CHAPITRE XII
La dévote charitable. — Le malade imaginaire.
D'arsinoé, continua Persac, était seule dans son cabinet, lorsque l'on m'annonça. Enfin, me dit-elle, en me tendant la main, vous profitez de la permission que je vous ai donnée, et vous venez me voir. Vous êtes bien sage. J'ai la migraine, vous seul me suffirez pour me distraire, et je vais faire défendre ma porte. Je ne veux point que vous m'ayiez obligation de cette faveur ; mais savez-vous que je ne l'accorderais pas à tout autre jeune homme? Ils sont si hardis , si téméraires, si entreprenants ; ils ont si mauvaise opinion de la vertu des femmes, qu'on s'expose beaucoup, je dis beaucoup, en restant tête à tête avec eux. Pour vous, je vous admire, vous êtes le jeune homme le plus modeste, le plus... Oh! tenez, ajoutât-elle en soupirant, et en passant l'une de ses mains sur mes yeux, soyez tout à lait sage, et
ne me regardez pas si tendrement ; vous alarmez ma vertu.
Cette même main, douce, potelée, bien dessinée, avec laquelle on prétendait vouloir fermer mes yeux, acheva de les ouvrir sur la conduite que je devais tenir, et, par reconnaissance, je la couvris de mille baisers.
— O ciel ! s'écria Arsinoé. Mais, mais, Persac, Persac, y pensez-vous? Savez-vous bien que vous me surprenez ? Je serai obligée de vous gronder, ou de vous renvoyer;... Non, je n'en ai pas la force, vous n'êtes qu'un enfant^ je sais un moyen sûr pour vous contenir. Voici l'heure à peu près que j'emploie à une lecture pieuse, soyez mon lecteur. Elle tira en même temps un rideau, découvrit une fort belle bibliothèque, et me dit de choisir. Je ne répondis rien. Mais, regardant avec dédain les livres, je jetai un coup d'œil tendre sur le canapé qu' Arsinoé abandonnait. Je soupirai, . . elle soupira aussi... et, tâchant de déguisenson trouble sous l'air le plus grave, elle me fit ce pieux sermon :
Mon cher fils, l'amitié qui m'unit à madame votre mère et à vous, fait que je m'alarme sur votre compte. Vous êtes jeune, sans expérience; je vois bien que vous vous laissez aisément entraîner par l'attrait des plaisirs; et, dans ce siècle pervers, il est tant de femmes perdues, qui se font gloire d'attirer la jeunesse dans leurs filets : Thémire, par exemple.
On voit tant de fausses prudes qui affectent une rigidité outre'e, et ne demandent pas mieux que débaucher les jeunes gens. Orphise, Chloé ont cette passion damnable.
Vous trouverez des femmes qui n'oseront pas tout h fait vous faire une déclaration, mais qui, en vous dévorant des yeux , vous loueront sur la fraîcheur de votre teint, que vous avez effectivement beau ; sur l'élégance de votre taille, qui est réellement bien prise; et tout cela, pour que, flatté de leurs louanges, vous fassiez de votre côté attention à leurs attraits, et que vous en fassiez l'éloge... Dieu sait comment!
— Ah ! madame, répondis-je avec vivacité, que votre discours est touchant ! presque autant que vos charmes ! Il est un moyen de me dérober aux dangers que votre amitié vient de me faire envisager; c'est celui de m'attacher à une femme, dont la conduite sage, dont les sentiments délicats me serviront de guide, en faisant mon bonheur ; comme vous êtes à mes yeux la femme la plus vertueuse, la plus respectable, souffrez que , pour éviter les dangers dont vous m'avez menacé, je me jette dans vos bras... Je le fis, en effet, et déjà Arsinoé perdait l'envie de moraliser, quand un bruit que nous entendîmes à notre porte arrêta mes progrès.
C'était le mari d'Arsinoé. Il parut, sa femme l'accabla de caresses, et fit voir tant d'inquiétude sur sa santé, que je la crus fâchée de s'être exposée à lui manquer. Bientôt ces mêmes
caresses et ces mêmes inquiétudes me rassurèrent en augmentant. Les deux époux jouèrent une scène qui cadrerait assez avec le caractère du malade imaginaire de Molière et celui de sa femme.
La nouvelle Béline regarda quelque temps son mari avec chagrin, et lui dit, d'un ton mielleux : « Qu'est-ce , mon chaton ? qu'avezvous ? — Quoi ! qu'est-ce .'' ma chère femme , reprit le moderne Argan, d'un air troublé; vous me trouvez pâle, n'est-ce pas, ma chère petite femme? — Ah !... un peu. — Eh, bon Dieu! je savais bien que j'étais malade, mais très malade. — Oh ! ne vous troublez pas, mon cher ami, ce ne sera peut-être rien. — Vous me flattez toujours, ma chère; dites -moi la vérité : je gage que j'ai la fièvre. — Voyons... un peu, puisqu'il ne faut pas mentir. Et la tête ? n'y sentez-vous pas des douleurs ? — Oh ! des douleurs très vives, comme à mon ordinaire ; je n'ose pas me plaindre, parce qu'on m'accuse d'être un malade imaginaire; vous savez pourtant bien le contraire , ma poulette. — Assurément, mon fils ! mais vous n'aurez pas plutôt dormi sept à huit heures , que vous vous trouverez soulagé. Ehl Dumont, couchez bien vite votre maître. Allez , allez , mon petit ; je vous avoue que je serai plus tranquille quand je vous saurai dans votre lit. »
Le mari, dupe des caresses et des inquiétudes de sa femme, alla se coucher; je repris la place
qu'il m'avait fait abandonner. Et, pour engager sa tendre , sa vertueuse épouse à m'enlever aux femmes mondaines, je priai, je pressai, j'exposa mes besoins.
^oesï