‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 56 sur 188 · Ladomée^ i. e. Laodamie · texte numérisé non relu

Ladomée^ i. e. Laodamie

4. L'histoire de Canacée comme celle d'Apollonius de Tyr est racontée dans la Confessio Amantis (liv. lll et VIII) par Gower dont Chaucer semble ici critiquer le choix. Il insinue que lui-même, poète d'amour, ne se permet pas d'aussi abominables contes que son rival, le pieux et moral Gower.

5. C'est-à-dire à ces fausses Muses, à ces Glles de Pierus qui disputèrent le prix aux Muses et furent changées en pies. Voir Ovide, Métam,, liv. V.

le livre des Métamorphoses sait ce que je veux dire —

mais néanmoins je ne m'en soucie pas plus que d'une fève

si je viens à sa suite avec un pauvre plat de cenelles cuites.

Je parle en prose et lui abandonne les vers '. »

Et sur ce mot, d'un visage grave,

il commença son conte, comme vous allez l'entendre.

Le Prologue du conte de l'Homme de Loi.

0 mal odieux ! état de pauvreté I * 100 si accablé de soif, de froid, de faiml

Demander du secours te fait honte en ton cœur;

si tu n'en demandes pas, tu es si blessé par le besoin

que le besoin même découvre toute ta blessure cachée 1

En dépit de toi, tu dois par indigence

ou voler, on mendier, ou emprunter ta dépense!

Tu blâmes le Christ et dis bien amèrement

qu'il répartit mal les richesses temporelles. ^

Ton voisin, tu l'accuses — en quoi tu pèches — I

et tu dis avoir trop peu, tandis que lui a tout. I

110 « Par ma foi, dis-tu, un jour il devra rendre compte I

quand brûlera sa queue dans les charbons ardents, ' car il ne secourt nullement les besoigneux en leur besoin. »

Ecoute quelle est la sentence du sage : « Mieux vaut mourir que d'être en indigence; ton propre voisin va te mépriser ».

Si tu es pauvre, adieu considération!

Prends encore cette sentence du sage :

i. L'homme de loi veut dire ou bien qu'il parle en prose par profession comme Chauceren vers, ou bien qu'il laisse au poète le soin de rimer son conte. Le premier sens est le plus plausible, mais alors il faut admettre que Ghaucer lui aurait d'abord réservé une histoire en prose, comme le conte de Mélibée, puis lui aurait changé son conte sans avoir le temps de remanier l'introduction.

2. Ces trois strophes sont une paraphrase poétique d'un passage emprunté au traité du Pape Innocent 111, De Contemptu Mundiy sive de Miseria CondiHonis Humanae (liv. T, eh. xvi). Nous avons là sans doute des extraits d'un ouvrage perdu de Chaucer, cité dans le premier prologue (vers 414) de la Legend of Good Women, Ce sont, comme en plusieurs autres endroits du poème, des vers de jeunesse insérés tels quels par Chaucer, sans qu'il eût le temps de les remanier ou de faire une soudure.

« Tous les jours des pauvres sont mauvais. » Prends donc garde, avant d'en arriver à ce point !

120 « Si tu es pauvre, ton frère te hait,

et loin de toi s'enfuient tous tes amis, hélas! »

0 riches marchands, vous êtes dans Taisance, vous,

gens nobles, gens prudents quant à celai

Vos sacs ne sont pas remplis à' as doubles

mais de six-cinq vous portant bonheur ^

Vous pouvez bien danser joyeux à Noël I

Vous visitez du pays et veillez à vos gains ; en gens sages vous connaissez tout Tétat 130 des royaumes; vous êtes pères de nouvelles et de contes, tant de paix que de luttes. Je serais à cette heure tout dépourvu de contes, n'était qu'un marchand, il y a mainte année, m'enseigna celui que vous allez entendre.

Le Conte de lHomme de Loi *.

Ci commence le conte de l'homme de loi.

En Syrie jadis vivait une compagnie de marchands riches et avec cela sérieux et loyaux, qui expédiaient partout fort loin leurs épices, leurs draps d'or et leurs salins aux riches couleurs. Leur marchandise était si avantageuse et si nouvelle

1. Le double as était un coup de dés malheureux, tandis que le six-cinq était favorable au joueur du jeu de « hasard ».

2. Le Conte de THomme de Loi, que la naïveté du récit et la division en stances permettent d*attribuer à la jeunesse du poète, est emprunté, comme le passage analogue de Gower dans sa Confessio Amantis, iiv. 11, à la Vie de Constance narrée en français vers 1334 dans sa Chronique Anglo-normande par Nicbolas Trivet, Dominicain anglais du xiv* siècle. Certains motifs du conte, tels que la trahison de la seconde belle mère et le stratagème du meurtrier d'Hermengilde, se retrouvent dans le Pecorone de Ser Giovanni de Florence (1378) et dans la version anglaise des Gesta Romanorum, Chaucer suit d'assez près le texte français de Nicholas Trivet, mais en condensant certaines parties et en igoutant des réflexions personnelles. Nous signalons en note les principales additions faites par Chaucer. — On peut prendre Thistoire de Constance pour l'allégorie du christianisme, des persécutions qu'il subit près des infidèles et des barbares, et de son triomphe final.

qu*un chacun avait plaisir à commercer 140 avec eux comme aussi à leur vendre leurs denrées.

Or il advint que les maîtres de cette corporation

se disposèrent au voyage de Rome.

Que ce fût pour leur commerce ou leur agrément,

ils ne voulurent y envoyer nui autre messager,

mais vinrent eux-mêmes k Rome (pour faire court),

et dans tel endroit qui leur parut servir

à leur dessein, ils prirent leur logement.

Ces marchands ont demeuré dans la dite ville un certain temps, selon leur bon plaisir. 150 Et il se fit que Texcellente renommée

de la fille de Tempereur, Dame Constance', fut rapportée dans les moindres détails, de jour en jour, à ces marchands syriens de telle façon que je vais vous le raconter.

Voici quel était Télogo unanime de tous : « Notre empereur de Rome (que Dieu Tait en sa garde!) a une fille telle que, depuis Torigine du monde, à compter tant sa bonté que sa beauté, oncques n'y eut autre pareille à elle.

160 Je prie Dieu de la maintenir en honneur

et voudrais que de toute l'Europe elle fût reine.

