‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 24 sur 48 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Saint- VjI est successivement ébloui par plusieurs charmes différents^ et cruellement détrompé.

Nous étions, poursuivit Saint-Val, dans cette saison où les gens comme il faut, rougissant d'être à la ville, abandonnent les promenades et les spectacles aux grisettes et aux petits-maîtres subalternes. Zéndide me propose de l'accompagner à sa terre, se forme une socie'té, et nous partons.

Plus heureux que Paris, j'étais avec plusieurs dames qui, jalouses de faire ma conquête, étalaient à mes yeux les charmes qu'elles croyaient les plus séduisants ; et toutes me demandaient tacitement la pomme. Je ne savais trop à qui donner la préférence. Zénéide n'était pas précisément jolie, mais elle avait des grâces; quelques signes arrangés sur son visage relevaient la blancheur de son teint et donnaient à sa physionomie un jeu, une vivacité auxquels il était bien difficile de ne pas céder.

Zirphé avait un pied mignon et délicat qui, en promettant des miniatures encore plus se'duisantes, plaidait admirablement bien la cause de sa maîtresse.

Doris et Dorimène n'étaient plus de la première jeunesse ; cependant l'une laissait voir des dents qui donnaient envie de s'exposer à leur tendre morsure ; et l'autre avait quelque chose de louche dans les yeux, qui leur donnait le regard le plus langoureux, et faisait naître le désir de les voir expirer sous les coups de l'amour.

Pour Orphise, elle n'était ni belle, ni jolie. En revanche, ses sentiments étaient épurés. Il fallait être un héros de tendresse pour lui plaire. « Elle m'avait cru de la délicatesse dès le mo- « ment qu'elle m'avait vu, elle voulait s'en assu- « rer avant de me rendre heureux ; en attendant, « je pouvais être certain qu'un prince, qu'un « roi même ne me bannirait pas de son cœur; » c'étaient ses propres mots. Quoique extrêmement sensible à sa tendre délicatesse, je formai le dessein de me distraire en attendant la fin de mon épreuve.

Je passai chez Zénéide. Sa porte était entr'ouverte ; je la vis qui renouvelait ses signes avec la tête d'une épingle noircie à la fumée d'une bougie, et mon amour disparut.

J'allai souhaiter le bonjour à Zirphé. Elle m'agaça comme à son ordinaire en appuyant son petit pied sur le mien ; je voulus jouer avec

une mule rose et argent qui le couvrait, je la ravis en folâtrant : Zirphé se fâcha très sérieusement, et son pied s'élargit ; ce ne fut qu'à l'aide d'une robuste femme de chambre et d'un chausse-pied qu'on parvint à la renfermer dans sa prison. La mule me fit comprendre, en se détachant, pourquoi Zirphé usait tant de vin de Champagne à sa toilette, et servit d'éteignoir au flambeau de l'amour.

Je ne me rebutai pas pour deux épreuves malheureuses. Je passai chez Doris et Dorimène qui, étant sœurs, logaient dans le même appartement , et n'avaient amené pour elles deux qu'une seule femme. Toinon était son nom. Sa figure n'avait rien de merveilleux ; mais ses cheveux paraissaient égaler en beauté ceux de cette actrice charmante que l'Amour semble avoir formée exprès pour lui céder son rôle dans les grâces , et qui le remplit si bien que je préférerais l'original à la copie.

Toinon était vive, folâtre, enjouée ; ses yeux semblaient me donner un tendre duel ; je brûlais de l'accepter : mais je craignais que Doris ou Dorimène ne vînt le troubler. Leur soubrette me rassura, en m'avertissant que l'une ne paraîtrait pas avant d'avoir pris son œil d'émail et l'autre ses dents d'ivoire, ce qu'elles ne pouvaient faire sans son secours : soudain les deux maîtresses disparurent de mon cœur, et furent remplacées par la femme de chambre. Nous folâtrâmes quelque temps. Elle fit un faux pas-.

tomba sur vin canapé ; et le jeu allait devenir sérieux, quand ma levrette, voulant folâtrer aussi, joua d'abord avec les plis de mon habit, et donna ensuite la préférence au chignon de Toinon ; il n'était que postiche, il ne résista pas longtemps, et roula sur le parquet.

La soubrette, bien différente de Samson, recouvra ses forces en cherchant sa chevelure. Elle me repoussa avec vigueur pour courir après son chignon ; ma chienne la désespéra par ses gambades, et ne lui restitua que les débris de son larcin.

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