Giceron, De Divinaiione, lib. 1, c
230 LES COffTES DE CANTERBURY,
4200 il se retourna, et de ce ne prit garde;
il lui sembla que son rêve n'était que vanité.
Deux fois dans son sommeil fit-il le même rêve.
Et une troisième fois encore son compain
vint, ce lui sembla, et dit : « Ores suis occis;
vois mes blessures sanglantes, larges et profondes!
Lève- toi de bonne heure demain matin,
et à la porte de Touest de la ville, dit-il,
un char plein de fumier verras-tu,
dans lequel est caché mon corps, très secrètement; 4210 fais arrêter ce char, hardiment.
C'est mon or qui a causé mon meurtre, pour dire vrai. »
Et il lui dit en tous points comment fut meurtri,
avec très piteuse figure, de teinte toute blême.
Et croyez bien qu'il trouva son rêve tout vrai,
car, au matin, dès qu'il fit jour,
il prit le chemin de Tauberge où était son camarade,
et quand il arriva à Tétable à bœufs,
il se mit à appeler son compagnon.
L'hôtelier lui répondit incontinent, 4220 et dit : « Messire, votre compain s'en est allé;
au point du jour il est parti de la ville. >'.
Notre homme commença à entrer en soupçon,
se rappelant le rêve qu'il avait songé,
et s'en va — plus longtemps ne voulait tarder —
vers la porte de l'ouest de la ville, et trouva
un char de fumier, comme pour fumer la terre,
qui était arrangé de cette même façon
qu'avez entendu l'homme mort décrire ;
et d'un cœur hardi, se met à crier 4230 vengeance et justice de cette félonie : —
« Mon compain fut meurtri cette nuit même,
et il gît dans ce char couché bouche béante.
J'en appelle aux ministres, dit-il,
qui ont devoir de garder et gouverner cette cité.
Harol hélas I ci gitmon compagnon meurtri! »
Que dois-je à ce conte ajouter?
Le peuple saillit dehors, et jeta le char à terre^
et emmi le fumier ils trouvèrent
le mort, qui était tout fraîchement tué.
CONTE DU PRÊTRE DE NONNAINS. 2ai
4240 0 bienheureux Seigneur, qui es si vrai et si juste,
comme tu dévoiles le meurtre toujours !
Le meurtre ne se peut celer, nous le voyons chaque jour.
Le meurtre est si odieux et si abominable
à Dieu, qui est si juste et raisonnable,
qu'il ne veut le laisser impuni ;
dût-on attendre un an, ou deux, ou trois,
le meurtre éclatera, c'est ma conclusion.
Et tout incontinent les ministres de cette ville
ont pris le charretier et Tont si bien mis à géhenne, 4250 et Thôtelier aussi ont si fort bourrelé
qu'ils ont incontinent avoué leur vilenie,
et qu'ils furent pendus par le col.
Ci peut-on voir que songes sont à craindre,
et certes, dans le même livre je lis,
droit dans le prochain chapitre après ceci
(si je mens. Dieu m'ôte joie et félicité!)
de deux hommes qui eussent voulu passer la mer,
pour certaine cause se rendant en terre lointaine,
si le vent n'avait été contraire, 4260 et ne les avait retenus en une cité,
qui s'élevait très plaisante près d'un havre.
Or un jour, vers le soir,
le vent se mit à changer, et souffla comme ils souhaitaient.
Gaillards et contents, ils s'en allèrent se coucher,
et firent projet de partir de bon matin;
mais à l'un de ces hommes advint grand merveille.
Celui-ci, comme il gisait dormant,
rêva un songe étrange, vers le matin;
il lui sembla qu'un homme était debout à côté de son lit„ 4270 et lui commandait de rester,
et lui disait : « Si tu pars ce matin,
tu seras noyé; mon propos est au bout. »
Il s'éveilla et dit à son compagnon son songe,
et le supplia de retarder son voyage ;
pour ce jour, le supplia de demeurer.
Son compain, qui était couché à. côté de son lit,
se mit à rire, et de lui se gaussa fort.
a Nul rêve, dit-il, ne saurait tant m'effrayer le cœur, 4280 que je tarde à faire mes affaires.
Je ne fais cas de tes rêveries plus que d'une paille,
car songes ne sont que vanités et sornettes.
