‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 72 sur 188 · Prologue du Moine · texte numérisé non relu

Prologue du Moine

Joyeux propos de VHôte au Moine.

Quand j^eus achevé mon conte de Mélibée 1080 et de Prudence et de sa bénignité,

Qotre hôte dit : «^ Foi d'honnête homme

et par le précieux corpus madrian ',

je donnerais bien un baril d'ale

pour que ma bonne chère femme eût entendu ce conte !

car elle est loin d'avoir telle patience

que la femme de ce Mélibée, Prudence.

Par les os de Dieul quand je bats mes valets,

etie m^apporte les grandes triques,

et crie : u Tue -les tous, les chiens, 3000 et romps-leur le dos et tous les os » .

Et s il arrive qu'un de mes voisins

à légUse ne s'incline pas devant ma femme,

ou ait l'audace de lui manquer d'égards,

quand elle revient à la maison, elle me saute à la face

et crie : a Faux couard, venge donc ta femme!

Par les os du corpusl donne-moi ton coutelas

et toi preods ma quenouille et va filer I »

Du matin au soir voici ce qu'elle répète :

a Hélas I » dit-elle, « pourquoi ai-je été destinée 3iOû à épouser une poule mouillée, un singe* couard,

qui se laisse faire par tout le monde !

Tu n'oses pas défendre les droits de ta femme! »

Voilà ma vie à moins que je ne veuille me battre;

et h sortir aussit<5t il faut me préparer,

si non je suis perdu, à moins que je ne

sois téméraire comme un lion furieux.

L Corpus madrian^ c'cât-à-dire le corps de saint Mathurin.

a, Singe^ avec Je sens alors fréquent de dupe. Voir B, vers 1630.

Je suis sûre qu'elle me fera un jour tuer

quelque voisin, et puis va te faire pendre I

C'est que je suis dangereux le couteau à la main 3110 bien que je n'ose lui résister à elle,

car elle a de bons bras, par ma foi !

en pourra juger quiconque envers elle agira ou parlera mal.

Mais quittons ce sujet.

Messire moine, (dit-il,) faites joyeuse mine,

car vous allez nous dire un conte en vérité.

Ça! Rochester est là tout prèsl

Approchez, mon seigneur, ne rompez pas notre jeu.

Mais, par ma foi, je ne sais pas votre nom ;

dois-je vous appeler messire dom Jean 3120 ou dom Thomas, ou bien dom Alban?

De quelle maison étes-vous, par la famille de votre père?

j'en jure Dieu, tu as fort beau teint,

c'est pâturage de gentilhomme que le tien ^ ;

tu n'as pas l'air d*un pénitent ni d'un spectre.

Sur mon honneur, tu es quelque dignitaire,

quelque respectable sacristain ", ou quelque cellérier*,

car par Tàme de mon père, m'est avis

que tu es maître quand tu es chez toi,

non pas pauvre cloîtré non plus que novice, 3130 mais gouverneur avisé et sage.

Sans compter qu'en fait de muscles et d'os

tu es en bon point pour l'heure.

Je prie Dieu qu'il confonde celui

qui le premier te fit entrer en religion ;

tu aurais fait un fameux coq.

Si tu avais le droit, autant que tu as le pouvoir,

de satisfaire ton penchant à procréer,

tu aurais engendré mainte créature.

Hélas! pourquoi portes-tu un capuchon si large*? 3140 Dieu me punisse! si j'étais pape

non seulement toi, mais tout homme vigoureux,

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