CHAPITRE XVII
AI. de Saint- Val fait connaissance avec un homme prudent qui lui sert de Mentor, lui donne de bons conseils, et lui fait connaître les habitants du pays qu'ils habitent.
JE vis avec surprise, continua Saint- Val, une foule de jeunes gens en cheveux longs, en épe'e, en petit collet, qui, d'un air empresse', volaient, de loge en loge, recevoir quelque coup d'e'ventail, et se retiraient d'un air fort satisfait. Je crus bonnement voir quelques acteurs, paye's pour amuser les dames , en attendant qu'on levât la toile; et je demandai à un homme d'environ quarante ans, qui e'tait auprès de moi, combien ils gagnaient pour jouer un rôle aussi pénible qu'humiliant.
M. de Florimon, c'est le nom de celui que j'avais interrogé, comprit sans peine que j'étais un nouveau débarqué. Cependant il feignit de croire que j'avais voulu plaisanter, et applaudit poliment à l'épigramme que j'avais faite, disait-
il, contre des petits-maîtres, hommes publics à la vérité, mais qui se faisaient un mérite de leur fatuité.
Je fus enchanté de la complaisance avec laquelle M. de Florimon avait ménagé mon amour-propre. Je me sentis tout à coup pour lui des sentiments que je ne pouvais définir. De son côté, il me regarda avec intérêt, me fit mille questions, et s'attacha si bien à moi qu'il voulut prendre la peine de m'introduire dans le monde.
J'étais très satisfait du pays que j'habitais. Tous les hommes m'y paraissaient charmants, et les femmes adorables. J'admirais tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais; je croyais surtout de la meilleure foi du monde tous les compliments qu'on me faisait. Prenez garde, me dit un jour mon aimable mentor; souvenez-vous que vous êtes ici dans l'empire de l'art. Ecoutez-moi, et je vais avec rapidité vous faire envisager l'étendue de son pouvoir.
L'art dicte ici les éloges, les compliments, les protestations d'amitié , et les assurances d'estime ; témoins ces Grands qui s'embrassent d'un air affectueux, et qui en se quittant, vont tâcher de se détruire.
Ce prétendu protecteur, qui ne l'est que par air, ou qui n'entre si vivement dans vos projets que pour les connaître à fond et les faire réussir au profit d'un valet de chambre, ou d'une maîtresse qu'il veut vite enrichir.
Cette jeune femme, qui accable son vieux mari de caresses, et lui prodigue les noms les plus tendres depuis qu'elle a fait une conquête au bal.
Ce jeune cadet de Gascogne, qui loue sans cesse les charmes de M™* Patin, parce qu'elle a la réputation de se ruiner pour ses adorateurs.
Cet avocat adroit qui prodigue à ses juges les éloges les plus outrés, pour les étourdir sur le fond d'une mauvaise cause.
N'imitez pas ces voyageurs stupides , qui, voulant étudier les mœurs du pays qu'ils parcourent, regardent le peuple comme s'il n'existait pas, et ne fréquentent que des cercles où tous les hommes ayant à peu près reçu la même éducation, ne présentent aux yeux du spectateur que la même superficie. C'est chez la plus grossière populace qu'on distingue sans nuage le caractère d'une nation. Jetez un coup d'oeil philosophique sur le peuple qui vous entoure, vous y verrez l'ouvrier le plus automate en apparence, qui, pour se faire donner la préférence sur ses camarades, honorera du titre de Milord tous les étrangers , appellera le plus mince clercde procureur Monsieur le président, et fera rengorger le petit collet le plus plat en le gratifiant du titre fastueux de Monseigneur.
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