On rêve tous les jours de hibous et de singes,
et puis encore de maint labyrinthe;
on rêve de choses qui jamais n'ont été, ni jamais ne seront.
Mais puisque je vois que tu veux demeurer ici,
et perdre ainsi ton temps en fainéantise.
Dieu sait que j'en ai regret; donc, bonjour! »
Et ainsi prit-il congé et alla son chemin.
Mais avant que son navire eût fait la moitié de sa course, 4290 ne sais comment, ni quelle malechance lui advint,
mais par hasard la coque de la nef s'ouvrit,
et nef et gens allèrent au fond de Teau,
en vue d'autres nefs, en leur voisinage,
qui voguaient avec eux dans le même temps.
Adonc, belle Pertelote si chère,
par tels anciens exemples peux-tu apprendre,
qu'onques ne devrait-on dédaigner
les songes; car je te le dis, sans doute,
maint songe est malement à craindre.
4300 Voyez, je lis dans la vie de St Kenelm^
qui fut fils de Kenulph, le noble roi
du pays de Mercie, que Kenelm eut un donge.
Un peu avant que fût meurtri, un jour,
il vit son meurtre dans une vision.
Sa nourrice lui expliqua, en tout point,
ce songe, et lui dit de se bien garder
par crainte de trahison; mais il n'avait que sept ans,
et donc peu de compte pouvait-il faire
d'un songe, si saint était son cœur.
4310 Par Dieu, mieux aimerais plutôt qu'avoir chemise,
que vous eussiez lu cette légende, comme j'ai fait.
Dame Pertelote, je vous le dis vraiment,
Macrobe, qui a écrit la vision, en Afrique, du fameux Scipion S affirme les songes, et dit que ce sont des avertissements de choses qu'hommes après verront. Et aussi bien, regardez, je vous prie,
1. Macrobe a simplement annoté le Somnium Scipionù de Cicéron.
dans TAncien Testament, touchant Daniel,
s'il tenait songes pour vanité.
4320 Lisez aussi Thistoire de Joseph, et vous verrez
que songes sont parfois (je ne dis pas tous)
avertissements de choses qui après arriveront.
Voyez le roi d'Egypte, dom Pharaon,
et aussi son boulanger et son bouteillier,
s'ils n'ont pas senti les effets des songes.
Qui cherchera dans les Actes de divers royaumes,
lira sur les songes mainte merveilleuse chose. Voyez Cresus, qui fut roi de Lydie *,
rêva-t-il pas qu'il était perché sur un arbre, 4330 ce qui signifiait qu'il serait pendu?
Voyez Andromaque, femme d'Hector,
le jour où Hector devait perdre la vie,
elle rêva la nuit même d'avant
que la vie d'Hector allait être perdue,
si ce jour il marchait à la bataille ;
elle l'avertit, mais n'y a parole qui vaille;
il part au combat néanmoins,
et par Achille incontinent est occis '.
Mais ce conte est bien trop long à conter, 4340 et aussi est-il presque jour, je ne peux m'attarder.
Bref, dis-je en conclusion,
il m'adviendra de cette vision
adversité; et je dis de plus
que ne fais nul cas de laxatifs,
car sont venimeux, bien le sais ;
je les mets au défi, je ne les aime mie.
Or parlons de joyeuseté, et nous taisons de tout cela;
madame Pertelote, sur ma félicité !
il est une chose dont Dieu m'a fait largesse, 4350 car lorsque je vois la beauté de votre face,
et le rouge écarlate qui entoure vos yeux,
toute ma crainte est tôt envolée ;
car, aussi sûr que In principio^
i. L'autorité de Chaucer est ici Le Roman de la Rose (y. 0312-6571, éd. Méon), cf. Conte du Morne, y. 3917.
2. Ce songe d'Ândromaqne ne se trouve pas dans Homère. II a été i^onté à rèpisode célèbre par Dares Phrygius (c. 24).
âa4 LES COSTES DB CASTEBBURl.
Mulier ^st hominis confusio *;
madame, le sens de ce latin est :
la femme est la joie de Thomme et toute sa félicité;
car lorsque je sens la nuit votre mol côté,
bien que ne puisse sur vous saillir,
pour ce que notre perchoir est trop étroit, hélas! 4360 Je suis si plein de joie et de soûlas,
que je mets au défi et visions et songes. *
Et là dessus vola à bas du perchoir,
car il était jour, et aussi toutes ses poules;
et d'un gloussement se mit à les appeler,
car avait trouvé un grain qui gisait dans la cour.
