de Constance y alla en sa compagnie.

D'aucuns voudraient dire que ce fut à la requête de Constance 1010 que le sénateur mena cet enfant au festin. Je ne puis raconter tous les détails; quoi qu'il en soit, du moin^ il s'y trouvait. Mais ceci est vrai, c'est que sur Tordre de sa mère, devant Alla, pendant la durée du repas, l'enfant se tint debout regardant le roi en face.

Le roi Alla s'émerveilla grandement de cet enfant, et dit aussitôt au sénateur :

CONTE DE V HOMME DE LOI. ISl

« A qui esl ce bel enfant qui se tient debout ]à-bas? » « Je ne sais, (dit-il,) par Dieu et par saint Jean! 1020 II a une mère, mais de père il n'en a pas que je sache » ; — mais bref, sur Theure il raconta à Alla comment Tenfant fut trouvé.

« Mais Dieu sait, (dit encore le sénateur,)

de ma vie je n'ai vu vivante

aussi vertueuse qu'elle, ni n*ai entendu parler d'aucune,

entre les femmes de ce monde, vierges ou épouses;

J'ose bien dire qu'elle aimerait mieux voir un poignard

transpercer son sein que d'être une mauvaise femme.

Il n'est pas d'homme qui pourrait l'amener à ce point, *^

1030 Or cet enfant était aussi semblable à Gonslance qu'il est possible à créature de l'être. Alla avait présent à la mémoire le visage de dame Constance et là-dessus il songeait : si la mère de l'enfant était par hasard celle qui fut sa femme? et à part lui il soupirait et il quitta la table aussitôt qu'il put.

« Par ma foi ', (pensa-t-il,) j'ai un fantôme en têtel Je devrais, en juste raison, considérer que ma femme est morte dans la mer salée. » 1040 Ensuite il trouva cet argument :

« Que sais-je si le Christ a envoyé ici ma femme par mer ainsi qu'il l'envoya vers mon pays de l'endroit d'où elle vint? »

Et passé midi, accompagnant chez lui le sénateur. Alla s'en vint voir cet étonnant coup du hasard. Le sénateur rendit de grands honneurs à Alla et en hâte il manda Constance.

Mais croyez bien qu'elle n'avait pas le cœur à danser quand elle sut le motif de ce message. 1050 A peine pouvait-elle se tenir sur ses pieds.

Quand Alla vit sa femme, il la salua gracieusement et il pleura que c'était peine de le voir.

1. Presque tout dans ces 4 stances (vers 1038-1071), est original

Car au premier regard qu'il jeta sur elle

il connut en toute vérité que c'était elle,

et de chagrin elle se tenait muette comme un arbre,

tant son cœur s'absorbait dans sa détresse

lorsqu'elle se rappelait sa dureté envers elle.

Deux fois sous ses yeux elle s'évanouit. Il pleura et s'excusa tristement.

1060 « Or que Dieu, dit- il, et tous ses saints glorieux aient aussi certainement pitié de mon àme que je suis moi, innocent de votre malheur, aussi vrai que mon fils Maurice vous ressemblait de visage -, autrement que le démon me vienne prendre en ce lieu! »

Longs furent les sanglots et la peine amère avant que leur cœur attristé pût y faire trêve. C'était grand'pitié d'entendre leurs plaintes, par lesquelles plaintes s'accroissait leur douleur. Je vous prie tous de me tenir quitte de mon labeur; 1070 je ne puis raconter leur douleur jusqu'à demain, tant je suis las de parler de chagrin.

Mais à la fin, quand la vérité fut connue

qu'Alla était innocent du malheur de Constance,

je pense qu'ils s'embrassèrent cent fois

et qu'entre eux il y eut un bonheur tel

que sauf la joie qui dure éternellement

il n'en est point de semblable qu'aucune créature

ait vue ou doive voir tant que le monde existera.

Alors, humblement, elle conjura son mari, 1080 comme soulagement à sa longue et triste peine, qu'il priât spécialement son père de vouloir, en sa majesté, consentir à dîner quelque jour avec lui.

