CHAPITRE III
Mort de la marchande. — Histoire du chevalier. L'amour champêtre.
J'avais mieux examiné mes modèles que Lindor; je lui donnai quelques leçons qu'il exécuta de point en point et avec tant de succès, que nous sentîmes la mort s'avancer à grands pas. Je perdis presque la voix; Lindor ne me parla plus que par monosyllabes; je n'avais que la force de soupirer; à peine avaitil celle de m'embrasser ; ses baisers expiraient sur le bord de mes lèvres. Nous entendîmes maman qui ouvrait la porte ; nous ramassâmes nos forces pour expirer bien vite. Ma mère, étonnée, nous demanda ce que nous faisionslà : nous lui répondîmes par ce duo : Nous. .. mourons... Et nous disions vrai.
Nous perdîmes la voix, El Uaiis le iTi£me instant notre- àme fut ravie; Mais d'une mort si douce et si digne d'envie, Que pour mourir encore mille fois,
Nous reprîmes la vie.
Nous avions de la peine à nous persuader qu'à onze ans la petite marchande fût encore ignorante ; nous l'accusâmes d'avoir elle-même fait choix du genre de mort, avec quelques doutes sur son heureux succès ; elle nous jura que non, sur son honneur ; le serment nous rendit encore plus incrédules; quand le chevalier, prenant son parti , nous dit que la chose pouvait, à la rigueur, être vraie, puisque lui, mousquetaire, avait filé ses premières amours sur le ton de l'églogue. Nous nous récriâmes sur cette singularité, et il commença.
Je passais six mois de l'année dans les terres de mon père. Là, pour toute occupation, j'assassinais quelques lapins ou je lisais de vieux romans que me prêtait ma grand'mère ; l'amour sut m'en procurer un plus agréable, en me faisant voir les charmes naissants de Suzette : c'était la fille de notre berger.
Elle avait quatorze ans; sa figure était intéressante, sa taille bien prise, une simple futaine composoit sa parure ; son linge éblouissait d'abord par sa blancheur; mais il cessait de paraître blanc du moment que son mouchoir, entr'ouvert par hasard, laissait voir quelque échantillon d'une gorge d'albâtre.
Voir Suzette, l'admirer, brûler pour elle, la chercher sans cesse des yeux, la voir même quand je l'avais perdue de vue, et jusque dans les bras du sommeil, tout cela fut pour moi l'affaire de vingt-quatre heures. Je le lui dis;
elle me fit une grande re'vércnce , et me répondit avec ingénuité : « Monsieur le chevalier, « vous me faites bien de l'honneur; mais, tenez, f vous me faites encore plus de plaisir. Lucas, B avec qui mon père veut me marier, me répète (i tous les jours ce que vous venez de me dire, « mais il m'ennuie autant que vous me faites (I bien aise. »
Je remerciai ma chère Suzette. Au portrait que je lui fis de mon amour, elle reconnut le sien, et me l'avoua. Bientôt elle ne se para plus qu'avec les petits rubans dont je lui faisais présent, et me donna tous les jours en échange un bouquet; mais c'était tout, et mon âme, enchantée des présents de la tendre innocence, se contentait de régner sur un cœur aussi simple que délicat. Je craignais de diminuer mon bonheur en altérant sa pureté.
Quelquefois un simple baiser, h demi volé sur les lèvres de ma Suzette. m'a fait goûter plus de volupté que tous les emportements étudiés des beautés les plus à la mode.
En un mot. j'étais le plus heureux des hommes, quand Suzette m'apprit, en fondant en larmes, que Colas avait obtenu le consentement de son père. En effet, la noce se ht peu de jours après. Je fus contraint d'y assister, et j'eus le chagrin de voir mon aimable Suzette faire en vain mille efforts pour résister à trois ou quatre vieilles édentées qui l'entraînaient en bavardant vers la chambre de son époux. Quel moment pour elle
et pour moi ! La pauvre enfant avait l'air d'une victime qui ge'mit du sort qu'on lui pre'pare. Je crus toute la nuit la voir se débattre sous le funeste couteau.
Dès ce moment, je devins rêveur, mélancolique. Le plaisir et le bonheur s'envolèrent loin de moi. En vain, pour me distraire, je fis la guerre aux habitants des airs et de l'eau; la félicité de Colas me poursuivait partout. Je serais mort de douleur et de jalousie, si je n'avais juré de me venger de mon rival dès que je pourrais me trouver tête-à-tête avec sa femme.
Un jour que je m'entretenais de cette agréable idée, qu'elle me jetait dans une douce rêverie, et que je savourais déjà la plus délicieuse des vengeances, je me trouvai insensiblement dans le vallon et au milieu des bois qui m'avaient vu si souvent aux pieds de ma bergère. Tout, dans ces lieux enchantés, conspirait à redoubler mon ardeur.
Un jeune ormeau et le lierre qui s'unit à lui en l'embrassant ne sont aux yeux de l'indifférence que deux faibles arbrisseaux; pour une âme sensible, ils offrent un spectacle bien touchant, qui donne les idées les plus voluptueuses et fait naître le désir de les réaliser.
Je me plaçai derrière un buisson fleuri pour examiner, sans être vu , la foule des villageois qui , deux à deux , étaient épars dans le bois. Ici, une bergère, l'amour peint dans les yeux,
la crainte et le de'sir sur le teint, jetait d'une main tremblante quelques feuilles à son amant, et courait se cacher h demi à l'ombre d'un alizier; le berger la poursuivait, et la dérobait tout à fait à mes regards.
Plus loin, Colin cessait de jouer du chalumeau pour orner la tête de Colinette avec des fleurs cueillies sous les pas de la bergère ; Colinette en ramassait pour parer le chapeau de Colin : bientôt le couple amoureux trouvait la couronne trop peu digne de leurs vœux, et se couronnait des fleurs qu'on cueille à Cythère.
Peignez-vous, s'il est possible, la situation d'un jeune homme qui aime, qui est malheureux, et qui est le témoin oisif de tant d'amoureux combats. Le désir entrait dans mon cœur par tous ses sens, quand j'entendis pousser de tendres soupirs derrière moi. Je tourne la tête, et je vois toutes les grâces réunies dans une seule personne : je vois Suzette.