CHAPITRE V
La bouquetière raconte les aventures de plusieurs nymphes du boulevard.
VOYEZ -vous cette danseuse qui, pour faire croire qu'elle est toujours vive, sautille même dans son vis-à-vis? Elle me boude; elle a raison. Je lui jouai, l'année dernière, un trait sanglant.
Un jeune seigneur la vit, la trouva assez drôle, voulut l'avoir, chargea un demi-bel esprit, son complaisant, de la lui procurer; celui-ci me donna à son tour cette commission, et me mit de la partie carre'e.
Croiriez-vous que cette petite princesse fut choquée de se trouver avec moi? Je lui représentai que s'il y avait quelque différence entre nous, elle était à mon avantage, puisque je vendais journellement des fleurs qui n'étaient point fanées, et que personne ne s'était jamais plaint de leurs épines. Elle ne goûta pas mes raisons; je voulus l'en punir, et j'agaçai si bien le mar-
quis, que je l'amenai au point de comparer mes charmes l'un après l'autre. Tout bien examiné, j'eus le marquis, le complaisant lui resta; je fus ramenée à la ville, triomphante dans un char à six chevaux fringants comme moi; et elle n'eut pour équipage qu'une brouette, à laquelle elle força le demi-bel esprit , si souvent mystifié, de servir de diligence.
Examinez la petite Joujou ; elle est toujours jolie, toujours courue ; cependant ses gens ne sont pas aussi richement mis que l'année dernière. Son carrosse est moins brillant. Elle ne change plus de chevaux tous les mois : d'où vient cela ? Je le sais bien. C'est qu'elle a un coup de soleil pour un cadet de Gascogne qui la ruine. Il est vrai qu'elle n'est pas fille à perdre d'un côté sans gagner de l'autre. Elle met tous les soirs sa bourse à côté de sa bougie de nuit, et permet à son amant de prendre deux louis toutes les fois qu'il lui donne une preuve sensible de sa tendresse. Ses amis ont beau lui dire qu'elle est la dupe du marché, que les habitants de la Garonne trichent à tous les jeux ; elle répond que les femmes s'embarrassent fort peu d'être trompées, pourvu qu'elles le soient bien.
Ah ! ah ! la divine Raton n'a qu'une remise. On voit bien qu'elle a perdu son cher oiseau, cet oiseau précieux qui lui valait quinze louis par jour, et une bonne nuit. Vous riez? Cet oiseau, qui vous procure quinze louis par jour et une bonne nuit, vous fait faire des jugements
téméraires. Ecoutez-moi, et rougissez d'avoir eu mauvaise opinion de votre prochain.
Raton avait un perroquet superbe et très bien instruit, puisqu'il possédait le jargon des coulisses. Un jour que la Raton était pressée d'avoir de l'argent, elle s'avisa de faire une loterie de son cher perroquet. Il est estimé quinze louis ; le sort décide en faveur d'un jeune abbé qui, trop poli pour vouloir profiter tout seul de son bonheur, offrit de rendre le perroquet à des conditions si honnêtes qu'elles furent bientôt acceptées. On prit goût aux loteries. On en fit régulièrement tous les jours qui eurent le même succès ; mais, hélas 1 l'inconstante fortune accorda le perroquet à un vieil officier que la Raton avait souvent raillé sur son âge. Il sauta avec empressement sur l'animal; et, lui tordant le cou, il l'apporta à notre héroïne, en lui disant malignement : « Mademoiselle, je vous « le remets dans un piteux état ; mais à mon « âge, cela ne peut guère être autrement. J'es- « père que vous ne m'en voudrez point ; je suis « bien plus à plaindre que vous. »
Autres faiseuses de loterie I Voyez-vous ces deux ligures plâtrées qui remplissent de leur rotondité cette énorme berline. Elles étaient, l'été dernier, à Rouen, où elles annoncèrent que, lassées de leurs diamants, elles voulaient en faire une loterie. Leurs adorateurs s'empressent de prendre les billets. Elles touchent l'argent, remettent le jugement du sort au Icnde-
main, partent dans la nuit, et laissent une lettre circulaire conçue en ces termes : « Nous nous « sommes enfermées seules dans notre appar- « tement ; nous avons tiré la loterie ; ma sœur « a gagné les deux colliers, moi les boucles « d'oreille et les sultanes. Nous sommes heu- « reuses, comme vous le voyez. Adieu. »
Boni j'aperçois la baronne de... avec son mari ; c'est moi qui les ai réconciliés. Je fais quelquefois de bonnes œuvres, comme vous voyez; témoin celle-ci.
La baronne vivait depuis longtemps avec son mari, comme s'ils eussent été séparés. Elle n'est pas femme à souffrir patiemment les ennuis du veuvage. Elle me confia ses chagrins, et me pria de lui prêter ma maison pour y voir décemment ses consolateurs. J'y consentis. Je la servis avec tout le zèle, toute la discrétion possibles, croyant qu'elle proportionnerait la récompense aux services; point du tout! La baronne, qui avait la fureur des jeunes gens, et qui par conséquent était chargée des frais, ne me donnait qu'un louis par semaine. Je fus piquée. Je résolus de m'en venger; voici comment :
Un jour que la dame attendeit compagnie chez moi, je courus chez son mari ; je lui dis qu'une femme jeune, jolie, folle de lui, l'attendait dans ma maison ; il courait les aventures ; celle que je lui proposais ne l'effaroucha pas ; il vola, et trouva sa digne femme. Furieux, égaré, ne se possédant pas, il l'accabla de repro-
ches, et allait peut-être faire pis, quand l'adroite femelle, tirant tout à coup un grand mouchoir, s'écria, en sanglotant : « Trop cher et trop per- « fide époux ! me voilà donc bien certaine des « infidélités que tes froideurs ne m'annonçaient « que trop ; j'en mourrai 1 N'importe ! je suis « enchantée d'avoir eu recours à cette ruse pour « me convaincre entièrement de mon malheur, « et me hâter de quitter une vie à laquelle rien « ne peut désormais m'attacher, puisque je « perds le cœur du seul objet que j'adore. »
A ces mots, elle se renverse sur un canapé, sa gorge s'enfle, ses membres se raidissent, ses dents serrées ne laissent échapper, avec peine, que quelques cris plaintifs, elle reste enfin sans mouvement.
J'avoue que j'aurais été la dupe de l'évanouissement, si, pour me mettre dans ses intérêts, la belle pâmée n'eût glissé dans mes mains un diamant de prix. Alors mon zèle pour elle se ranima. J'accablai de reproches le mari, qui, pénétré d'amour, de respect, de reconnaissance, se jeta aux pieds de sa femme pour lui demander pardon de ses égarements et de ses infidélités. Je crus qu'il était temps de me retirer. Je regardai à travers la porte, je vis le baron signer la paix, et jurer que la baronne était la plus vertueuse, la plus respectable des femmes, sur ce même canapé qui avait été si souvent témoin du contraire.
A peine l'histoire de la baronne était-elle
finie, que cette dame salua Persac ; il en rougit, en nous avouant qu'elle était sa cousine. Le chevalier le persifla tant sur sa rougeur déplace'e, que la bouquetière nous proposa de l'en punir, en nous faisant part d'une aventure qui lui était arrivée avec une femme qu'elle nous montra dans un carrosse. Le chevalier le lui défendit. Nous l'en priâmes au contraire, et elle nous satisfit.
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