‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 9 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite de l'aventure che:j le commissaire. — Accident imprévu qui arrive au petit abbé. — Le boulevard.

LE pédant enrobe s'adressa ensuite à nous, et demanda notre nom, notre état. Nous le priâmes de nous dispenser de le dire; nous offrîmes de payer largement tous les dommages que nous avions causés, et surtout ses peines, s'il voulait nous renvoyer sans entrer dans un plus long détail : mais il insistait d'un ton impertinent, quand le petit abbé, qui avait tenu son mouchoir sur ses yeux, bien plus pour se cacher que pour essuyer ses larmes, poussa les hauts cris, se renversa sur le plancher et accoucha.

Nous criâmes au miracle. La femme du commissaire, la servante, le laquais de la maison, le clerc, les soldats, tout s'empressait de soulager l'accouchée en rabat. Le commissaire même

avait pris un air compatissant, quand tout à coup il fit changer la scène.

« Dieux! s'e'cria-t-il, en examinant de plus près le faux abbé, que vois-je? c'est Manon! la perfide! qu'on la conduise à l'Hôpital.... — Quel objet frappe mes yeux! poursuivit d'un autre côté la femme du robin subalterne. Elle est avec le Père****, elle n'est que trop coupable! qu'on exécute vite les ordres de mon mari !

Arrêtez ! cruels ! dit le religieux, qui jusque-là avait resté comme foudroyé; arrêtez, et respectez une infortunée qui serait moins criminelle aux yeux du commissaire et de sa femme, si elle eût voulu écouter les propositions de l'un, et si l'autre ne l'accusait pas de lui avoir enlevé mon cœur. »

A ces mots, la scène varia encore. Les deux époux qui étaient si bien d'intelligence pour accabler Manon, s'accablèrent eux-mêmes des reproches les plus sanglants. Perfide! — volage! — libertin! —la ruine! etc.

« Eh bien, oui, poursuivit fièrement le commissaire, en secouant son énorme perruque et en apostrophant sa respectable épouse, j'ai suivi votre exemple. J'ignorais vos intrigues avec le moine, mais je m'étais aperçu de vos complaisances pour le clerc. — Et moi de celles que vous avez pour ma cuisinière. Vous la chargez souvent d'une besogne dont je m'acquitterais aussi bien qu'elle.

Ohl puisque la chose est ainsi, s'écria le la-

quais, la cuisinière est grosse; mais mon maître peut payer les frais de ses couches, ou la faire e'pouser à M. le sergent que voilh : toutes les fois qu'il amène ici quelqu'un, il lui fait la cour; il lui a même donné ce perroquet, et cen'est pas pour enfiler des perles. . . Suffit, je sais ce que je sais. ...»

Le bruit augmenta avec le nombre des intéressés. Le perroquet, enchanté de se voir un des acteurs de l'aventure, répétait en riant tous les mots qu'il entendait, ce qui faisait un concert plaisamment ridicule.

Nous priâmes malignement M. le commissaire de nous expédier, et de dresser un procèsverbal bien circonstancié de tout ce que nous avions entendu. Il nous envoya promener, nous le prîmes au mot; et nous volions vers la petite maison, lorsqu'en traversant le boulevard, nous nous trouvâmes, sans nous en apercevoir, engagés dans la multitude des carrosses qui l'embellissaient ce jour-là. Nous nous amusâmes quelque temps à considérer l'étourderie à 'cheval; le libertinage en robe de brocart; la coquetterie ensevelie sous le fard, les pompons et les diamants; la moderne opulence insulter du haut d'un char traîné par six chevaux à l'honnête pauvreté qui rampait dans les allées des côtés : mais nous prîmes de l'humeur en voyant qu'il nous était impossible de rompre la file.

Une bouquetière s'accrocha à l'une de nos

portières, et fut d'abord très mal reçue; cependant elle était si jolie, elle avait une petite mine si friponne, elle présentait sa marchandise de si bonne grâce, et polissonnait si joliment en nous FoflFrant, que peu à peu nous nous humanisâmes. Nous chiffonnâmes ses bouquets et son mouchoir, nous la priâmes de nous raconter les aventures des femmes qui nous entouraient. Volontiers, nous dit-elle, je suis instruite, j'ai plus d'un talent, plus d'un commerce, et je commence.

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