CHAPITRE II
L'orgueil humanisé. — La mort pour les malheureux n'a rien d'affreux.
J'ÉTAIS si jeune, lorsque je perdis le bijou dont vous me demandez l'histoire, que je pourrais facilement en avoir oublié les circonstances, si elles n'avaient un air de particularité qui les a vivement gravées dans ma mémoire.
Figurez-vous que je n'ai que deux lustres et un an pardessus, et que je joue avec un petit espiègle du quartier, qui n'est guère plus âgé, et qui vient régulièrement tous les jours folâtrer avec moi. Un soir, nous voyons un jardin voisin de notre maison entr'ouvert; nous nous y glissons pour y voler du fruit : nous approchions d'un pommier et nous allions remplir nos poches, quand nous entendîmes quelques soupirs qui partaient de derrière un treillage.
Avant d'aller plus loin, il est bon de dire à qui appartenait le jardin en question : c'était à une trèsgrande dame âgéed'environ soixante-dix
ans, mais si vaine de sa condition que ses appartements n'avaient pou r ornements uniques que les portraits de ses aïeux, auxquels tout le monde, en passant, e'tait obligé de faire sa re'vérence.
Un laquais ne pouvait pre'tendre à l'honneur d'entrer dans son antichambre et de figurer avec ses gens s'il n'avait la gloire d'appartenir à un homme titre'. Enfin, elle poussait la vanité si loin, que ses armes étaient gravées jusque sur sa béquille.
Vous vous doutez bien que notre soupireuse est la dame pétrie d'orgueil ; mais vous ne devinerez jamais, je gage, le rang du seigneur qui soupirait avec elle. — Un prince, sans doute? — Non, non. — Un duc? — Pas tout à fait. — Un marquis, tout au moins? — Pas encore. Le petit seigneur, pour lequel elle s'humanisait, portait un habit galonné sur toutes les coutures, mais les galons étieant de soie; en un mot, c'était Champagne, son laquais. L'Amour, bien plus indulgent que M. D..., fait rapprocher tous les états, et ente tout de suite la roture la plus avérée sur la tige la plus illustre.
Le premier soupir avait fait peur à mon petit camarade et à moi ; un second fit naître notre curiosité, un troisième l'augmenta : nous approchons, nous écartons doucement quelques feuilles, et nous voyons la vieille qui mettait ses titres aux pieds de son vainqueur. « Non, '( tu ne sens pas toute ta félicité, lui disait-elle ;
- ii5 -
<' sais-tu qu'il y a nombre d'honnêtes gens, de (( personnes de la première qualité qui désire- « raient le bonheur que je t'offre, et dont tu « semblés si peu jaloux? » L'amant à livrée ne re'pondait rien, mais ses mains s'égaraient; et la dame trouva apparemment ses gestes assez nobles, se renversa tout à fait sur le gazon, et lui dit : « Cher marquis, cher comte, cher « prince de mon âme, je t'abandonne ces char- « mes qui n'ont dérogé que pour toi 1 Jouis de < tous, si tu le peux; sinon, choisis et choisis « bien. »
Champagne, curieux apparemment de s'allier à la noblesse, prit une posture qui nous aurait empêché de voir la dame si nous eussions été plus éloignés. Mais nous ne perdîmes pas une de ses grimaces, et nous l'entendîmes bientôt qui disait : Je me meurs; Champagne répondit : Je suis mort; et tous deux restèrent sans mouvement.
J'avais été jusqu'à cet instant très attentive à tous leurs gestes. Aux mots de;e me meurs, je pris la fuite, très alarmée, et fus avec mon petit ami dire à maman que madame une telle était morte avec son laquais : nous lui peignîmes les circonstances de sa mort. Maman eut toutes les peines du monde à s'empêcher de rire, puis prenant un air sérieux, elle nous dit gravement que toutes les fois qu'une fille ou une femme était trop familière avec un garçon ou un homme, le ciel les punissait pnr une prompte
— ub —
mort. Quoi! dis-je, si je jouais trop avec mon petit ami, j'en mourrais? — Sans doute, et lui aussi. Cette leçon eut pendant quelque temps tout l'effet que ma mère s'était promis; je ne permis plus à mon petit camarade de m'embrasser : il était pour le moins aussi poltron que moi ; si, par hasard, je lui touchais la main, il criait, comme un beau diable, qu'il était mort ; ma mère jouissait de notre simplicité , et s'applaudissait de nous avoir alarmés ; bientôt elle eut tout lieu de s'en repentir : vous niiez voir.
Je faisais avec Lindor (c'est le nom de mon petit ami) une partie au volant; ma mère fut obligée de sortir, elle nous enferma dans sa chambre, en nous disant : « Enfants, soyez sages, « gardez-vous surtout de casser quelque glace, « autant vous vaudrait mourir. — N'ayez pas « peur, maman. » Elle sort, la partie continue, le volant va, vient; crac ! j'applique un coup de raquette au milieu d'un miroir, et je le casse en mille morceaux.
Je pleure, mon camarade m'imite ; nous voulons prendre la fuite, mais la porte est fermée à double tour : nous nous figurons toujours maman prête à rentrer, nous nous rappelons les paroles qu'elle nous a dites en sortant : Gardez-vous surtout de casser quelque glace, autant vous vaudrait mourir : nous croyons la voir, furieuse, exécuter sa promesse et nous tuer. Cette crainte fit venir à mon ami l'idée
de nous donner nous-mêmes la mort : j'y consentis; et pour y réussir, nous résolûmes de répéter tout ce que nous avions vu faire à la vieille dame et à son laquais dans le jardin, jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuivît.
Je commençai par m'asseoir à terre; mon compagnon d'infortune se plaça à côté de moi. Je jouai avec ses cheveux, je lui donnai quelques baisers, comme j'avais vu faire à la dame, et il me les rendit, à l'imitation de M. de Champagne. Je lui dis ensuite : Commences-tu à mourir ? Non. — Ni moi ; voyons, continuons.
Je lui répétai, sans savoir ce que je disais : « Non, tu ne sens pas toute ta félicité : sais-tu « qu'il y a nombre d'honnêtes gens, de per- '( sonnes de la première qualité qui désireraient « le bonheur que je t'offre, et dont tu semblés « si peu jaloux ?» Il promena, comme M. de Champagne, sa main sous mon mouchoir. Je lui dis: Meurs-tu?— Hélas ! non; au contraire, je ne fus jamais si éveillé.— 'Et moi de même. — Voyons, continuons.
Je me renversai tout à fait, et toujours d'après la Dame je m'écriai, en soupirant : « Tiens, « cher Marquis, cher Comte, cher Prince de « mon âme, je t'abandonne ces charmes, qui « n'ont jamais dérogé que pour toi: jouis de '( tous, si tu le peux, sinon choisis, et choisis « bien. » Meurs-tu ? — Pas encore. — Ni moi. — Voyons, continuons.
Lindor prit la posture qu'il avait vu prendre à M. de Champagne; elle fit quelque effet: il sentit tout de suite un mouvement extraordinaire qu'il n'avait jamais éprouvé; j'étais dans le même cas; mon cœur, en s'épanouissant, semblait vouloir m'échapper : encouragés par le succès, nous nous écriâmes tous deux en même temps : Voyons, continuons.
«yaCa^