Royal était, et n'avait plus d'effroi;
vingt fois troussa les plumes à Pertelote,
et vingt fois la chaucha, avant qu'il fût prime*.
Il avait air de farouche lion; 4370 et de çà, de là allait, monté sur ses ergots,
car ne daignait poser les pattes à terre.
11 glousse, quand il a trouvé un grain,
et lors à lui courent toutes ses femmes.
Ainsi royal, comme un prince en son palais ,
taissé-je ce Chanleclair à sa pâture :
puis après vous dirai son aventure.
Quand le mois, dans lequel le monde commença,
qui s'appelle Mars, où Dieu premier créa l'homme,
fut révolu, et que furent passés aussi, 4380 depuis le début de mars, trente-deux jours,
advint que Chanteclair, dans toute sa fierté,
ses sept femmes marchant à ses côtés,
leva les yeux vers le soleil brillant,
qui dans le signe du Taureau avait parcouru
vingt et un degrés, et un peu plus;
et connut, par nature, et par nulle autre science,
qu1l était prime, et chanta de gaillarde voix.
^« Le soleil, dîlMl, a monté dans le. ciel
quarante et un degrés, et plus, bien sûr. 4390 Madame Pertelote, joie de ma vie,
1. Proverbe ialin ilu moyen-àge, qu'on trouve dans Vincent de BeauY&is. Spéculum Hîstoriaie, \, 71. Cf. Conte de Mélibée, v. 2296. S. Neuf heures du matin.
écoutez ces Joyeux oiseaux, comme ils chantent,
etYoyez les fraîches fleurs, comme elles croissent;
mon cœur est plein de gaieté et soûlas. »
Mais soudain lui advint lamentable cas;
car toujours l'autre bout de la joie est douleur.
Dieu sait que joie en ce monde ne dure;
et un rhéteur, qui bien sait composer,
dans une chronique sûrement de ce pourrait écrire
comme de fait souverainement notable.
4400 Or tout homme sage, qu'il prête Toreille;
cette histoire est aussi vraie, je Tavère,
qu'est le livre de Lancelot du Lac,
que femmes tiennent en si grand révérence.
Or vais-je donc revenir à mon propos.
Un rusé renard, plein de perfide iniquité,
qui dans le bocage vivait depuis trois ans,
ayant préconçu son coup en imagination,
cette même nuit à travers la haie pénétra
dans la cour, où le beau Chanteclair 4410 soûlait s'aller promener avec ses femmes;
et dans un carré de légumes il se tint coi,
jusqu'à passé le milieu du jour,
attendant le moment de tomber sur Chanteclair,
comme font volontiers tous ces homicides
qui se tiennent aux aguets pour meurtrir les gens.
0 faux meurtrier, qui te tapis en ta cachette !
Nouvel Iscariote, nouveau Ganelon !
Faux dissimulateur, ô Grec Sinon,
qui conduisis Troie à si entière perte ! 4420 0 Chanteclair, maudit soit le matin
où de ton perchoir as volé dedans cette cour I
Tu étais bien averti par ton songe
que ce jour était périlleux pour toi.
Hais ce que Dieu a prévu nécessairement arrive,
d'après l'opinion de certains clercs.
Celui me soit témoin qui est clerc parfait,
qu'il y a en l'École grande altercation
sur cette matière, et grande dispute,
et a été, entre cent milliers d'hommes. 4430 Mais je ne saurais passer la chose au blutoir,
comme le saint docteur Augustin,
ou Boèce, ou Tévêque Bradwardin \
pour savoir si de Dieu Tauguste préscience
m'oblige forcément à faire une chose
(forcément, de nécessité simple, veux-je dire) ;
ou au contraire, si libre choix m'est accordé
de faire cette même chose, ou ne la faire pas,
bien que Dieu Tait prévue avant qu'elle soit faite;
ou encore si sa préscience ne m'oblige point, 4440 sauf de nécessité conditionnelle.
Mais je ne veux avoir affaire à pareille matière ;
mon conte est d'un coq, comme pouvez l'entendre,
qui prit conseil de sa femme, par malheur,
pour sortir dans la cour, le matin
où il avait eu ce songe, que vous ai dit ;
conseils de femmes bien souvent sont funestes ;
conseil de femme premier nous mit à mal,
el fit partir Adam de Paradis,
où était si joyeux, et bien à l'aise. — 4150 Mais, ne sachant à qui ce pourrait déplaire
si conseil de femme je blâmais,
je passe outre, car ceci ai-je dit en jeu.