En elle est grande beauté sans orgueil,

jeunesse sans enfantillage ni folie,

en toutes ses œuvres la vertu est son guide,

rhumiUté a tué toute tyrannie en elle.

Elle est miroir de toute courtoisie ;

son cœur est véritable chambre de sainteté,

sa main dispense libéralement les aumônes. »

Et toute cette rumeur était exacte, aussi vrai que Dieu est vérité, 170 mais maintenant revenons à notre dessein :

Ces marchands ont fini de charger à nouveau leurs navires, et après avoir vu cette bienheureuse demoiselle,

1. 11 8*agit de Tempereur Tibère Constantin mort en S82. 11 régna à Constantinople, non à Rome. Chaucer commet un anachronisme en parlant de foi musulmane dans cette partie de son récit (vers 224, etc.), puisque Mahomet est né en 570.

ils s'en sont retournés bien volontiers en Syrie;

ils vaquent à leurs affaires ainsi qu'autrefois

et vivent dans Taisance; je ne puis vous en dire plus.

Or il advint que ces marchands étaient en faveur auprès de celui qui était sultan de Syrie, car, lorsqu'ils revenaient de quelque pays étranger, il avait accoutumé, dans sa gracieuse courtoisie, 180 de leur faire bon visage et de s'enquérir avidement des nouvelles de divers royaumes en vue d'apprendre les merveilles qu'ils avaient pu voir ou bien ouïr.

Entre autres choses, tout spécialement

ces marchands lui parlèrent de Dame Constance,

de sa noblesse si grande, sérieusement, avec force délaits,

en sorte que le sultan prit si grand plaisir

à en conserver l'image dans son souvenir

que tout son désir et tout son souci anxieux

tendirent à l'aimer tant que sa vie durerait.

D'aventure en ce grand volume 190 que les hommes nomment le ciel il était écrit par les astres, à l'heure où il naquit, qu'il devrait la mort à l'amour, hélas! cardans les astres, plus transparents que n'est verre, est écrite, Dieu le sait, pour quiconque saurait y lire la mort de chaque homme, sans nul doute.

Dans les astres, maint hiver auparavant, se trouvait écrite la mort d'Hector, d'Achille, de Pompée, de Jules César, avant leur naissance, 200 la lutte thébaine, et la mort d'Hercule, de Samson, de Turnus, et celle de Socrate ; mais si borné est l'esprit des hommes que nul ne sait bien y lire en plein.

Le sultan manda son conseil privé et pour passer la chose en revue rapidement, il lui déclara son intention

et lui dit de façon certaine que s'il n'avait le bonheur de posséder Constance, avant peu de temps il en mourrait, et lui enjoignit, en hâte, 210 de trouver quelque moyen pour lui sauver la vie. i

Divers conseillers parlèrent diversement.

Ils argumentèrent et retournèrent la chose en tous sens,

ils mirent en avant mainte raison subtile,

ils parlèrent de magie et de tromperie,

mais finalement, en conclusion,

ils ne purent voir là nulle ressource,

ni d'aucune autre façon, sauf par mariage.

A ceci alors ils virent tant d'obstacles en raison, pour le dire bien clairement, 220 étant donné qu'il y avait une telle différence entre les lois des deux pays, qu'ils déclarèrent ne pouvoir croire qu'un prince chrétien voulût de plein gré marier sa fille sous nos chères lois que nous avons apprises de notre prophète Mahomet.

Mais lui répondit : « Plutôt que de perdre Constance, certes je veux être baptisé.

Il me faut être à elle, je n'ai pas d'autre choix. Je vous en prie, tenez cois vos arguments, sauvez-moi la vie, et ne soyez pas négligents 230 à me procurer celle qui tient ma vie en son pouvoir

car en ce tourment je ne saurais demeurer longtemps. »

Qu'est-il besoin de plus d'amplification?

Je dis que, par traité et par ambassade

et par la médiation du pape,

et par toute l'Église et toute la chevalerie,

aQn de détruire la loi de Mahom

et faire croître la précieuse loi du Christ,

ils se sont mis d'accord, comme vous allez l'entendre :

A savoir que le sultan et ses barons 240 et tous ses hommes liges devraient être baptisés, et qu'il obtiendrait Constance en mariage avec telle quantité d'or, je ne sais laquelle, et qu'à cet effet il donnerait des garanties suffisantes. Ce même accord fut juré de part et d'autre. Maintenant, belle Constance, que le Dieu tout-puissant te guide!

Maintenant certains, j'imagine, s'attendraient à ce que je dise tout l'équipage

que Tempereur, en sa graade noblesse, a préparé pour sa fille, dame Constance. 250 L'on peut bien savoir que si grand arroi

nul ne saurait le raconter en une petite phrase tel qu'il fut préparé pour si haute cause.

On désigne des évéques, pour aller avec elle,

des seigneurs, de grandes dames, des chevaliers renom méSt

et d'autres gens en grand nombre (pour faire court).

Et Ton fit signifier dans la ville

qu'un chacun avec grande dévotion

priât le Christ de prendre ce mariage

en gré et favorisât ce voyage.

260 Le jour de son départ est arrivé;

je dis que le triste jour fatal est arrivé

où il ne peut plus y avoir de délai,

et où ils se disposent à faire route, tous el un chacun*

Constance tout abattue par le chagrin

se leva bien pâle et se disposa à partir,

car elle voyait bien qu'il n'était autre fin.

Hélas! qu'esl-il étonnant qu'elle ait pleuré, elle que Ton envoie vers une nation étrangère, loin des amis qui l'ont si tendrement gardée 270 et pour être obligée d'obéir

à un homme dont elle ne sait pas la disposition.

Les maris sont tous bons et l'ont été dès les temps anciens,

ce que savent leurs femmes, je n'ose vous en dire davantage,

« Père *, (dit-elle,) ta malheureuse enfant Constance, ta petite fille si doucement élevée, et vous, ma mère, ma souveraine joie sur toute chose, hormis le Christ là-haut, Constance, votre enfant, se recommande bien des fois à votre grâce, car je dois aller en Syrie 280 et jamais plus ne dois vous voir de mes yeux.

