‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Fin de l'aventure de la danseuse. — M. de Saint- Val raconte son histoire, sa naissance ; il devient amoureux.

LA danseuse se plaignit de la force du ratafia qu'on lui avait donné, fit une petite grimace, en demanda un second verre, et reprit ainsi son aventure :

Rigaudon ne goûta pas ma proposition, toute raisonnable qu'elle e'tait. Il pleura, je m'attendris. Il m'embrassa, je n'eus pas la force de le repousser. II me fit un baiser, je le lui rendis. Avez-vous jamais vu un papillon auprès d'une fleur? Il voltige autour d'elle, approche peu à peu, se repose sur son sein, perce son calice, s'enivre du suc le plus pur , et fuit à tire d'ailes. C'est l'histoire de Rigaudon , c'est la mienne.

Nous complimentâmes la danseuse fleuriste sur la perte d'un tre'sor, que nous la soupçon-

nions presque de n'avoir jamais possédé. M. de Saint- Val prit un ton sentencieux, nous demanda la permission d'être un peu long, et débita avec emphase ce qui suit :

Je vous avouerai d'abord, avec ingénuité, que j'augmentai en naissant le nombre des petits indiscrets, qui viennent au monde mal à propos. Je fus pendant quelque temps ce que les gens polis appellent un enfant de l'Amour. Point de raillerie sur cet article, s'il vous plaît ! Soyez prudens, si vous n'êtes sincères ; tel croit devoir le jour à Amphytrion qui a cette obligation à Jupiter, et peut-être même à Sosie.

Zulince, jeune demoiselle d'une famille distinguée, ayant perdu ses parens, fut conduite à la Cour par la nécessité d'y solliciter une grâce. Elle l'obtint aisément, parce qu'elle portait une de ces figures à qui tout le monde est forcé de s'intéresser, et qui en impose même à la fatuité des commis.

La belle provinciale , comblée des faveurs de la Cour, allait l'abandonner sans y avoir fait un seul heureux. C'était pécher contre l'usage. Un jeune colonel, qui l'avait servie avec beaucoup de zèle, sut y mettre bon ordre.

Il monte chez Zulince, avec cet air heureux et conquérant qu'il avait puisé dans les boudoirs de toutes les femmes à la mode ; il fait la peinture d'un amour qu'il ne sentait pas, jure qu'il mourra si l'on ne lui accorde le plus tendre retour, devient entreprenant, ravit quelques

légères faveurs; plus prudent qu'Annibal, il ne se livre qu'en passant aux délices de Capoue, et marche droit à Rome. Je dois le jour h la rapidité de ses conquêtes.

Malgré mille précautions, ma naissance s'ébruita. Toutes les femmes se récrièrent en public sur la faiblesse de Zulince, et firent en secret tous leurs efforts pour rendre mon père inconstant. Elles n'eurent pas de peine à y réussir. Ma mère, qui ne sut pas se consoler par une autre perfidie, courut, avec le titre et les ennuis* d'une jeune veuve, s'enterrer dans une province, où je languis jusqu'à l'âge de seize ans, sans m'apercevoir que j'avais un cœur. Une jeune beauté, qui suivit sa tante dans un château voisin du nôtre, me fit bientôt faire cette précieuse découverte.

Je n'entreprendrai point le portrait de Minette, c'est le nom que nous donnâmes à notre aimable voisine : il me suffira de vous dire qu'elle avait quinze ans, qu'elle était faite de façon à donner de la jalousie à toutes les femmes et des désirs à tous les hommes. Chaque jour, chaque heure, chaque instant, une grâce nouvelle l'embellissait, et augmentait ma tendresse.

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