Liseï les auteurs, où ils traitent de telle matière,
el ce qu'ils disent des femmes apprendrez.
Ce sont les paroles du coq, et non les miennes ;
je ne saurais d'aucune femme penser mal.
En belle place dans le sable, s'y baignant joyeusement,
gtl Pertelote, et toutes ses sœurs près d'elle,
contre le soleil; et le noble Ghanteclair 4460 chantait plus joyeusement que sirène dans la mer;
car Physiologus * dit, sans aucun doute,
qu'elles chantent bellement et joyeusement.
Or advint que, comme il jetait les yeux,
parmi les herbes, sur un papillon,
il découvrit ce renard qui gisait contre terre.
Lors n'eut envie de chanter,
mais cria incontinent, « cok cok », et tressaillit,
L ProfesEieur de l'Université d'Oxford dans le second quart du xiv* siècle; auteur d'un traité De causa Dei.
i. C'Ë^t-à-dire le Bestiaire ou Phynologiu de naturis d'un certain Theobaldus.
Pll"l*.'.
comme homme effrayé dans son cœur.
Car naturellement béte désire fuir 4470 loin de son ennemi, si elle le découvre,
bien que jamais de ses yeux ne Tait vu. Ghanteclair, quand il l'eut aperçu,
bien aurait voulu fuir, mais le renard incontinent
lui dit : a Gentil sire, hélas! où voulez-vous aller ?
Avez-vous peur de moi qui suis votre ami?
Or, certes, je serais pire que diable
si vous voulais mal ou vilenie.
Je ne suis venu pour épier vos conseils ;
mais vraiment, la cause de ma venue 4480 est seulement pour vous entendre chanter,
car vraiment vous avez la voix aussi jolie
qu'un ange qui est au ciel;
avec cela vous avez en musique plus de sentiment
que n'en avait Boèce, ou quiconque sut chanter.
Messire votre père (Dieu ait son àmel)
et aussi votre mère, dans leur courtoisie,
sont venus dans ma maison, à ma grande aise;
et certes, messire, bien voudrais-je vous plaire.
Pour ce qui est de chanter, je veux vous dire 4490 (Dieu me prive de mes deux yeux, si je mensi)
que, fors vous, oncques n'ai-je ouï homme chanter
comme faisait votre père, le matin ;
certes, c'était de tout son cœur qu'il chantait
et, pour rendre sa voix plus forte,
si bien se travaillait, que ses deux yeux
fermait, tant il criait haut,
et encore se dressait sur la pointe des ergots,
et tendait son cou long et mince.
Et aussi était de telle prudence, 4500 qu'il n'y avait homme dans aucun pays,
qui le passât en chant ou en sagesse.
J'ai lu dans dom Brunel l'Ane S
entre autres vers, comment un coq,
pour ce que le fils d'un prêtre lui avait porté un coup
sur la patte, lorsqu'il était jeune et nicet,
i. BrunelliÂS seu Spéculum StuUorum de Nigel Wireker.
fit perdre au prêtre son bénéfice.
Mais, pour certain, n'y a comparaison
entre la sagesse et prudence
de votre père, et la subtilité de cettui coq. 4510 Or chantez, messire, par sainte charité I
Faites voir si vous pouvez égaler votre père. »
Chanteclair se mit h battre des ailes,
en homme qui ne pouvait soupçonner traîtrise,
si ravi était-il de cette flatterie.
Hélas! princes, maint faux flatteur
est dans vos cours, et maint louangeur,
qui vous plaisent bien plus, par ma foi,
que celui qui vous dit vérité.
Lisez TEcclésiaste sur la flatterie; 4520 gardez^vous, princes, de leur trahison! Clianteclair se dressa sur ses ergots,
tendant le cou, et tenant les yeux clos,
et se mit à chanter fort, pour cette fois.
Dom Aousset le renard sursaillit aussitôt,
et par la gargamelle saisit Chanteclair,
et sur son dos vers le bois l'emporta,
car lors n'y eut homme qui le vit.
0 destinée, que ne peux-tu être évitée!