Hélas I chez la nation barbare

il me faut aller sur-le-champ, puisque vous le voulez; ainsi,

mais que le Christ, qui mourut pour notre rédemption,

1. Ces deux stances (vers 273-287) ont été ajoutées par Chaucer à TorlginaU

m'accorde la grâce d'accomplir ses ordres. Moi malheureuse femme, qu importe que je meure! Les femmes sont nées pour le servage et la pénitence et pour être sous le gouvernement de Thomme. »

Je gage que ni à Troie, quand Pyrrhus fit brèche au rempart, ou qu'Ilion brûla, ni en la cité de Thébes, 290 ni à Rome, à cause du mal fait par Annibal, qui par trois fois vainquit les Romains, ne furent entendus si tendres pleurs de pitié qu*il y en eut dans cette chambre pour son départ. Mais il lui faut partir, qu'elle pleure ou chante.

0 premier mobile*, flrmament cruel*, qui de ton mouvement diurne sans cesse pousses et précipites d'Orient en Occident tout ce qui par nature voudrait suivre un autre chemin, ta poussée mit le ciel en tel arroi 300 au début de ce terrible voyage

que le cruel Mars a frappé de mort ce mariage.

Infortuné ascendant oblique dont le seigneur hélas! est tombé sans force' de son angle dans la plus sombre maison. 0 Mars, qui es Atazir en cette occasion M 0 faible Lune, malheureuse est ta marche I tu te viens joindre à qui te reçoit mal ' et d'où tu étais bien tu te trouves écartée.

Imprudent empereur de Rome, hélas I 310 n'y avait-il pas un philosophe dans toute la ville?

1. Ces Irois stances (vers 295-315) sont originales, sauf pour Taposlrophe au « premier mobile • inspirée de Boèce.

2. D'après le système de Ptolémèe la terre était immobile au centre de Punivers. Autour d'elle se mouvaient neuf sphères, celles des sept planètes (dont la lune et le soleil), celles des étoiles fixes et la dernière ou primum mobile (la première en partant du dehors), qui entraînait tout vers Touest en sens inverse de la marche du soleil dans le Zodiaque.

3. Le seigneur est Mars qui règne dans le signe du Taureau. Les signes du Zodiaque, du Capricorne aux Jumeaux compris, étaient dits obliques, comme faisant un angle plus aigu que les autres dans leur ascension au-dessus de rhorizon. Au milieu se trouvaient les signes obliques les plus néfastes, le Poisson et le Bélier. Mars avait deux maisons : le Bélier et le Scorpion, et cette dernière demeure passait pour la plus sombre et la plus désastreuse.

A. Al tasir, « influence », en langue arabe, et, plus tard, « influence néfaste ». 5. La lune se trouvait probablement en conjonction, avec Mars dans le signe fatal du Scorpion.

n'y a-t-il pas de temps plus opportun qu'un autre en tel cas?

n'y a-t-il aucun choix à faire pour le voyage,

surtout pour des personnages de haute condition

et lorsque Ton connaît Tépoque d'une naissance?

Hélas I nous sommes ou trop ignorants ou trop stupides.

Au navire Ton conduit la belle vierge attristée, solennellement, en grande pompe.

« Que Jésus-Christ soit avec tous », dit-elle. Il n'y a plus que des : « Adieu! belle Gonstanctr! d 320 Elle s'efforce de faire bonne contenance, et je la laisse naviguer de cette façon et veux encore revenir à mon sujet.

La mère du sultan, un puits de vices,

a percé à jour le dessein de son fils,

comment il entend abandonner ses anciens sacrifices,

et tout aussitôt elle a mandé ses conseillers à elle

et ils sont venus pour connaître son intention.

Quand ces gens se trouvèrent ensemble réunis,

elle s'assit et parla comme vous allez ouïr :

330 « Messeigneurs, (dit-elle,) vous savez un chacun comment mon fils est sur le point d'abandonner les saintes lois de notre Alcoran, données par Mahomet, le messager de Dieu. Mais au grand Dieu je fais ce vœu que ma vie sortira plutôt de mon corps que démon cœur la loi de Mahomet!

Que s'ensuivrait-il pour nous de cette loi nouvelle^ sinon servitude pour nos corps et pénitence? et plus tard d'être entraînés en enfer, 340 pour ce que nous reniâmes Mahomet, notre foi? Mais voulez-vous, messeigneurs, jurer de faire ainsi que je le dirai, et de vous conformera mon avis, et pour tout jamais j'assurerai notre salut? »

Ils jurèrent et promirent tous, jusqu'au dernier, de vivre et mourir avec elle et de l'appuyer, et que chacun, du mieux qu'il pourra, pour l'assister tàtera tous ses amis,

et elle a pris en main ce projet que vous allez m'entendre raconter 350 et à tous elle parla exactement de cette façon :

u Nous devons d'abord feindre d'accepter le christianisme,

de Teau froide ne nous peinera guère,

et je ferai telle fêle et tel divertissement

que, par ma foi, je donnerai son dû au sultan,

car, si blanche que sa femme soit sortie du baptême,

elle aura grand'peine à laver la tache rouge,

quand elle apporterait pleins fonts d'eau avec elle. »

0 sultane, racine d'iniquité,

virago, nouvelle Sémiramis,

360 6 serpent sous forme féminine ^

pareille au serpent enchaîné au fond de l'enfer; 6 femme dissimulée, tout ce qui peut confondre l'innocence et la vertu, par ta méchanceté est couvé en toi, nid de tous les vices!

0 Satan, plein d'envie depuis le jour où tu fus chassé de notre héritage, tu connais bien la vieille voie d'accès auprès des femmes! Tu as fait qu'Eve nous mena en servitude. Tu veux rompre ce mariage chrétien.

370 C'est ainsi qu'hélas I tu fais des femmes ton instrument lorsque tu veux tromper.

La sultane que de la sorte je blâme et je maudis

laisse partir en secret ses conseillers.

Pourquoi m'altarderais-je à ce récit?

Un jour elle va à cheval trouver le sultan

et lui dit qu'elle voudrait renier sa foi

et recevoir le christianisme des mains du prêtre,

se repentant d'avoir été païenne si longtemps.

Elle le supplie de lui faire cet honneur 380 qu'elle puisse recevoir les chrétiens à une fête : « Je ferai effort pour leur plaire. »

1. Vers 360 et 370-371. H v a ici une allusion h la tradition d'après laquelle le Tentateur se présenta à Eve sous la forme d*un serpent avec un visage de femme.

COME DE L'HOMME DE LOI. i39

Le sultan dit : « Je ferai selon votre ordre », et la remercie à genoux de celte requête. Si content était-il, qu'il ne savait que dire. Elle embrassa son fîls et s'en retourna chez elle.

