‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La vertu de la Diane court de grands risques. — On l'attaque. — Elle combat. — Trait d'avarice de son oncle.

JE dois le jour à d'honnêtes Normands. A peine avais-je dix ans, que ma virginité courut de grands dangers ; voici comment : On m'envoyait h l'école chez une bonne femme. Un vieux libertin qui logeait dans sa maison se sentit rajeunir en voyant continuellement passer devant sa porte infinité de petites filles. Il imagina d'en attirer quelqu'une chez lui ; pour cet effet, il fit sur l'escalier une traînée de dragées, qui continuait jusque dans son appartement.

J'étais passablement gourmande. Je trouvais une praline, je la dévorais. Je courus à une seconde, une troisième, et insensiblement l'appât me conduisit jusque dans l'antre du satyre, qui ferma aussitôt sa porte, et m'emporta sur son lit. Je crus qu'il voulait me donner le fouet.

pour me punir de ma gourmandise. Je pleurais, je criais, j'alarmais la maison, et l'on vint arracher la colombe innocente d'entre les griffes du vautour. Autant que je pais m'en souvenir, il était temps.

Cette aventure, à laquelle je réfle'chissais en grandissant, me donna de l'aversion pour tous les hommes. Je touchais à ma vingtième anne'e, et je n'avais pas encore prêté l'oreille à la plus petite douceur. Un de ces papillons, qu'on distingue des autres par un petit collet, me trouva charmante, divine ; il me fit, d'un ton doucereux, les propositions les plus impertinentes ; mais la déesse qu'il encensait le repoussa bien loin de ses autels.

Un Adonis en robe étala ensuite, près de moi, tout son mérite, c'est-à-dire, celui que son baigneur, sa bouquetière et son parfumeur lui donnaient. Ce fut en vain. Il ne put jamais se mettre en bonne odeur auprès de la cruelle.

Un jeune Mars se laissa encore vaincre par mes charmes. Il faisait tous les jours défiler son régiment sous mes fenêtres, dans l'espoir d'être mon vainqueur à son tour. Mon cœur n'en devint pas plus martial. Bien loin de m'engager au plus petit combat, à la moindre escarmouche, les armes du colonel me firent toujours peur.

Enfin, les maris me citaient à leurs femmes, les pères a leurs filles. J'étais ce qu'on appelle

un dragon de vertu. Mais, hélas ! ma fortune m'apprit, en se délabrant, combien il est difficile d'être indigente et vertueuse. Mon père et ma mère moururent, et ne me laissèrent pour tout bien qu'un procès, dont le succès devait pour toujours décider mon sort. Je le perdis, ce malheureux procès ; et je sais, à n'en pouvoir douter, que le second de mes adorateurs D'y avait pas peu contribué. On n'est pas impunément plaideuse et cruelle.

Une seule ressource me restait. J'avais un oncle curé à quelques lieues de la ville. Je lui écrivis une lettre fort touchante, pour lui peindre ma situation, et les dangers que courait ma vertu ; je lui marquais que mon dessein était de m'entretenir honnêtement avec l'ouvrage de mes mains. Je finissais par le prier de me prêter cinquante pistoles, qui m'étaient absolument nécessaires pour mille petites avances.

Mon oncle reçut mon commissionnaire avec de grandes démonstrations de joie, jura mille fois qu'il voudrait pouvoir trouver l'occasion de m'être utile, prit la lettre avec empressement, et la dévora ; mais quand il fut à l'article essentiel, son visage s'allongea, son front se rida, son air gracieux disparut ; il frotta souvent ses lunettes, et eut recours, pour éluder ma demande, à l'expédient le plus ridicule dont un avare puisse s'aviser.

Il substitua, en lisant ma lettre, le mot de pistolets à celui de pistoles. Son vicaire, son

clerc, sa gouvernante même, se récriant sur la singularité de l'idée, eurent beau lui dire que je lui demandais cinquante pistoles, qu'il n'y avait pas moyen de s'y méprendre, que le mot pistoles était écrit bien lisiblement, et mieux orthographié que le reste de la lettre ; il se fâcha, il leur soutint qu'ils ne voyaient pas clair ; et poussant mon commissionnaire par les épaules : « Mon ami, lui dit-il d'un grand « sérieux, il faut que ma nièce ait perdu l'es- « prit, pour imaginer de m'emprunter cinquante « pistolets. A moi? à un prêtre? Elle ignore « sans doute que nos supérieurs nous défendent « les armes à feu. Adieu, va vite lui dire que je « suis bien fâché de la refuser, je ne puis lui « offrir qu'une vieille carabine rouillée, qui n'a « pas tiré depuis trente ans. «

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