‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 21 sur 48 · CHAPITRE XVI Songe moral de M. de Saint- Val · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI Songe moral de M. de Saint- Val

UNE nuit, continua gravement M. de Saint- Val, comme je rêvais délicieusement de Minette, je crus voir entrer dans mon appartement deux femmes. L'une était grande, bien faite ; son ton et son air majestueux inspiraient le respect ; ses regards étaient fiers, pleins de noblesse, quoique agréables. L'autre plus douce, plus affectueuse, avait la taille moins imposante, la démarche plus nonchalante, le son de voix plus flatteur. Toutes deux me regardaient avec bonté. J'allais leur demander qui elles étaient, lorsque la première m'interrompit et me parla ainsi :

« Je suis la Vérité ; ma compagne est la Déli- € catesse. Du moment que vous vîtes le jour, « nous formâmes la résolution de faire votre « bonheur. Pour cet effet, nous vous destinons « à Minette, dont nous avons dirigé l'éducation. « Nous vous répondons de la pureté de son

« cœur. Des nœuds, formés par les mains de la « Vérité' et de la Délicatesse, vous sont garants « de la félicité la plus pure. »

Pénétré de reconnaissance, j'allais embrasser mes protectrices, quand un enfant s'offrit à mes regards. Il avait l'air, la taille et l'extérieur de l'Amour, il était même paré de tous ses attributs ; c'était le Plaisir.

Il donnait, en souriant, la main à une Amazone, dont l'aspect fit frémir la Délicatesse et la Vérité : pour moi, je fus au contraire enchanté de toute sa personne. Elle avait un air si enfantin, des grâces si séduisantes, des propos si flatteurs, que mon cœur fut, dans un instant, rempli de son image. « Volez dans mes bras, « jeune homme, me disait-elle; abandonnez'ces « deux fées, elles tyrannisent les cœurs qu'elles « protègent. Volez sur mes pas ; suivez cet ai- « mable enfant , nous vous procurerons une « félicité toujours nouvelle auprès des femmes. « Le Plaisir est leur divinité favorite ; et toutes « me révèrent si fort qu'elles m'élèvent un '( autel dans leur appartement, pour y conte sacrer à mon culte les trois quarts de leur « vie. »

Je ne pus résister à des promesses si flatteuses. J'allais échapper à mes protectrices, peutêtre pour toujours; la Vérité s'élança sur l'Amazone, lui arracha un masque à qui elle devait tous ses attraits, et me fit voir un petit monstre moitié mâle et moitié femelle. C'était l'Art qui,

- G9cachant son dépit sous un air dédaigneux, jura de me punir de l'affront qu'il essuyait. La Vérité et la Délicatesse me promirent d'opposer leur puissance à ses coups. Le petit dieu ne dit rien ; mais il me décocha un de ses traits : tous quatre disparurent, et je m'éveillai.

Nous éprouvons les impressions d'un songe longtemps après sa fuite ; en effet, je sentis réellement en m'éveillant le trait du plaisir ; telle qu'une jeune victime du célibat et de l'amour, qui, ayant trouvé dans les bras du sommeil un remède à ses maux, nage longtemps après son réveil, dans un torrent de délices, et savoure à longs traits les suites voluptueuses d'un amoureux délire. Mais, hélas ! bien moins heureux qu'elle, j'avais apparemment secoué trop tôt les pavots de Morphée, et le trait enflammé n'avait encore fait passer que le trouble et le désir dans tous mes sens.

Peignez-vous un aigle qui , atteint d'une flèche, et faisant des vains efforts pour s'en débarrasser, irrite sa douleur en croyant la soulager, frémit de rage, prend l'essor, fond sur la toison d'une brebis innocente et l'immole à sa rage ; vous aurez une légère idée de l'état où j'étais, et des motifs qui me faisaient voler vers l'appartement des femmes de ma mère.

Heureusement ou malheureusement pour la première que j'aurais rencontrée, ma mère ellemême parut et m'arrêta. J'appris de sa bouche qu'on me trouvait encore trop jeune pour me

marier ; qu'on différait mon hymen d'un an, et que je devais employer ce temps à voir la capitale. Zulince me fait pre'sent de son portrait, s'obstine à me cacher le nom de mon père ; je prends congé de Minette ; je me jette dans ma dormeuse ; je pars, je vole ; plus d'un sylphe fustigé par mes gens fait retentir l'air de ses cris plaintifs; j'arrive chez un fameux baigneur; le jeune provincial est métamorphosé en seigneur élégant; et me voilà à l'Opéra, superbement mis, un grand bouquet à la boutonnière et une lorgnette à la main.

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