La première partie est finie. Suit la seconde partie.

Ces gens chrétiens ont atterri en Syrie, avec une grande escorte solennelle, et en hâte le sultan a envoyé son messager auprès de sa mère d'abord et par tout le royaume, 390 pour dire que sa femme est arrivée, sans nul doute, et la prier d'aller à cheval au-devant de la reine pour maintenir l'honneur du royaume.

Grande était la foule et riche l'arroi

des Syriens et des Romains réunis.

La mère du sultan, riche et parée,

reçut la princesse d'aussi joyeux visage

qu'aucune mère pourrait recevoir une fille chérie

et vers la cité voisine et proche

à petits pas ils chevauchent en pompe.

400 Je m'imagine qu'en rien le triomphe de Jules César dont Lucain fait si grande vanterie ne fut plus royal ni plus merveilleux que l'assemblage de cette multitude heureuse. Mais ce scorpion, cette kme damnée, la sultane, malgré toutes ses flatteries, méditait sous ce masque une piqûre mortelle.

Bientôt après le sultan vint lui-même avec un apparat si royal que c'est merveille à dire et accueillit sa fiancée plein de joie et de bonheur. 410 Et je les laisse ainsi demeurer dans la gatté et la joie; c'est l'issue de cette affaire que je raconte. Quand le moment vint, les gens crurent qu'il convenait d'arrêter les réjouissances; ils allèrent prendre du repos.

Le temps vint où cette vieille sultane

disposa le festin dont j'ai parlé

et au festin se rendent les chrétiens.

tous ensemble, oui, tant jeunes que vieux. Là on peut festoyer et voir les souverains et plus de choses rares y eut que je ne sais vous en décrire, 430 mais achetées bien trop cher avant de se lever de table.

0 malheur soudain! qui toujours succèdes *

au bonheur terrestre assaisonné d'amertume,

terme de la joie de notre terrestre labeur;

le malheur siège au bout de notre liesse.

Ecoute ce conseil pour ta sécurité :

aujour de liesse aie en pensée

le chagrin ou le mal inopiné qui vient derrière.

Car, pour le raconter brièvement en un mot, le sultan et les chrétiens jusqu'au dernier 430 furent pourfendus et poignardés à la table, excepté la seule dame Constance.

La vieille sultane, maudite sorcière, avec ses amis a fait cette action maudite voulant elle-même gouverner tout le pays.

Il n'y eut nul Syrien converti au courant du conseil du sultan qui ne fût pourfendu avant qu*il pût s'échapper. Constance, ils la prirent aussitôt, à la chaude, et sur un vaisseau sans aucun gouvernail. Dieu le sait ! 440 ils la placèrent, lui disant d'apprendre à faire voile de Syrie pour revenir en Italie.

Certain trésor qu'elle avait apporté

et grande abondance, à vrai dire, de victuailles

ils lui donnèrent; elle avait aussi des vêtements,

et la voici qui vogue sur la mer salée.

0 ma Constance, pleine de gracieuse bonté,

ô jeune fille chérie de l'empereur,

que le maître du destin dirige ta barque I

Elle* se signa et d'une voix toute plaintive 450 à la croix du Christ elle parla ainsi * :

1. Ce passage, ainsi que les vers 771-777, 925-931 et 1134-1141, est imite du traité d'Innocent III, De Contemplu Mundi. Cf. ci-dessus, vers 99.

2. Ces deux stances (vers 449-462) ne sont pas prises dans Trivet, mais on

COSTE DE L'HOMME DE LOI. 14i

« Autel clair et béni, sainte croix rougie du sang de TAgneau plein de pitié qui lava le monde de Tantique souillure, du malin et de ses griffes, garde-moi au jour où je serai noyée dans Tabime.

Arbre victorieux, protection des fidèles, qui seul fus digne de porter le roi du ciel avec ses blessures toutes fraîches, le blanc Agneau frappé de la lance, 460 toi qui chasses les démons de Thomme et de la femme sur qui s'étendent fidèlement tes bras, préserve-moi et me donne pouvoir d'amender ma vie. »

Des années et des jours vogua cette pauvre créature

par toute la mer de Grèce jusqu'au détroit

du Maroc, à l'aventure .

Que de tristes repas il lui fallut faire,

que de fois elle dut attendre la mort

avant que les vagues capricieuses voulussent la pousser

à l'endroit où elle doit parvenir I

470 On pourrait * demander pourquoi elle ne fut pas tuée? De même au festin qui put sauver sa personne ? Moi à mon tour je réponds à cette question : Qui sauva Daniel dans la caverne horrible où tous, sauf lui, maîtres comme valets, furent dévorés du lion avant qu'ils pussent échapper? Nul autre que Dieu qu'il portait dans son cœur.

Il plut à Dieu de montrer un miracle merveilleux en elle, pour nous faire voir ses œuvres puissantes. Le Christ, qui est le souverain remède de tout mal, 480 souvent par certains moyens, comme le savent les clercs *, fait une chose en vue de certaine fin fort obscure pour l'entendement humain, qui par suite de notre ignorance ne sait pas reconnaître sa providence prudente.

trouve le même sentiment dans plus d'une hymne latine, e. g. Cmx fidelis de V. Fortunatus.

\. Les cinq stances qui suivent (vers 470-504) sont originales.

2. Par les clercs entendez Boèce, à qui Chaucer emprunte la donnée de ce passage.

142 LES COSTBS DE CASTERBURY.

Or, puisqu'elle ne fut pas massacrée au festin qui la garda d'être noyée en mer ?

Qui garda Jonas dans le ventre du poisson jusqu'à ce qu'il fût vomi à Ninive ?

L'on peut bien savoir que ce ne fut nul autre que Celui qui garda le peuple hébreu d'être noyé 490 lors de son passage à pied sec au travers de la mer.

Qui donna cet ordre aux quatre esprits de la tempête qui oùt le pouvoir de tourmenter la terre et la mer : « Tant au nord qu'au sud, à l'ouest non plus qu'à l'est ne tourmentez ni la mer, ni la terre, ni l'arbre »? En vérité, ce fut ce Mattre-là qui toujours garda cette femme de la tempête aussi bien lorsqu'elle veillait que lorsqu'elle dormait.

