Voir Apocalypse, XIV
Avec pitié de mère en sa poitrioe enclose,
elle va, comme si elle était hors d'esprit,
partout où elle peut faire supposition
que vraisemblablement trouvera son enfant;
et toujours à la mère de Christ, douce et bonne,
elle va s*écriant; et fit enfin si bien
qu'elle alla le chercher chez le peuple maudit.
1790 Et fort piteusement, elle demande et prie chaque juif demeurant en la place susdite d'avouer si jamais son enfant passa là. Ils disaient « non ». Mais Jésus par sa grâce, au bout d'un petit temps lui donna la pensée d'aller crier après son fils à cet endroit où Juifs l'avaient jeté de côté, dans la fosse.
0 grand Dieu qui parfois établis la louange par bouches d'innocents, voici bien ta puissance! Cette gemme de chasteté, cette émeraude, 1800 et du martyre aussi ce rubis très brillant, le voilà qui gisant avec gorge tranchée, se prit à rechanter Aima Redemploris, si hautement que tout le lieu en résonna.
Et le peuple chrétien qui passait en la rue s'approcha et du fait grandement s'étonna et envoya chercher en hâte le prévôt, qui bientôt, sans tarder nullement, arriva, et vénéra le Christ, qui est le roi du ciel, et puis sa mère aussi, honneur d'humanité, 1810 et puis après cela fit mettre aux fers les Juifs.
Et cet enfant avec lamentation piteuse fut remonté, chantant toujours son chant, et puis avec honneur et grand'procession, fut emporté en l'abbaye prochaine.
Sa mère évanouie près son cercueil gisait ; et gens qui s'y trouvaient eurent grand peine à écarter de là la nouvelle Rachel.
Chacun à grand tourment et mort honteuse, les Juifs par ce prévôt furent mis à trépas,
1820 ceux qui savaient ce meurtre — et vitement fut fait; point ne montra d'égards pour ces vilains maudits. « Ceux-là iront à mal qui mal ont mérité » et donc les fit tirer par des chevaux sauvages, et puis pendre ainsi que la loi le commandait.
Et rinnocent gisait encore sur sa bière, devant le maître-autel, tant que messe dura; et puis Tabbé s'en vint avecques son couvent sans rien tarder pour Tenterrer rapidement; et comme l'eau bénite était sur lui jetée, 1830 Tenfant parlait toujours, pendant qu'on l'aspergeait, et chantait 0 Aima Redempioris mater/
Cet abbé justement était homme fort saint,
(ainsi que moines sont, ou du moins devraient être;)
adonc se mit à conjurer ce jeune enfant,
disant : « 0 cher enfant! je te supplie,
au nom de la très sainte Trinité,
dis-moi par quelle cause ainsi tu peux chanter,
puisque tu as gorge coupée à ce que semble? »
« — Oui, ma gorge est coupée jusqu'à Tos de la nuque, 1840 (dit cet enfant,) et certes par voie de nature je serais trépassé déjà depuis longtemps ; mais Jésus-Christ, comme pouvez le voir aux Livres, veut que sa gloire dure et reste en la mémoire, et doncques pour l'honneur de sa Mère très chère, je puis encor chanter 0 Aima! haut et clair.
Car ce puits de merci, douce mère du Christ, ai-je toujours airflé, autant que je pouvais, et comme justement j'allais perdre ma vie, elle s'en vint à moi, et m'ordonna chanter 1850 tout justement cette antienne en mourant,
comme avez entendu; et quand je l'eus chantée, me sembla mettre sur ma langue un grain de blé.
Et c'est pourquoi je chante et chante en vérité pour rhonneur de la bonne et bienheureuse Vierge, jusqu'à ce que ma langue ait perdu cette graine. Et puis après cela elle me dit encore :
« 0 mon petit enfant, or je vais te chercher, quand cette graine sera prise de ta langue; ne sois point effrayé ; ne t'abandonnerai. »
1860 Ce saint moine (c'est bien Tabbé que je veux dire) lui tira donc la langue et en prit cette graine et cet enfant rendit Tesprit fort doucement. Et quand Tabbé eut vu cette grande merveille, ses pleurs amers dégouttèrent comme une pluie, et il tomba tout plat, en avant sur le sol, et sans bouger, comme lié, y demeura.
Le couvent se coucha aussi sur le terrain, en pleurant, et du Christ louant la chère mère; et puis se relevant, ils s'en allèrent, 1870 et retirèrent ce martyr de son cercueil ; et dedans un tombeau de marbre clair, ils enfermèrent ce doux petit corps ; et lui se trouve où Dieu nous veuille réunir I
Jeune Hugh de Lincoln \ ô toi qui fus aussi tué par Juifs maudits, comme est notoire, car ce n'est qu'un tout petit temps passé, prie donc aussi pour nous, nous pécheurs inconstants, afin qu'en sa merci Dieu pitoyable multiplie sa grande pitié sur nous, 1880 pour le plus grand honneur de sa mère Marie.
Amen. »
Ci finit le conte de la Prieure,
1. L'histoire de Hugh de Lincoln, petit garçon qu'on disait égorgé par ]«i Juifs, est placé par Mathieu Paris en l'an 1255.
Le Conte de Ghaucer sur Sire Topaze.