‹ Les contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer. Traduction française avec une introduction et des notesChapitre 85 sur 188 · C'est-à-dire d'un mélange de sang et de bile · texte numérisé non relu

C'est-à-dire d'un mélange de sang et de bile

par crainte d'ours noirs, ou de taureaux noirs,

ou bien de diables noirs, qui les veulent prendre.

D'autres humeurs pourrais-je aussi parler

qui font se douloir maint homme en son sommeil;

mais je veux passer aussi vite que je peux. 4130 Voyez Caton ', qui fut homme si sage,

n'a-t-il pas dit : ne faites cas de songes?

Or ça, monsieur, dit-elle, quand nous volerons à bas de la percha,

pour Tamour de Dieu, veuillez prendre un laxatif;

au péril de mon âme et de ma vie.

Je vous conseille pour le mieux, sans mentir :

il faut tout ensemble de colère et de mélancolie

vous purger; et pour que vous ne tardiez,

bien que dans ce hameau il n*y ait point d'apothicaire,

je vais moi-même vous enseigner les herbes 4140 qui seront pour votre santé et pour votre bien ;

et dans notre cour trouverai-je ces herbes

qui ont propriété, par nature,

de vous purger par en bas, et aussi par en haut.

N'oubliez ceci, pour l'amour de Dieu :

vous êtes colérique de complexion -.

Gardez que le soleil, à son ascension,

ne vous trouve replet d'humeurs chaudes;

car s'il le fait, j'ose bien gager un liard

que vous aurez fièvre tierce, 41 50 ou chaud mal, qui peut être votre mort.

Pendant un jour ou deux il faut prendre des digestifs

de vers, avant de prendre vos laxatifs :

de la lauréole, de la centaurée, de la fumeterre,

ou bien de l'ellébore, qui pousse ici,

ou de l'épurge, ou des baies de bourdaine,

ou du lierre terrestre de notre cour, qui est si plaisanta voir;

picorez-les tout comme ils poussent, et les avalez.

Soyez gaillard, mon mari, par la race de votre père!

Ne craignez les songes; je ne puis vous dire plus. » 4160 <c Madame, dit-il, grand merci de votre science.

Mais néanmoins, touchant dom Caton,

L DioDysius Cato, auteur àeDisticha de Moributy Uvre très lu dam les écoles du l^mps (lib. 2, dist. 32).

S. Ici, combinaison générale des humeurs, tempérament.

qui a de sagesse si grand renom,

bien qu'il nous avise de ne craindre les songes,

par Dieu, on peut lire les vieux livres

de maints auteurs, de plus d'autorité

que n'eut jamais Caton, par ma foi!

qui disent tout le contraire de cette sentence,

et ont bien trouvé par expérience

que les rêves sont des significations 4170 aussi bien de joies que de tribulations

que les hommes endurent en cette présente vie.

Point n'est besoin discuter de ceci ;

les faits mêmes en font preuve.

Un des plus grands auteurs ' qu'on lise

dit ceci : qu'une fois deux compains partirent

en pèlerinage, en très bonne entente;

et advint qu'entrèrent dans une ville,

où y avait telle congrégation

de peuple, et telle disette de logis, 4180 qu'ils ne trouvèrent pas même une cabane

où ils pussent tous deux loger.

Ils durent donc, par nécessité

pour cette nuit, se fausser compagnie ;

et chacun d'eux va à une hôtellerie

et prend son logis comme se trouve.

L'un d'eux se logea dans une étable,

au fond d'une cour, avec des bœufs de charrue; l'autre se logea assez bien,

comme le conduisit la chance, ou la fortune, 4190 qui nous gouverne tous de loi commune.

Or arriva que, longtemps avant le point du jour, celui-ci rêva dans son lit, où il était couché, que son compain se mettait à. l'appeler, et lui disait : « Hélas! car dans une étable à bœufs, où suis couché, je serai tué cette nuit. Or, aide-moi, cher frère, devant que je meure; en toute hâte, viens à moi », dit-il.

Notre homme, de peur, s'éveilla en sursaut; mais quand il fut tout à fait sorti de sommeil,

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