D'où cette femme pouvait-elle avoir à manger et à boire? Pendant trois ans et plus comment dura sa provision? 500 Qui nourrit Marie l'égyptienne dans sa caverne *, ou au désert? nul autre que le Christ, sans faute. Ce fut aussi grande merveille de nourrir cinq mille personnes avec cinq pains et avec deux poissons.

Dieu envoya foison à Constance dans son grand besoin.

Elle fut poussée dans notre océan à travers notre mer courroucée, jusqu'à ce qu'enfin sous un fort que je ne puis nommer la vague la jeta bien loin dans le Northumberland et dans le sable le vaisseau s'arrêta si fixement 510 qu'il ne voulut partir de toute une heure. La volonté du Christ était qu'elle y demeurât.

Le connétable du château est descendu

pour voir le vaisseau naufragé; il fouilla tout le navire,

et découvrit cette femme lasse et pleine de soucis.

Il découvrit aussi le trésor qu'elle emportait.

Dans son langage elle demanda la grâce

que l'on ôtât la vie de son corps

pour la délivrer du malheur où elle était.

l. Il s'agit d'une sainte du y* siècle après J.-G. qui passa 47 ans au désert au-delà du Jourdain.

Sa langue était une sorte de latin corrompu, 530 mais pourtant par là elle se fit comprendre.

Le connétable, quand il eut fouillé à son content, ramena à terre cette femme malheureuse.

Elle s*agenouilla et remercia Dieu de sa bonté, mais qui elle était, elle ne voulut le dire à personne pour rien au monde, quand elle en devrait mourir.

Elle dit qu'elle avait été si étourdie par les flots qu'elle en avait perdu la mémoire, par sa foi ! Le connétable eut d'elle si grande compassion et sa femme aussi, qu'ils en pleurèrent de pitié. 530 Elle était si diligente, sans paresse,

à servir et plaire à un chacun en ce lieu

que tous l'aimaient qui regardaient son visage.

Ce connétable et dame Hermengilde sa femme étaient païens, comme Tétait partout ce pays-là. Mais Hermengilde l'aima comme sa propre vie et Constance demeura là si longtemps en oraisons, avec maintes larmes amères, que Jésus à la fin convertit par sa grâce dame Hermengilde, connétablesse de ce lieu.

1.40 Dans tout ce pays nuls chrétiens n'osaient se réunir; tontes les personnes chrétiennes avaient fui ce pays en raison des païens qui conquirent tout à l'entour les régions du Nord par terre et par mer. En Galles s'était enfuie la chrétienté des anciens Bretons habitant cette île.

Là fut leur refuge pendant ce temps.

Mais les Bretons chrétiens n'étaient pas à ce point exilés qu'il n'en restât quelques-uns qui en leur privé honoraient le Christ et échappaient aux païens, 550 et près du château il en demeurait trois. L'un était aveugle et ne pouvait voir, si ce n'est des yeux de l'esprit dont les hommes voient, quand ils sont devenus aveugles.

Le soleil brillait comme en un jour d'été. Aussi le connétable ainsi que sa femme

CHAUCBR. 1 ^

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et Constance ont pris le droit chemin vùv^ la mer, Tespace de cent toises ou deux cents, pour jouer et flâner çà et là, et sur leur roule ils rencontrèrent Taveugle 560 vieux et courbé, aux yeux entièrement clos.

« Au nom du Christ, (s'écria ce Breton aveugle,)

Dame Hermengilde, rendez-moi la vue. »

La dame s'efTraya en oyant ce mot,

craignant que son mari, pour le dire brièvement,

ne voulût la tuer pour son amour de Jésus-Christ,

jusqu'à ce que Constance Tenhardit et la somma d'accomplir

la volonté du Christ, comme fille de son Ëglise.

Le connétable fut confondu à cette vue et dit : « Que signifie toute cette affaire? » 570 Constance répondit : « Seigneur, c'est la puissance du Christ qui retire les hommes du piège de TEnnemi », el si bien elle exposa notre foi qu'elle convertit, avant la venue du soir, le connétable et l'amena à croire au Christ.

Ce citnnélable n'était nullement seigneur de l'endroit dont je parle et où il trouva Constance, mais il le gardait fortement, depuis maint hiver, BOUS Alla*, roi de tout le Northumberland, qui était fort sage et vaillant de son bras 580 contre les Ecossais, ainsi qu'on peut bien l'apprendre. Mats je veux revenir à mon sujet.

Satan, qui toujours veille pour nous tromper,

vil loule la perfection de Constance,

et s ingénia aussitôt à la payer de sa peine.

Il lil qu'un jeune chevalier demeurant dans cette ville*

rainmsi ardemment, d'une passion impure,

qu'il lui sembla vraiment devoir périr

s'il ne pouvait une fois faire d'elle ce qu'il voudrait.

Il la courtisa, mais cela ne servit de rien; 59Q elle ne voulut pas commettre péché, en aucune façon,

1. Alla ou Aella fut roi de Northumberland de l'an 560 à 567.

2. MacliinaltoQ pareille à celle du chevalier contre Constance est contée dans lea Gesta Roîïmnorum, chapitre ci.

et, de dépit, il délibéra en sa pensée de la faire mourir de mort hunleuse.

Il attendit que le connétable fût absent et se glissa, en secret, une nuit dans la chambre d'Hermengilde eniJormie.

Lasse, épuisée de veilles passées en oraisons, Constance dort ainsi qu'Hermengilde.

Ce chevalier, tenté par Satan, tout doucement s'en alla au lil 600 et coupa en deux la gorge d*Hermengilde,

plaça le couteau sanglant près de dame Constance et s'en retourna où Dieu lui donoe maie chance.

Bientôt après le connétable rentra chez lui

et avec lui Alla qui était roi de ce pays.

Il vit sa femme méchamment Luee

ce dont tant et plus il pleura et se iordit les mains

et dans le lit il trouva le couteau sanglani

près de dame Constance; bêlas I que pouvait-elle dire?

De pure douleur son esprit élaiL égaré.

6iO Au roi Alla Ton raconta toute celte maie chance ainsi que le moment, le lieu et de quelle façon en un vaisseau Ton trouva dame Conslance, comme devant vous Tavez entendu relater. Le cœur du roi frémit de pilié lorsqu'il vit une personne si bénigne tombée en détresse et en mésaveplure.

