‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Diane cède. — Fin de son histoire. Commencement d'une autre.

LA réponse de mon oncle, dit la Diane, me jeta dans un découragement toujours fatal à la vertu. Une fille entretenue, que j'avais regarde'e jusque là comme la plus vile des créatures, ne me parut plus qu'une infortunée, qui, n'ayant pas assez de force pour résister au dédain dont on accable la pauvreté, se sacrifie à l'orgueil de son siècle.

Que les hommes sont injustes ! me disais-je. Si l'on pardonne aux femmes qui cèdent à l'amour, au désir, à l'attrait du plaisir, même à la simple curiosité ; combien d'indulgence ne doiton pas aux malheureuses, qui, avec les mêmes raisons pour faire un faux pas, sont encore entraînées dans leur chute par le poids de la misère ? Leurs besoins multipliés les rendent bien plus excusables.

Chaque bijou, chaque parure que je voyais à

nos beautés à la mode me faisaient de'daigner la vertu qui ne donne point, et applaudir au vice qui les prodigue.

Mon cœur e'tait dans cette situation critique, quand un vieux usurier, qui de derrière un carrosse avait sauté dedans, en évitant adroitement la roue, me vit à ma fenêtre, et dit, en frappant sur son énorme ventre : Voilà une poulette de qui je serai bientôt le renard. Il met, en conséquence, dans ses poches tous lés bijoux que leurs premiers maîtres n'avaient pas retirés au temps prescrit, et monte chez moi, en me disant : « Mademoiselle, j'ai calculé vos at- « traits, ils valent tout au monde, ou Barème « est faux. Je viens vous prier de m'en céder « la jouissance. Je vous donnerai de bons nant tissements, et vous paierai un gros intérêt. »

Mon premier mouvement fut de rire à gorge déployée de la masse énorme, de l'air ignoble et stupide de mon nouvel amant ; mais, en gesticulant, il étala un diamant superbe, et je lui trouvais la main bien dessinée ; du moins l'avait-il bonne, le public en savait quelque chose.

Il tira successivement de sa poche plusieurs montres, un écrin bien garni ; ses manières me parurent nobles et distinguées.

Il m'offrit brusquement la moitié de sa fortune ; son esprit me frappa par sa solidité.

L'on sait que les bijoux font sur les femmes l'effet de la tète de Méduse. Je me trompe, la

tète de la Gorgone me'tamorphosait en pierre, et les bijoux attendrissent, au contraire, les cœurs de rocher. Enfin, que ma comparaison soit juste ou non, la bague, les montres, et surtout récrin me changèrent prodigieusement. Ma bouche, accoutumée à dire toujours non, ne prononça plus ce mot devant mon adorateur, crainte de scandaliser son opulence, ou le fit sur un ton qui voulait dire oui.

Mes bras, qui avaient toujours sévèrement repoussé un téméraire, me trahirent jusqu'au point d'embrasser amoureusement le favori de Plutus, qui devint bientôt celui de l'Amour : quand on a la protection du premier, on est toujours fêté sur les terres de l'autre.

Conclusion : nous fîmes, le nouveau Midas et moi, un échange de nos bijoux; et sûrement je gagnai au marché, puisque au bout de quelques minutes tous me restèrent.

Nous félicitâmes l'héroïne de l'histoire sur la perte de son procès. Persac demanda silence. J'étais, nous dit-il, dans ma seizième année. Mon précepteur s'était retiré avec un induit, et je cherchais à profiter de ma liberté ; mais avec qui ? Les femmes de ma mère n'étaient pas jolies, et ses amies étaient presque toutes vieilles.

La seule madame d'Arsinoé me paraissait digne de mes attentions ; elle était parvenue à cet âge où les femmes, plus belles que jolies, sont plus dangereuses pour un jeune homme ;

son air de fraîcheur, son embonpoint me séduisaient. Mon cœur impatient semblait vouloir m'échapper toutes les fois que je la voyais. Je l'adorais ; mais comment oser le lui dire ! Elle ne mettait point de rouge, on ne la voyait pas au spectacle, au bal, sur les boulevards, au Waux-Hall. Elle n'avait plus la fureur des grands laquais ; elle était dévote, enfin ! et joignait à cette réputation, celle d'adorer son mari.

Un jour, comme je rêvais au malheur que j'avais eu de m'attacher précisément à la femme la plus vertueuse, la plus rigide sur ses devoirs, ma sœur entra dans mon appartement avec cet air enjoué que donne l'amour satisfait. Elle avait depuis peu épousé un jeune homme charmant, qu'elle aimait avec passion. Je la félicitai sur son bonheur, en soupirant; J€ lui fis part de mon amour, je lui nommai le trop respectable objet de ma tendresse, je lui peignis mon embarras ; un grand éclat de rire fut sa réponse.

J'allais me fâcher, quand ma sœur m'apprit que si madame d'Arsinoé affectait tant de dévotion, et tant d'empressement pour un mari ennuyeux, malade imaginaire, c'était pour tâcher de faire oublier quelques aventures galantes qui avaient un peu trop éclaté. Elle poussa la complaisance jusqu'à me faire remarquer mille petites avances qu'on m'avait faites. Je la remerciai, je me parai, je pris un air conquérant, et je volai chez Arsinoé sur les ailes de l'Espérance.

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