Elle le pria aussi qu'en aucune façon il ne dit mot d'elle à son père.

D'aucuns voudraient dire que le jeune Maurice

porta ce message à l'empereur.

Mais j'imagine qu'Alla ne fut pas assez simple

pour envoyer à un homme de dignité aussi souveraine

COSTE DE I/aOMME DE LOI. 159

1090 que celui qui est la fleur des peuples chrétiens, un enfant, mais mieux vaut penser que lui-même s'y rendit, comme il peut bien sembler.

L'empereur consentit gracieusement

à venir au dîner, suivant sa requête,

et ce m*e^t avis qu'il regarda avidement

cet enfant, et qu'il pensa à sa fille.

Alla rentra chez lui et, comme il le devait,

prépara tout pour le feslin

autant que son savoir-faire y pouvait suffire.

1 100 Le matin vint et Alla s apprêta

ainsi que sa femme pour se rendre au devant de l'empereur.

Ils s'avancent à cheval avec joie et allégresse.

Et quand elle vit son père dans le chemin

elle sauta de selle et tomba à ses pieds.

« Père, dit-elle, votre jeune enfant Constance

est ores tout effacée de votre souvenir.

Je suis votre fille Constance, (dit-elle,) que vous avez envoyée jadis en Syrie.

C'est moi, mon père, qui dans la mer salée 1110 fus laissée seule, condamnée à mourir.

Or, mon bon père, je vous le demande en grâce, ne m'envoyez plus vers des pays païens, mais remerciez mon seigneur ici de sa bonté. »

Qui peut dire toute la piteuse joie

entre eux trois, maintenant qu'ils se sont ainsi rencontrés? Mais à mon récit je dois mettre fin.

La journée s'écoule vite, je ne veux plus tarder. Ces gens heureux s'attablent au dîner.

Je les laisse à leur repas avec une joie et une allégresse 1 120 plus grande mille fois que je ne sais le raconter.

L'enfant Maurice fut plus tard couronné

empereur par le pape et vécut chrétiennement.

A l'église du Christ il fît grand honneur,

mais je passe sur toute son histoire.

C'est de Constance que traite surtout mon conte.

Dans de vieilles gestes romaines l'on peut trouver

la vie de Maurice, je ne l'ai pas en mémoire.

CHAUCGR. 11

im LES CONTES DE CASTERBURY.

Le roi Alla, quand il vit le moment venu, avec sa chère Constance, sa sainte femme si douce, 1130 retourna par droit chemin en Angleterre, où ils vécurent en joie et en paix.

Mais peu de temps dure, je vous Tassure, la joie de ce monde, car le temps ne veut s'arrêter, du matin au soir il change comme la marée.

Qui vécut jamais en tel délice un seul jour * qu'il n'ait été troublé ni par conscience, ni par colère, désir ou semblable émoi, par envie, orgueil, par passion ou péché? Je ne dis cette sentence que pour cette fin, 1140 à savoir que peu de temps en joie ou en plaisir dura le bonheur d'AUa près de Constance.

Car la mort qui lève son tribut sur les grands et les petits,

quand une année fut écoulée, à ce que j'imagine,

retira de ce monde le roi Alla

pour qui Constance ressentit un bien grand chagrin.

Or prions Dieu de bénir son àme !

et dame Constance, pour le dire enfin,

s'est mise en chemin pour la ville de Rome.

A Rome est arrivée cette sainte créature. 1150 Elle y trouva ses amis sains et saufs;

à présent elle a échappé à tous ses périls et lorsqu'elle a retrouvé son père, à genoux elle est tombée à terre pleurant de tendresse en son cœur heureux et elle a béni Dieu cent mille fois.

En vertu et en saintes aumônes ils vécurent tous et ne se dispersèrent plus jamais. Jusqu'à ce que la mort les sépara, ils menèrent cette vie. Or, adieu, mon conte esta son terme.

1160 Or que Jésus-Christ qui dans sa puissance peut envoyer la joie après la douleur, nous gouverne par sa grâce et nous garde tous qui sommes en ce lieul

Amen !