Hélas t que Chanteclair ait volé à bas de son perchoir! 4530 Hélas! que sa femme ne fît cas des songes!
Et c'est un vendredi qu'advint toute cette malechance.
0 Vénus, qui es déesse de plaisance,
puisque ton servant était ce Chanteclair,
et qu'à te servir il mettait tout son pouvoir,
plus pour déduit que pour multiplier le monde,
pourquoi as-tu souffert qu'il meure en ce jour tien *?
0 Geoffroy*, cher maître souverain,
qui, lorsque ton noble roi Richard fut tué
d'une flèche, fis de sa mort si dolente plainte, 4540 que n'ai-je tes paroles et ta science,
pour gourmer Vendredi, comme tu sus faire?
\, Veodredi (Veneris dies) est le jour de Vénus.
2. On remarquera le ton de benoîte raillerie, que prend Ghaucer à Tégard du JarmoyanL Geoffroy de Yinsauf, auteur d'un poème latin sur la mort de Eicbard L
(car un Vendredi, pour sûr, fut-il occis),
lors TOUS montreraisge comme je pourrais plaindre
Teffroi de Chanteclair, et son tourment. Certes, telle plainte ni lamentation
ne furent faites par les dames, — quand Ilion
fut conquise, et que Pyrrhus, répée nue,
eut pris le roi Priam par la barbe,
et l'eut occis (ce nous dit V Enéide) y — 4550 comme firent toutes les poules dans le clos,
quand eurent vu le sort de Chanteclair.
Mais souverainement clama dame Pertelote,
beaucoup plus haut que la femme d'Hasdrubal,
quand son mari eut perdu la vie,
et que les Romains eurent brûlé Carthage;
elle fut si pleine de tourment et de rage,
que tout de gré saillit dedans le feu,
et se brûla sans que le cœur lui défaillit.
0 dolentes gélines, tout ainsi vous criâtes, 4560 comme, lorsque Néron brûla la cité
de Rome, crièrent les femmes de sénateurs,
pour ce que leurs maris avaient perdu la vie ;
non coupables, les a Néron occis.
Or vais-je revenir à mon conte : — La pauvre veuve, et aussi ses deux filles,
ouïrent ces poules clamer et mener deuil,
et hors saillirent incontinent,
et virent le renard devers le bois courir,
emportant le coq sur son dos; 4570 et crièrent : « Sus làl haro! hélas I
Ha, ha, le renard! » et après lui coururent,
et aussi avec des bâtons maintes autres gens;
courut notre chien Colle, et Talbot, et Gerland,
et Marion, sa quenouille à la main;
coururent vache et veau, et même les pourceaux,
si épeurés furent-ils des abois des chiens
et des cris des hommes aussi bien que des femmes;
si fort couraient-ils qu'ils pensèrent que le cœur leur rompait.
Ils hurlaient comme font démons en enfer ; 4580 canards de crier comme si on les voulait occire ;
oies de voler épeurées au haut des arbres ;
CHAUCKR. 16
hors de la ruche abeilles de sortir;
si hideux était le bruit, ah! benedicitel
Certes, Jack Straw et sa bande
ODcques ne poussèrent cris si perçants de moitié
quand ils voulaient occire quelque Flamand ',
que furent poussés ce jour après le renard.
Ils apportèrent trompes d'airain, de buis,
de corne, d'os, où soufflèrent et pouffèrent, 4590 et dont firent sortir clameurs et hurleries;
on aurait pensé que le ciel allait choir.
Or, bonnes gens, je vous prie, écoutez la fin. Voyez comme fortune soudain retourne
Tespoir et aussi Torgueil de son ennemi I
Ce coq, qui gisait sur le dos du renard,
malgré toute sa peur, au renard s'adressa
et dit : « Messire, si j'étais que de vous,
je leur dirais (vrai comme Dieu m'assiste I) :
Arrière d'ici, vous tous, manants outrecuidants! 4600 Maie peste sur vous tombe !
Ores suis-je arrivé au bord de ce bois;
en dépit de vous, le coq ici restera;
je le mangerai, par ma foi, et ce, incontinent. » —
Le renard répondit : « Par ma foi, ainsi sera fait ». —
Et comme il disait ces mots, tout soudain
le coq s'échappa de sa bouche allègrement,
et au haut d'un arbre vola incontinent,
et quand le renard vit qu'il était parti :
« Hélas! dit-il, ô Chanteclair, hélas!
