CHAPITRE XVIII
L'ennuyeux M. de Florimon continue dépeindre le pouvoir de l'art à l'ennuyeux M. de Saint- Val.
CE n'est pas tout, me dit M. de Florimon ; l'art détermine ici, à la démarche de chacun, le son de voix, et le maintien qu'il doit avoir. Ce jeune lieutenant ne doit marcher qu'en cadence.
Dorilas vient d'acheter une charge dans la robe ; hé bien ! Dorilas doit apprendre à mordre agréablement sa lèvre, à parler sur un ton doucereux, à marcher sur la pointe du pied, et à saluer de la chevelure.
La jeune veuve d'un colonel se mésallie, elle épouse un financier; il ne lui est plus permis'd'ètre honnête, polie, affable ; elle doit avoir l'insolence de ne pas faire donner un siège aux gens à talent qu'elle appelle à sa toilette, h moins qu'ils n'aient des dentelles.
Philinte était hier abbé , il avait le ton et
l'air d'un Adonis ; c'est dans l'ordre : aujourd'hui surnuméraire dans les Mousquetaires, il cache son œil droit sous un petit chapeau, fait le méchant, devient la terreur des fiacres et des filles ; c'est encore dans l'ordre.
La marquise de .... marche très bien dans son appartement ou à la campagne : dans nos promenades elle ne peut faire un pas. Je le crois bien! Comment prouverait-elle aux gens qui ne la connaissent pas, qu'elle est accoutumée à un bon carrosse ?
L'art donne encore ici la fortune et la réputation ; pourquoi ce comédien est-il obligé d'aller végéter dans la province ? C'est qu'il n'a que du naturel, et qu'ici on le compte pour rien.
Pourquoi cet auteur est-il fêté, couru, commodément logé, magnifiquement vêtu ? Pourquoi les postes les plus brillants et les plus lucratifs sont-ils pour lui, tandis que cet autre, logé presque aussi haut qu'Apollon et les Muses, habillé chaudement l'été, fraîchement l'hiver, ne se chauffe qu'aux dépens du moderne Procope ? C'est que le premier a beaucoup plus de mérite, me direz-vous : au contraire, il a eu l'art de cabaler auprès des grands, des comédiens et des femmes. Voilà son plus grand talent.
Pourquoi Damon, que j'ai vu pauvre et si mal famé, vit-il à présent dans l'opulence, et en odeur de sainteté .-' C'est que, grâce à ce
maintien qu'il a su se donner, il passe pour de'vot, et qu'on l'a chargé des affaires des pauvres.
Ce docteur a un bon carrosse, tandis que ses confrères, beaucoup plus savants que lui, n'ont pas seulement une mule; pourquoi? C'est qu'il a eu l'art de se faire un jargon qui amuse les dames, qu'il ne leur prescrit que le régime qui leur plaît, et qu'il ne les dément jamais, surtout en présence de leurs maris, lorsqu'elles veulent avoir des vapeurs.
Pourquoi ce militaire est-il comblé d'honneurs, accablé de récompenses ? C'est qu'il a eu l'art de s'approprier les exploits d'un subalterne, et de croiser ceux qu'aurait pu faire son rival.
Attendez-vous à ne recevoir bien souvent que la quantité de jour qu'il plaira à l'art de vous ménager. Chez un marchand, vous aurez un jour qui ne vous permettra pas de voir les défauts d'une étoffe que vous achèterez. Chez Arsinoé, le jour perçant à peine à travers une épaisse jalousie, et un rideau cramoisi, vous cachera les rides de son visage, et le couvrira d'un aimable vermillon.
Enfin, les hommes sont pour la plupart précisément le contraire de ce qu'ils paraissent. Quant aux femmes, il en est sans doute, et beaucoup, qui, parées des mains seules de la nature, sont réellement belles, sensibles, délicates, ignorent toute sorte d'imposture, et méritent de partager
avec l'Amour l'empire des cœurs. Il en est aussi qui ressemblent aux grâces de Boucher, chacun de leurs attraits fait admirer un coup de pinceau hardi et créateur.
Enfin, si l'on peut comparer les hommes à des pantins, dont l'art dirige les mouvements, la plupart des femmes sont autant de poupées qu'il pare, et des serins qu'il siffle. M. de Florimon ne disait que trop vrai. Vous allez voir comme j'en fus convaincu dans une partie que je fis à la campagne.