Car telle que Tagneau que Ton mùne à la mort, telle cette innocente se tint devant le roi- Le chevalier félon qui ourdit celte trahison 620 l'accusa faussement d'avoir commis le crime. Mais pourtant il y eut bien grande lamentation parmi les gens et ils disaient qu'ils ne pouvaient croire qu'elle eût fait si grande méchanceté- Car toujours ils l'avaient vue si vertueuse^ aimant Hermengilde comme sa propre vie.

De ceci chacun témoigna dans la maison, hormis celui qui tua Hermengilde de son couteau.

Le noble roi a conçu une grande opinion de ces témoignages et dit qu'il 8*enquerrait 630 plus à fond de la chose, pour apprendre la vérité.

Hélas! ^ Constance, tu n'as pas de champion,

et ne peux nullement lutter, hélas donci

Hais que Celui qui mourut pour notre rédemption

et qui lia Satan (et celui-ci git encore où il gisait alors)

soit ce jour d'hui ton puissant champion!

Car si le Christ ne produit un miracle manifeste

sans crime tu vas être immédiatement mise à mort.

Elle tomba à genoux, et ainsi elle parla : « Dieu immortel, qui sauvas Suzanne 640 d'une fausse accusation, et toi. Vierge miséricordieuse, je veux dire Marie, fille de sainte Anne, devant le fils de qui les anges chantent hosanna, si je suis innocente de cette félonie, sois mon secours, sans quoi je vais mourir! »

N'àvez-vous pas vu parfois le visage pâle,

au milieu d'une foule, de celui que Ton conduit i

à sa mort, quand il n'a pas obtenu de pardon, |

et il avait telle couleur sur sa face |

que Ton pouvait reconnaître le visage de ce malheureux i

650 parmi tous les visages du cortège : ' ainsi se tenait Constance, regardant autour d'elle.

0 reines qui vivez en prospérité, duchesses et vous toutes, dames, ayez quelque pitié de son malheur.

Une fille d'empereur est là toute seule, elle n'a personne à qui adresser sa plainte. 0 sang royal qui te trouves en ce péril, dans ton grand danger tes amis sont loin !

Le roi Alla en eut telle compassion, 660 car noble cœur est plein de pitié,

que de ses yeux les larmes découlaient. « Or, (dit-il), cherchez en hâte en un livre

1. Vers 631-658. Les 4 belles stances si pathétiques qui suivent sont entièrement de Chaucer.

et si ce chevalier veut jurer que c'est elle qui a tué cette femme, nous aviserons alors qui nous voulons désigner pour être juge. »

Un livre breton où sont écrits les Ëvangiles fut apporté et sur ce livre il jura aussitôt qu'elle était coupable, et dans le même moment une main le frappa sur la nuque, 670 en sorte que sur-le-champ il tomba comme une pierre et ses deux yeux lui jaillirent du visage à la vue de tous en ce lieu.

Une voix fut entendue de l'assemblée

disant : « Tu as calomnié une innocente,

la fille de sainte Église, en haute présence;

voilà, ce que tu as fait, et maintenant je me tais*. »

A cette merveille la foule entière fut épouvantée

et chacun était là, comme en stupeur,

par crainte de vengeance, sauf la seule Constance.

680 Grande fut la crainte ainsi que le repentir *

de ceux qui avaient faussement soupçonné cette sainte et innocente Constance, et en raison de ce miracle, pour conclure, et par la médiation de Constance le roi et maint autre en ce lieu se convertirent. Grâces en soient rendues à la bonté du Christ I

Le chevalier félon fut mis à mort pour son mensonge sur une sentence rendue en hâte par Alla, et pourtant Constance eut grande compassion de sa mort. 690 En suite de ceci, Jésus dans sa miséricorde fit qu'Alla épousa très solennellement^ cette sainte fille, si brillante et si belle, et de la sorte le Christ a fait Constance reine.

Mais qui fut attristée, si je ne dois mentir, de ce mariage, sinon Donegilde et nulle autre, la mère du roi, pleine de cruauté?

1. Peut être faut-il comprendre « et pourtant je me suis tu •, car Tonginal français porte ici (en latin) : « Haec fecisli et tacui ». Ghaucer dit : t and y^l holde 1 my pees », où yet et holde (présent) semblent être en contradiction.

'^r^i »? l<^9IV«

Il lui sembla que son cœur maudit se fendait en deux. Elle ne voudrait pas que son Bis eût fait ainsi. Il lui sembla une abomination qu'il choisît 700 une créature si étrangère pour sa compagne.

Il ne me platt pas de faire de la balle et de la paille

un récit aussi long que du grain même.

Pourquoi décrirais-je la pompe royale

au mariage, ou quel cortège marche devant

et qui sonne de la trompe et qui du cor?

G*estle fruit de tout récit qu'il faut dire.

Ils mangèrent et burent, ils dansèrent, chantèrent et jouèrent.

• Us allèrent se coucher, comme il était raisonnable et juste, car, bien que les femmes soient des êtres très saints, 710 elles doivent prendre en patience la nuit telles nécessités qui plaisent à ceux qui les ont épousées avec l'anneau, et mettre un peu leur sainteté de côté à ce moment; il ne peut en être mieux.

D'elle il eut bientôt un enfant mâle.

Et à un évêque ainsi qu'à son connétable il confia sa femme à garder, quand il s'en fut en Ecosse pour chercher ses ennemis.

Or la belle Constance, si humble et si douce, 720 est depuis si longtemps grosse que toujours à présent elle garde la chambre attendant la volonté du Christ.

Le temps est arrivé, elle met au monde un enfant mâle ;

aux fonts baptismaux on l'appelle Maurice.

Le connétable fit partir un messager

et écrivit à son roi, qui a nom Alla,

comment cet heureux événement était arrivé,

et autres événements utiles à relater.

Lui prit la lettre et se mit en chemin.

Ce messager, pour faire son profit, 730 chevaucha rapidement vers la mère du roi et la salua fort courtoisement en son langage, u Madame, (dit-il,) vous pouvez être contente et réjouie, et rendre grâces à Dieu cent mille fois.

Madame la reine a un enfant, sans nul doute,

pour la joie et le bonheur de tout ce royaume à l'entour.

