‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 11 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le nouveau débarqué. — La fausse généreuse. Le faux milord.

REMARQUEZ bien notre héroïne, nous dit la bouquetière ; examinez comme elle porte fièrement sa tête, comme elle sait se donner un air de grandeur. M. le chevalier, encore jeune, nouvellement débarqué, et novice, puisqu'il faut trancher le mot, la vit à cette môme promenade, la trouva charmante, divine, adorable; mais ébloui par le brillant de son carrosse, par la quantité de ses diamants, il la prit tout au moins pour une duchesse, et n'osa la lorgner qu'à la dérobée.

La dame, qui s'aperçut de sa bonne fortune, encouragea le chevalier en le regardant à la faveur de son éventail ; le second jour, elle lui sourit; le troisième, elle accepta un bouquet que je fus chargée d'apporter à sa portière; le quatrième, elle lui permit de monter dans son

carrosse pour le remercier et lui fournir l'occasion de déclarer sa passion ; le cinquième, elle avoua que, née avec un cœur tendre, elle n'avait pu résister aux regards pleins de flamme du chevalier ; qu'elle s'était informée de sa naissance, de ses mœurs, qu'elle en était assez contente ; mais que n'étant pas de ces femmes frivoles qui forment un engagement en l'air, elle veut éprouver son amant avant de se faire connaître. Le sixième jour, elle demande du tabac au chevalier, se récrie sur la petitesse de sa boîte, et lui en offre une magnifique qu'il ne veut point accepter.

Enhardie par ce refus, la dame présente une montre superbe qu'on refuse aussi très poliment. Il est délicieux ! s'écria-t-elle , est-ce qu'on fait des façons pour des misères semblables, quand on s'aime ? Vous verrez que si j'avais fantaisie d'un des bijoux du chevalier, il ferait le cruel. — Ah ! madame, que ne suis-je assez heureux pour avoir quelque chose qui pût vous plaire ? — Vous seriez enchanté de m'obliger, n'est-ce pas? Eh bien! je veux vous procurer ce plaisir. Mes femmes ont oublié de mettre de l'or dans ma bourse, je dois aller jouer, prêtez-moi cinquante louis jusqu'à demain. Quoi ! tout de bon ? Il ne se fait pas prier ? Il est tout à fait charmant 1 je les accepte. Adieu, mon cher chevalier, à demain. Je vois bien qu'il faudra finir par être reconnaissante, et que la belle résistance que j'avais projetée

n'ira pas à la huitaine. Eh bien, voilh les femmes.

Je voudrais pouvoir vous dépeindre la joie, l'enthousiasme du chevalier ; il se figura que les cinquante louis avaient été empruntés pour l'éprouver. Il invita à souper ses amis et ses moindres connaissances, pour leur dire qu'il avait fait la conquête la plus brillante. Il ne dormit pas. Il épuisa toutes les ressources de la parure, et vola au rendez-vous où la dame le reçut avec de grands éclats de rire.

— Avoue, mon roi, luidit-elle, que j'ai tout l'air d'une femme de qualité. Il est vrai que je suis six mois de l'année dans mes terres; ici, je suis ce qu'on appelle une fille. J'ai un caprice pour toi, viens ce soir à minuit dans telle rue, telle porte cochère, tel étage, m'apporter la quittance de ma dette; je veux m'en acquitter dans les bras du plaisir.

Pour cette fois, le chevalier, devenu tout à coup plus discret, se garda bien de réunir ses amis pour leur faire part de la suite de son aventure. Ce ne fut qu'après bien des réflexions qu'il se détermina à la raconter à l'un de ses parents, et à le prier de l'aider à rattraper son argent. Celui-ci y consentit et en vint heureusement à bout ; voici comment :

Il se para magnifiquement, monta dans un carrosse superbe, et vola au boulevard. Voir la dame, la lorgner, lui sourire, lui envoyer des bouquets, lui faire demander la permission d'en-

trer dans son carrosse, l'obtenir, ce fut pour lui l'affaire de deux jours.

Notre aventurière s'empressa d'affecter une prodigalité qui l'avait enrichie. Elle présenta la boîte et la montre qu'elle avait offerte au chevalier, y joignit un flacon superbe, en faveur de l'accent anglais que le faux amant avait pris; mais elle ne fut pas peu surprise, quand, au lieu de faire cette belle résistance à laquelle elle s'était attendue, le milord empocha ses bijoux, et jura, en très-bon français, de les garder jusqu'à ce qu'elle eût rendu les cinquante louis qu'elle avait empruntés à son cousin. La fausse généreuse eut beau avoir recours aux mines, aux agaceries, il fallut financer ; et elle jura, sur sa bourse, de n'avoir désormais pas même l'ombre de la générosité.

Le président prit sa revanche, persifla le chevalier, qui avoua de bonne foi avoir été trèsnovice en arrivant à Paris; et la bouquetière continua :

Admirez, je vous prie, la vanité de Rosette, qui me regarde par dessus l'épaule, parce qu'elle a un carrosse, des gens et des diamants. Ignore-t-elle que je suis dans l'âge de plaire, et qu'elle commence à vieillir? Il ne me faut qu'un bon moment pour devenir opulente? Un mauvais quart-d'heure peut, au contraire, culbuter sa fortune, changer son carrosse en tonneau, et lui faire reprendre le titre modeste de ravaudeuse. Les filles ne brillent pas long-

temps, et ressemblent tout à fait aux fleurs que je porte. On les a cultivées avec soin pour les vendre : un manant les a cueillies : aujourd'hui un petit-maître les paiera beaucoup plus cher qu'elles ne valent : demain, grâce aux soins qu'on aura pris pour leur conserver un reste de fraîcheur, elles passeront dans les mains d'un valet de chambre : après demain, elles seront jetées dans la rue, et deviendront le partage de la canaille.

La morale de la bouquetière nous amusait assez; mais notre cocher trouva le secret de se débarrasser de la foule, nous payâmes largement l'historien femelle du boulevard, et nous arrivâmes, en riant, à la petite maison. L'on verra, dans le chapitre suivant, quelles personnes nous y attendaient.

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