4610 Je vous ai, dit-il, causé dommage,
pour ce que vous ai fait peur
quand vous ai pris, et emporté de la cour ;
mais, messire, ne l'ai fait de méchant dessein;
descendez, et vous dirai ce que je voulais faire;
je vous dirai vérité, vrai comme Dieu m'assiste ! »
u Nenni, dit-il; je nous maudis tous deux,
et d'abord me maudis-je moi-même, sang et os,
si tu me trompes plus d'une fois.
Tu ne me feras plus, par ta flatterie,
1. En 1381, Jack Straw, Wat Tyler et les « Jacques » anglais assassinèrent plusieurs Flamands.
CONTE DV PRÊTRE DE NOmAINS. 241
4620 chanter et fermer les deux yeux.
Car, qui ferme les paupières quand il devrait y voir,
et ce de son plein gré, Dieu ne lui donne oncques prospérité 1 »
(t Oui-da, dit le renard, et Dieu à cettui donne malechance,
qui jargonne quand devrait se taire. »
Voyez ce qui arrive à qui est imprudent
et négligent, et se fie à. la flatterie.
Et vous, qui tenez ce conte pour folie,
comme d'un renard, d'un coq et d'une géline, 4630 retenez-en la morale, bonnes gens.
Car Saint Paul dit, que tout ce qui est écrit
est écrit pour notre instruction, bien sûr.
Prenez le grain, et laissez là la paille. Or donc, Dieu bon, si c'est ta volonté,
comme dit Monseigneur*, fais de nous tous des hommes justes,
et nous mène tous à grand félicité. Amen.
Ci finit le Conte du Prêtre de Nonnains.
« Messire Prêtre de Nonnains, dit notre hôte incontinent,
bénies soit tes chausses, et ce qu'elles contiennent!
Voilà un joyeux conte de Chanteclair.
4640 Mais, par ma foi, si tu étais du siècle,
tu serais un solide chauche-poule.
Car, si tu as désir autant que force,
il te faudrait gélines, à ce que je pense,
certes, plus de sept fois dix-sept.
Voyez quels muscles a cettui gentil Prêtre,
quel puissant col, quelle large poitrine!
Ne dirait-on qu'il a des yeux de faucon?
Point n'a besoin de teindre sa couleur
de bois de Brésil, ni de grain de Portugal '. 4650 Or, messire, bien vous vienne pour votre conte. » Lors notre hôte, de chère lie,
à un autre s'adressa, comme allez l'entendre.
1. Une note de l'un des manuscrits indique qu'il s'agit de Tarchevôque de Cantorbéry.
2. C'est-à-dire de teinture de pourpre^ que les Anglais importaient alors du Portugal.
Groupe G Conte du Médecin ^
Ci suit le Conte du Médecin.
Il était, à ce que Tite Live raconte,
un chevalier qu*on nommait Virginius,
homme plein d'honneur et de mérite,
ayant force amis et grande richesse.
Ce chevalier, de sa femme eut une fille ;
point d'autres enfants n'eut en toute sa vie. C'était une damoiselle belle d'une beauté parfaite,
surpassant toute créature qu'homme puisse voir;
car Nature, avec un soin suprême 10 l'a faite de si grande excellence
comme pour dire : « Voyez, c'est moi Nature
qui sais façonner et peindre ainsi une créature,
lorsqu'il me platt; qui saura m'imiter?
Ce n'est point Pygmalion •, dût-il sans cesse forger ou frapper
ou graver ou peindre; car j'ose dire
qu'Appelles, Zanzis ^ travailleraient en vain
h graver ou à peindre, à forger ou frapper
s'ils avaient le front de vouloir m'imiter.
Car Celui qui est le Créateur souverain 20 a fait de moi son vicaire ^ général
pour façonner et peindre créatures terrestres
suivant mon bon plaisir, et tout être est en ma tutelle
sous la lune qui croit et décroit;
i. L'histoire que va raconter le médecin se trouve, pour la première fois, chez Tite Live (livre III). 11 est peu probable que Chaucer ait lu Tite Live lui-même; il a emprunté son Conte au Roman de la Rose, dans lequel l'histoire de Virginia occupe soixante- dix vers (Cf. édition Méon, 5613-5683). Gower {Confessio Amantis 264-210) a brièvement traité le même sujet.