Ci finit le conte de F Homme de loi, et suit après le Prologue du Marinier.

\. Vers M35-li39. Encore un emprunt au Pape Innocent lïl. De Contemptu Mundiy I, c. 22.

Le Conte du Marinier ^

Ici commence le Prologue du Marinier,

Notre hôte se dressa lors sur ses étriers

et leur dit : « Bonnes gens, oyez, tout an chacun !

Ce fut là, pour le coup, histoire profitable!

Vous, Monsieur le curé, (ajouta- t-il,) corbleu!

dites-nous donc un conte, ainsi qu'avez promis;

je vois bien que ces gens nourris de vieille science

savent moult bonnes choses, sacredieu I » H70 Le prêtre répondit : « Ah! Benedicitel

Qu'a notre homme à jurer si outrageusement? »

Et rhôte répliqua : « Êtes- vous là, Jeannol *?

Me semble que je flaire un Loi lard en ce vent* 1

Or ça, mes bonnes gens, écoutez-moi, (fit-il;)

et attendez, par la digne passion de Dieu,

car nous allons avoir une prédication ;

ce Lollard que voilà veut nous prêcher un peu. »

— « Non, non î Point ne ferai Par Tàme de mon père,

(dit le marin), ici ne viendra point prêcher; i 180 nous ne voulons leçon, ni glose d'évangile!

Nous croyons tous en le grand Dieu, (ajouta-t-il;)

il veut semer ici quelque difficulté,

et parmi nos blés nets faire pousser la nielle ;

or donc, notre hôtelier, je t*en préviens d'avance,

ma joyeuse personne va vous dire une histoire,

et je ferai sonner si joyeuse clochette

1. Sources inconnues : Cf. an conte analogue dans le Décaméron (8* jour, l** Nouv.) et la Fontaine, ii. 9, i. 10. • A Femme Avare, galant Escroc •. — Les vers 1404. (■ Qui là? »), 1306, 1341, 1386, 1448, supportent Thypothèse d'un fabliau français comme soarce de ce conte.

2. Chaucer dit Jankin, diminutif de John. « Sir John » est Tordinaire et ironique façon de désigner un prêtre. Cf. les paroles de Tilôte au Moine, B. 3119, et notre « Jean Chouart ».

3. Lollard^ mot d*abord appliqué aux disciples de Thérésiarque W. Lollard, au début du iiw* s., puis, à la fin du même siècle, aux disciples de WyclifTe. 11 avait dans la bouche des gens de vie libre le même sens qu'a pris depuis le mot de puritain.

que je réveillerai toute la compagnie; mais il ne s'agira point de philosophie, physique ou aucuns mots de loi étranges 1190 car il n*est guère de latin en mon gésier. »

Ici finit le Prologue du Marinier,

Ici commence le conte du Marinier .

Un marchand autrefois vivait en Saint-Denis qui riche était (et pour ce le tenait-on sage). Or une femme avait, d'excellente beauté, mais aimant compagnie, et moult joyeuseté ; et cette chose-là cause plus grand' dépense que n'en valent toute la chère et tout l'honneur qu'hommes leur font dans les festins et dans les danses; car salutations et belles contenances passent comme ombres font devant un mur; 1200 mais malheur à celui qui doit payer pour elles I « Bon homme de mari doit tout payer toujours; lui faut nous habiller, lui faut nous * arroyer ', bien richement, pour se faire à soi-même honneur, en quel arroi nous danserons gaillardement. Et s'il n'y peut contribuer, par aventure, ou s'il ne veut endurer la dépense, mais croit que c'est argent gâté en pure perte, alors faudra qu'un autre paie pour tous nos frais, ou nous prête son or — et là gît grand péril. »

1210 Ce notable marchand tenait brave demeure,

et donc avait toujours si grand concours de gens

pour sa largesse, — et pour ce que sa femme était jolie,

que c'en était merveille. Or écoutez mon dit.

Dans tout ce monde-là, hôtes petits et grands,

un moine se trouvait, homme bel et hardi,

1. De ce que le marin emploie tout à coup « nous », il n'est peut-être pas nécessaire, mais il est possible de croire avec M. Skeat, que le conte fut d'abord placé dans la bouche d'une femme. Cf. D 331-9.

