CHAPITRE IV
Fin de l'histoire de Susfette. L'abbé commence la sienne; sa première déclaration n'a pas un heureux succès. — C'est une femme bel esprit qui l'ébauche.
SuzKTTE, continua le chevalier, pleurait ses malheurs et les miens; elle était sur le bord d'une fontaine , à demi couchée sur le gazon , qui , tout fier d'être mollement pressé par tant d'appas , s'émaillait à chaque instant de mille fleurs nouvelles.
Les larmes que les beaux yeux de ma Suzette versaient coulaient doucement sur un teint de lis et de rose, s'arrêtaient dans deux fossettes pour admirer une bouche petite, vermeille et bien coupée, tombaient sur une gorge enchanteresse , et roulaient avec précipitation sur un cou d'albâtre, sur deux globes de neige, bien fâchées de ne pas rencontrer la plus petite ride pour s'y arrêter quelque temps.
Je poussai un soupir à mon tour; ma belle,
surprise , se tourna , me vit , se leva avec précipitation; son visage se peignit en un moment de mille couleurs différentes; elle fit un cri de joie, et retomba à demi évanouie sur le gazon qu'elle venait d'abandonner.
Qu'elle était belle dans cet état ! Ses yeux paraissent ne s'être fermés que pour ne point m'intimider; ses bras, jetés à côté d'elle, me disent qu'ils ne m'opposeront plus la moindre résistance; sa bouche, en souriant, appelle le baiser à son secours.
Guidé, éclairé par l'Amour, j'allais ranimer les sens de Suzette; mais j'aperçus, à travers les arbres, son mari qui venait à nous. Je me dérobai à sa vue, je courus à son troupeau, je le forçai de sauter dans une de nos vignes ; je joignis ensuite mon fâcheux avant qu'il fût auprès de sa femme. Je lui reprochai sa négligence , et, tandis qu'il allait arrêter le ravage que ses moutons faisaient sur mes terres, je volai prendre ma revanche sur les siennes.
Je trouvai Suzette, qui n'avait presque point changé d'attitude. Le temps pressait trop pour l'employer en paroles inutiles ; elle me tendit la main sans me rien dire; et, sans lui rien dire, je lui marquai l'excès de ma joie par lavolubi lité de mes caresses.
Sa chute avait mis son habillement dans un aimable désordre que je me gardai bien de réparer. Oh ! mes amis ! félicitez-moi. Je vous ai dit que le mariage de Suzette avait fait fuir
loin de moi le plaisir et le bonheur : je les retrouvai tous deux assis sur ses genoux.
A moi ! s'e'cria l'abbé. Comme le caractère de mon héroïne contraste tout à fait avec celui de Suzette, il est bon que je raconte tout de suite mon aventure : c'est le moyen de varier nos tableaux et d'éviter la monotonie.
J'étais encore dans cet âge d'ignorance où l'on croit offenser les femmes en leur disant qu'on les aime, et surtout en leur demandant une récompense qu'elles brûlent ordinairement d'accorder. Enfin, j'étais encore timide, et mon petit collet n'avait pas produit son effet ordinaire.
Un jour que Durval, c'est le nom d'un de mes parents; un jour, dis-je, que Durval m'avait conduit à la Comédie-Française, je vis entrer dans la loge du Roi une grande femme qui me frappa par son air de dignité. Elle salua plusieurs auteurs qui étaient à côté de nous dans le parquet, et mon cœur sentit un mouvement de jalousie qu'il n'avait jamais éprouvé; elle fît ensuite à Durval un signe d'amitié avec son éventail , et mon âme , rassurée , prévit dès lors que la liaison de Durval avec la dame servirait à me faire nager un jour dans un torrent de délices.
Durval s'aperçut que je jetais plus souvent les yeux sur la loge du Roi que sur le théâtre ; il m'en fit la gfuerre en souriant. Je rougis. « Que tu es simple! me dit-il, ne suis-je pas
« ton ami? Je veux être ton confident et te ser- « vir. M™° de la Césure est une espèce de Muse, « chez qui tous les beaux esprits de Paris se « re'unissent, et qui en a formé plusieurs. Je « veux lui demander pour toi quelques mois <( de son temps. J'ai vu quelques vers de ta « façon assez passables, en voilà plus qu'il n'en « faut pour te mettre en crédit. Demain, pas « plus tard que demain, je te mène dîner chez « elle. Je suis ton parent , j'ai de l'expérience ; « c'est à moi à te jeter dans le monde. »
Durval tint parole ; il me conduisit chez M"^ de la Césure. Nombre d'auteurs avaient déjà pris séance. On m'annonça comme un jeune homme qui errait quelquefois dans le sacré vallon : je fus reçu avec l'air le plus prévenant par la maîtresse de la maison, et avec la morgue la plus insolente de la part de mes confrères en Apollon. D'abord, je les détestai; bientôt la haute idée qu'ils avaient de leurs productions, le mépris qu'ils témoignaient pour celles des autres firent succéder la pitié à l'indignation.
On avait donné la veille une pièce nouvelle ; madame de la Césure demanda à ses convives ce qu'ils en pensaient ; chacun d'eux en avait très scrupuleusement remarqué les défauts, et pas un n'avait fait attention aux beautés. Indigné contre cette façon de juger, je pris la liberté de leur représenter qu'on pouvait décrier la meilleure pièce en ne présentant que son côté
faible, que malheureusement nous n'avions aucun ouvrage parfait ; tous me regardèrent avec un ricanement pre'somptueux, qui semblait me dire : « Il y a apparence que monsieur n'a pas « lu les miens. »
Dès ce moment, madame de la Césure parut assez contente de moi. Elle me communiqua quelques-uns de ses ouvrages, que je ne manquai pas d'élever au-dessus des productions de l'illustre Deshoulières. Ses bontés augmentèrent de jour en jour, au point que Durval crut qu'il était temps d'en venir à une déclaration dans toutes les règles ; je la fis en tremblant ; un regard fier, mêlé d'indignation, fut la réponse.
Je me crus ruiné sans ressource dans l'esprit de ma déité ; je courus chez mon mentor soulager mon cœur, en lui faisant part de mon malheur. Ah! l'imbécile, s'écria Durval, en éclatant. Gageons qu'il a fait sa déclaration en prose. — Sans doute. — Tant pis, morbleu ! tant pis ! Ce sont des vers qu'il faut à madame de la Césure, ce sont des vers ! Un madrigal a pour elle la valeur de l'air discret chez les prudes, du patelinage chez les dévotes , d'une jolie figure ou d'une taille carrée chez le commun des femmes , et des livres sterlings chez les filles. Cours vite monter Pégase, pique des deux, poursuis ta Muse sur l'Hélicon, elle ne fuira que jusqu'au premier bosquet.
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