‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le président achève de raconter son aventure. — La danseuse commence la sienne. — Les vers à soie.

ARsiNoÉ, poursuivit le président, avoua que j'étais pressant. Que voulez-vous faire? me disait-elle d'une voix entrecoupée. — Mon bonheur. — Y pensez-vous ? — Très bien 1 — Mais mon mari? — Il dort. — Quoi! quand je l'adore i — Je m'en suis aperçu. — Vous voulez que je lui fasse l'aflront le plus sensible ? — Sa tête n'en sera pas plus malade. — Non ! je ne céderai jamais à vos instances. — La charité vous y oblige. — Le monde, qui interprète mal les actions les plus méritoires, ne manquerait pas de blâmer mon zèle. — Il n'en saura rien. — Assurément ? — Assurément. A ces mots, la pieuse, la charitable dame prit un air recueilli, ferma modestement les yeux, s'arrangea dévotement sur le canapé, et se résigna.

La vertu d'Arsinoé voulut encore balbutier

quelques paroles ; mais ce fut en vain. Ce mouchoir qui cachait une gorge d'albâtre à tout regard profane, et que la décence même avait arrangé, fut chiffonné par les folâtres déités de Cythère, et leîir servit d'étendard pour défier et appeler au combat les scrupules. On les assiégea jusque dans le dernier de leurs retranchements, et le plus opiniâtre, en expirant sous le trait toujours vainqueur de l'amour, s'écria : Le secret. ... le secret le. . . . se. . . . cret!

Le président se tut. La danseuse commença ainsi : Je n'avais pas quinze ans, et cette fleur que ma mère m'avait laissée pour tout bien, était déjà en état d'être cueillie. Que dis-je, une fleur? ce n'était encore qu'un bouton, entouré de quelques épines à la vérité, mais si faibles ! si faibles ! qu'on pouvait aisément braver leur piqûre.

Nombre d'amateurs s'offrirent pour la cueillir. La jardinière n'était pas intéressée, et l'aurait donné pour une poignée de bonbons, pour rien même ; mais ma sœur, qui, depuis longtemps n'était plus une fleuriste à la mode , voulut tirer parti d'un parterre qu'elle avait entretenu pendant quatorze ans, et en taxa les prémices à cinquante louis : c'était trop pour le pays où nous étions. Aussi mon impatience me fit-elle bien sentir combien il y a de différence du Pactole à la Garonne.

Mon âge, la chaleur du climat, l'exemple de mes camarades, tout me faisait enrager contre

le peu de fortune des Languedociens, ou l'avarice de ma sœur, quand une aventure qui arriva à un jeune danseur de mes amis, et qui me mit à portée de juger de son me'rite, acheva de pousser ma patience à bout.

Rigaudon, c'est le nom du danseur, logeait avec ma sœur et moi, chez deux bonnes vieilles qui, régulièrement toutes les années, élevaient des vers à soie. Nous étions dans la saison où l'on les fait éclore. Chacune de nos hôtesses avait placé dans son sein un paquet de graine. Rigaudon se chargea, en plaisantant, d'un troisième. Trois jours après, il folâtrait avec moi, il ne songeait plus qu'il y eût ou qu'il dût y avoir des vers à soie sur la terre, quand il sentit par tout son corps des démangeaisons insupportables.

Il entr'ouvre sa chemise, il se voit, avec surprise, couvert d'une infinité d'animaux presque imperceptibles. Il peste, il jure, il crie; au bruit qu'il fait, les hôtesses arrivent, regardent, font éclater leur joie, prient Rigaudon de ne pas s'impatienter, le portent sur mon lit, et le mettent en un moment nu comme l'Amour. Il n'était pas aveugle comme ce dieu; mais avait sa beauté, sa jeunesse et ses armes.

aoc!

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