2, Arroyer, c'est-à-dire équiper, parer. Voir Cotgrave.

je crois qu'il était bien âgé de trente hivers,

et qui tous les tantôts venait en cet endroit.

Ce jeune moinillon qui portait beau visage,

s'était si bien lié avec notre marchand, 1220 depuis qu'ils avaient fait première connaissance,

qu'en sa maison était tout autant familier

qu'il est possible à un ami de Tétre.

Et pour ce que ce bon marchand,

et ce dit moine aussi dont je vous ai parlé,

étaient tous deux nés au même village,

le moine le tenait pour de son cousinage;

pas une fois d'ailleurs l'autre ne lui dit non,

mais en était content comme un oiseau du jour,

car c'était à son cœur grande réjouissance. 1230 Ainsi étaient unis d'éternelle alliance,

et chacun d'eux donnait au second assurance

d'une fraternité qui durât tous leurs jours.

Dom Jean était donnant, et prompt â la dépense,

savoir en ce logis, et plein de diligence

à faire à tous plaisir, n'épargnant point les frais.

Jamais il ne manquait donner au moindre page

de toute la maison; mais selon leur degré,

faisait au maître et puis à toute la maisnieS

toutes fois qu'il venait, quelque honnête présent

qui les rendait aussi contents de sa venue 1240 que le sont oiselets quand le soleil se lève;

mais assez de ceci, car déjà il suffit.

Or arriva qu'un jour ledit marchand décida d'apprêter tout son accoutrement afin de s'en aller à Bruges la cité, voulant y acheter un lot de marchandise. Pour ce il envoya aussitôt à Paris un messager, et fit prier Dom Jean qu'il voulût bien venir, à fin de s'égayer 1250 avec sa femme et lui, pendant un jour ou deux, avant que de partir pour Bruges, en tous cas. Ce noble moine donc, dont je vous entretiens, eut du seigneur abbé, comme il voulait, licence,

1. Maisnie, maisonnée^ c*est-à-dire à tous les gens et serviteurs du Heu.

f64 LES CONTES DE CANTEBBURY.

— car il avait haute prudence, tenant office aussi — pour aller chevauchant leurs granges visiter et leurs vastes greniers; et bientôt le voici rendu à. Saint-Denis. Qui fut si bien venu que DQonseigneur Dom Jean, notre très cher cousin, si plein de courtoisie? 1260 Apportait avec lui cruchon de malvoisie,

et puis autre cruchon, rempli de fin vemage*, et volailles aussi — comme était son usage. Et je les laisse s'égayer, manger et boire, le moine et le marchand, un jour ou deux.

Le troisième jour, notre marchand se lève et songe gravement à ce dont a besoin; et le voilà qui monte à son bureau et qui par devers soi compte, tant bien qu'il peut, où en est son état, au bout de cette année, 1270 et ce qu'il a dépensé de son bien, et s'il s'est agrandi, ou point.

Livres et sacs d'écus en nombre il étend devant lui sur son comptoir.

Il avait très riche fortune et grand trésor; ce pourquoi il ferma soigneusement sa porte, ne voulant point qu'aucun le dérangeât dans ses comptes, pendant tout ce temps là; et y resta assis jusqu'à prime passée*.

Dom Jean aussi s'était levé matin; 1280 et s'en allait et s'en venait dans le jardin, disant courtoisement ses patenôtres.

Et notre bonne épouse en secret vint aussi dans le jardin où l'autre allait tout doucement; le salua, comme souvent elle avait fait. Une jeune pucelle accompagnait la dame qu'à son plaisir elle guidait et gouvernait, pour ce qu'encor était l'enfant sous la férule. « 0 mon bien cher cousin Dom Jean, (s'écria-t-elle,) Qu'avez-vous donc à vous lever si bon matin? »

1. Vemage, de vemaecia, raisin à pelure épaisse, « tId rouge, doré et sucré^ assez fort, de Toscane et de Gènes > (Skeat).

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