Voici les lettres scellées à ce sujet que je dois porter avec la hâte que je puis; si vous voulez mander quelque chose au roi votre fils je suis votre serviteur de nuit et de jour. » 740 Donegilde répondit : c< Quant à présent, aujourd'hui, non; mais je veux qu'ici toute la nuit tu prennes ton repos. Demain je te dirai ce qu'il me plaît. »

Le messager but ferme bière et vin

et secrètement ses lettres furent volées

de sa boite, tandis qu'il dormait comme un porc,

et Ton contrefit très subtilement

une autre lettre, forgée très méchamment,

adressée au roi sur ce sujet

par son connétable, comme vous allez l'entendre ci-après.

750 La lettre disait : « La reine est accouchée d'un être diabolique si affreux que nul dans le château ne fut si hardi qu'il osât y demeurer un instant de plus. La mère était une fée, par malheur venue là, au moyen de charmes ou de sortilèges, et chacun abhorre sa société. »

Triste fut le roi quand il eut vu cette lettre, mais à personne il ne raconta ses cuisants chagrins, et de sa propre main il écrivit en retour : 760 « Bienvenu soit ce qu'envoie le Christ à jamais

pour moi, qui suis maintenant instruit de sa doctrine. Seigneur, bienvenus soient ton plaisir et ta volonté. Tout mon plaisir, je le mets en ton commandement!

Gardez cet enfant, qu'il soit laid ou beau, comme aussi ma femme, jusqu'à mon retour. Le Christ, quand il Lui plaira, pourra m'envoyer un hoir plus agréable que celui-ci à mon goût. » Cette lettre, il la scella, pleurant en secret. Elle fut bientôt portée au messager 770 qui s'en alla; il n'y arien de plus à faire.

0 messager *, rempli d'ivresse,

forte est ton haleine, tes membres toujours tremblants,

et tu trahis tous les secrets.

Ton esprit est perdu, tu jacasses comme un geai,

ton visage est changé en un nouvel aspect !

Où règne Tivresse dans une société,

là n'est nul conseil caché, sans nul doute.

0 Donegilde, je n'ai pas d'anglais digne d'exprimer ta méchanceté et ta barbarie! 780 C'est pourquoi je t'abandonne au démon ; à lui de raconter ta traîtrise !

Fi, femme-homme, fi! mais non, par Dieu, je mens : Fi! esprit infernal, car j'ose bien déclarer que si tu marches sur notre terre, ton esprit est en enfer!

Le messager revint de chez le roi, et à la cour de la reine mère il s'arrêta et elle fut très contente de revoir ce messager et lui fit plaisir en tout ce qu'elle pouvait. II but et remplit bien l'intérieur de son ceinturon. 790 II s'endormit et ronfla à sa façon toute la nuit, jusqu'au lever du soleil.

De nouveau ses lettres furent volées, toutes et chacune,

et Ton contrefit des lettres de cette teneur :

« Le roi commande à son connétable sur l'heure

sous peine de la hart et de haute justice,

qu'il ne souffre en aucune manière

que Constance demeure dans son royaume

trois jours et un quart d'heure de plus.

Hais que dans le même vaisseau où il la trouva 800 il la mette elle, son jeune fils et tous ses biens et qu'il la repousse loin de terre, lui ordonnant que jamais plus elle ne revienne. » 0 ma Constance, ton àme peut bien s'efifrayer et quand tu dormais être en peine dans tes rêves alors que Donegilde ourdit toutes ces dispositions!

1. Celle slance est encore tirée du traité du Pape Innocent 111, De Contemptu Mundi^ liv. II, chapitre xix.

Le lendemain le messager, quand il se réveilla, prit le plus proche chemin vers le château et porta la lettre au connétable.

Et quand celui-ci vit cette lettre affligeante, 810 bien souvent il dit « hélasl » et « quel malheur! »

« Seigneur Christ, (dit-il,) comment ce monde peut-il durer, si pleines de péché sont maintes créatures!

0 puissant Dieu \ si c'est ta volonté, puisque tu es juste juge, comment se peut-il que tu veuilles laisser des innocents périr et de méchantes gens régner en prospérité? 0 bonne Constance, hélas! tant il me fait peine que je doive être ton bourreau, ou mourir de mort honteuse; il n'est d'autre issue! »

820 Dans tout ce lieu jeunes et vieux pleurèrent quand le roi envoya cette lettre maudite, et Constance, avec un visage d'une pâleur mortelle, le quatrième jour alla vers son vaisseau. Mais néanmoins elle prit en bonne disposition la volonté du Christ et à genoux sur la grève elle dit : « Seigneur, toujours bienvenu soit ton vouloir! »

Celui qui m'a gardée de la fausse accusation tandis que j'étais dans le pays parmi vous, Celui-là peut me garder du mal et aussi de la honte 830 sur la mer salée, encore que je ne voie pas comment.

Aussi puissant qu'il le fut jamais, il l'est encore maintenant.

En Lui je me confie, et en sa mère chérie

qui est pour moi ma voile et mon gouvernail aussi. »

Son petit enfant était en pleurs dans ses bras et à genoux elle lui dit tristement :

« Paix, mon petit enfant, je ne veux pas te faire de mal »>. Là-dessus elle ôta son couvre-chef de sa tète et le posa sur ses petits yeux et sur son bras elle le berça très vivement 840 et leva les yeux vers le ciel.

1. Pour les 8 slance» suivantes (vers 813-868), Trivet n*a fourni que des indications. Les beaux vers 834-864 sont en entier de Cbaucer.

« Mère, (dit-elle,) et Vierge brillante, Marie,

il est vrai que par TinsUgatioD de la femme

le genre humain fut perdu et damné pour toujours,

ce pourquoi ton fils fut rompu sur une croix.

Tes yeux bénis virent tout son tourment.

Il n*est donc pas de comparaison entre

ta douleur et aucune douleur que Thomme puisse endurer.

Tu as vu ton enfant tué sous tes yeux et*mon petit enfant à moi vit toujours, par ma foi ! 850 Or, dame de clarté, vers qui crient tous les malheureux, gloire des femmes, toi, belle Vierge, port de refuge, brillante étoile du jour, aie pitié de mon enfant, toi qui en ta bonté as pitié de tous les piteux dans leur détresse I

0 petit enfant, hélas! quel est ton crime, toi qui n'as jamais encore, par Dieu, commis de péché, pourquoi ton père cruel veut-il ta mort ? 0 pitié, cher connétable! (dit-elle.) Laisse donc mon petit enfant demeurer ici près de toi, 860 et si tu n'oses le sauver par crainte du blàipe, embrasse-le une fois au nom de son père. »

Là-dessus elle jette un regard en arrière vers la terre

et dit : « Adieu, mari sans pitié ».

