‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 19 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La danseuse croit voir toute la nuit des vers. L'amour a pitié de ses maux.

Qu'on se représente, ajouta la danseuse, l'empressement de mes hôtesses h recueillir les petits vers, et mon air curieux : qu'on se peigne les bonnes femmes avec des lunettes, et moi surtout sans lunettes, arranger des feuilles de mûrier sur le corps de Rigaudon : qu'on se peigne encore les mines qu'il faisait, et l'on conviendra que le tableau était plaisant.

J'avoue que les petits vers ne furent pas ce qui m'occupa le plus. Je crus voir toute la nuit Rigaudon couvert de feuilles, et quoiqu'elles fussent très petites, je me plaignais de leur largeur, quand l'amour, qui voit, d'un œil compatissant, le chagrin des jeunes filles, et ne le cause que pour avoir le plaisir de l'apaiser, conduisit de bon matin Rigaudon dans ma chambre. Ma sœur était sortie.

Dès que mon amant sut que j'étais seule, un

rayon d'espérance l'enflamma. Il s'avance en tremblant vers mon lit, son cœur palpite, il craint de m'éveiller, il se contente d'admirer ; et pour admirer un plus grand nombre de trésors, il lève tout doucement une légère couverture qui cachait la moitié de mes charmes.

Il voit une gorge encore vestale, qui avait fait lorgner et soupirer plus d'une fois le casque et la robe. Il voit un pied mignon, une jambe déliée, et les alentours d'un genou arrondi par l'amour, qui, malgré un caleçon trop importun, avait souvent arraché des applaudissements au parterre. A la vue de tant de charmes. Rigaudon perdit la tête. Il prit le lit pour un théâtre ; et voyant la toile levée, il lui parut tout simple de s'élancer pour exécuter un pas de deux avec sa danseuse favorite.

Je m'éveillai toute troublée. Je repoussai d'abord le téméraire, mais le reconnaissant : Ah! Rigaudon, lui dis-je, est-ce toi... arrête.... tu es sourd! Ah! mon cher.... tu me perds.... que dira ma sœur?... capitulons ; tu n'as pas cinquante louis? hélas ! la fortune trop injuste ne t'a pas traité favorablement ; l'amour réparera ses caprices, je te le promets. Diffère encore ton bonheur et le mien. La fleur que tu chéris t'en sera-t-elle moins précieuse pour être un peu plus épanouie?

La danseuse s'interrompit à ces mots, pour nous demander un verre de ratafia. Nous étions tous impatients de savoir si Rigaudon avait en-

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tendu raison ; sa maîtresse nous faisait enrager par sa lenteur. Nous la priâmes de se presser. Elle répondit qu'elle aimait à savourer tous les plaisirs.

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