Puis elle se lève el descend la grève

vers le vaisseau; toute la foule la suit,

et toijgours elle supplie son enfant de se tenir en paix,

et elle prend congé et en sainte disposition

elle se signe, et entre dans le vaisseau.

Le vaisseau était pourvu de vivres, il n*y a pas de doute, 870 en abondance pour elle, pour bien longtemps,

et d'autres objets nécessaires dont elle aurait besoin

elle en possédait suffisamment, louée en soit la grâce divine I

Quant au vent et au temps, que Dieu tout-puissant les accorde,

et la ramène chez elle! Je ne puis dire mieux.

Mais sur la mer elle suit sa route.

Ct finit la seconde partie, suit la troisième partie.

CONTE DE VHOMME DE LOI. m

Alla le roi rentra bientôt après à son château dont j'ai parlé

et demanda où se trouvaient sa femme et son enfant. Le connétable eut froid autour du cœur, 880 et clairement lui raconta toute la suite des faits

comme vous l'avez entendue, je ne sais pas mieux les raconter, et montra au roi son sceau ainsi que sa lettre.

Il dit : « Seigneur, comme vous me le commandiez,

sous peine de mort, ainsi ai-je fait, certainement. *

Le messager fut mis à la torture jusqu'à ce qu'il

dût reconnaître et raconter, net et clair,

nuit par nuit, où il avait couché.

Et ainsi par raisonnement et enquête habile

Ton s'aperçut de qui provenait le mal.

890 L'on reconnut la main qui écrivit la lettre et tout le venin de cet acte maudit, mais de quelle façon, certes je ne sais. Le résultat le voici, c'est qu'Alla, sans nul doute, tua sa mère, ce qu'on peut lire au long, parce qu'elle avait trahi son allégeance. Ainsi finit la vieille Donegilde de malheur.

Le chagrin que cet Alla, nuit et jour, eut pour sa femme ainsi que pour son fils, il n'est langue qui puisse le raconter. 900 Mais à présent veux-je revenir à Constance qui vogue sur la mer, en peine et douleur, cinq ans et davantage, comme il plut au Christ de l'éprouver avant que son navire approchât de terre.

Sous ^ un château païen, à la fin, dont ne trouve nullement le nom dans mon texte, la mer rejeta Constance ainsi que son enfant . Dieu tout-puissant, qui sauves tout le genre humain, aie souvenance de Constance et de son enfant de nouveau tombés en terre païenne, 910 sur le point de périr, comme je vais vous le dire bientôt.

f . Vers 903-922. Pareille tentative de viol est décrite dans les Gesta Romancrum , chapitre a.

Il descend du château plus d*uDe personne

pour contempler ce vaisseau et Constance,

mais bref, du château, certaine nuit,

le seigneur sénéchal — à qui Dieu donne maie chance ! —

un voleur qui avait renié notre foi,

vint seul au vaisseau et lui dit qu'il serait

son amant, qu'elle le voulût ou non.

En quelle détresse fut alors cette malheureuse femme ! Son enfant cria et elle poussa des cris douloureux, mais la bienheureuse Marie Taida tout aussitôt, 920 car tandis qu'elle se débattait bien et fort le larron tout soudain tomba par-dessus bord, et se noya dans la mer, atteint par la vengeance, et c'est ainsi que le Christ garda Constance sans tache.

L*aui€ur.

0 infâme passion de la luxure, vois là ta fin! non seulement tu fais défaillir l'esprit de l'homme, mais en vérité tu détruis son corps.

La fm de ton œuvre ou de tes désirs aveugles c'est la lamentation; combien l'on peut trouver 930 de gens qui non pour lacté parfois, mais pour l'intention de faire ce péché sont ou tués ou détruits I

Comment ' cette faible femme put-elle avoir la force

de se défendre contre ce renégat?

0 Goliath, de taille démesurée,

comment David put-il te faire mat ainsi,

lui si jeune et si dépourvu d'armure?

Comment osa-t-il regarder ton visage terrible ?

L'on peut bien voir que ce fut par la seule grâce de Dieu.

Qui donna à Judith le courage ou la hardiesse 940 de le tuer, lui Holopherne, dans sa tente, et de délivrer de la misère le peuple de Dieu? Je dis cela à cet effet, que tout comme Dieu envoya un esprit de force à ceux-là et les sauva de mole fortune ainsi envoya-l-ii force et vigueur à Constance.

1. Vers 932-945. Insertion faite par Chaucer pour faire pendant à rapostrophe des Ters 470-504.

Son vaisseau traversa Tétroit passage de Jubaltar el de Seple *, toujours à la dérive, tantôt vers TOuest, tantôt au Nord et au Sud, et tantôt à l'Est, pendant bien des mornes journées, jusqu'à ce que la mère du Christ (bénie soit -elle à jamais I) 950 résolût, dans son infinie bonté, de mettre fin à toute sa tristesse.

Or laissons là Constance pour un moment

et parlons de Tempereur romain

qui de Syrie a par lettres appris

le massacre des chrétiens et Toutrage

fait à sa fille par vile traîtrise,

j'entends par la maudite et méchante sultane,

qui au banquet fit tuer grands et petits à la fois.

Pour ce fait, l'empereur dépêche aussitôt 960 son sénateur, avec royal arroi,

et d'autres seigneurs, Dieu sait, en grand nombre, pour tirer grande vengeance des Syriens. Ils brûlèrent, tuèrent et les mirent à mal pendant maintes journées, mais bref, voici la fin, c'est qu'ils se disposèrent à rentrer à Rome.

Ce sénateur se rendait victorieux vers Rome, faisant voile bien royalement; il rencontra le vaisseau à la dérive, dit l'histoire, 970 où était assise Constance bien tristement.

Il ne reconnut en rien qui elle était, ni pourquoi elle se trouvait en pareil état; elle ne voulut rien dire de son rang, quand elle en devrait mourir.

11 l'emmena à Rome et à sa femme il la remit aijisi que son jeune fils, et chez le sénateur elle passa ses jours. Ainsi sait Notre Dame tirer de malheur la malheureuse Constance et mainte autre. Et longtemps elle demeura en ce lieu 980 en saintes œuvres toujours, par la faveur de la Vierge.

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