‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 41 sur 48 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Attrapez-moi toujours de même. — Cabinet du robin.

LE jour fuit, la nuit vient, deux heures sonnent, je me couche, j'e'teins ma bougie; je suis à peine arrange'e dans mes draps que j'entends fermer la porte de ma camarade, ouvrir la mienne, marcher dans ma chambre: je crois que c'est mon amie; point du tout! c'est mon ami, qui a prudemment enfermé sa rivale à double tour, et qui, guidé par le flambeau de l'Amour, vient s'emparer d'une place qu'il doit remplir bien mieux qu'elle.

Une chemise et une coiffe de femme, un manteau de lit, le reste de l'attirail féminin qu'avait pris la fausse Manon, le mépris avec lequel elle affectait de parler des hommes, tout contribuait à prolonger mon erreur. Les traîtres ! les perfides I les scélérats ! disait-elle d'une voix basse, comme pour n'être pas entendue de la chambre voisine : si tu savais.

ma petite , avec quelle indignité l'un de ces monstres a séduit ou, pour mieux dire, a triomphé de mon innocence ! — Quoi ! tu n'as pas ? — Hélas non ! je l'ai perdue, cette fleur précieuse qu'on ne peut cueillir qu'une seule fois, et je veux te raconter comment, afin qu'instruite par mon exemple tu puisses conserver la tienne.

Avant d'appartenir à notre marquise, j'étais à une jeune Provençale, vive, sémillante ; l'égalité de notre âge, la conformité de nos goûts, le penchant que nous sentions pour le plaisir, la crainte que nous inspiraient ses imprudentes suites, tout nous rendait très intimes amies. La nuit, quand sa maman était endormie, elle se glissait dans mon lit, nous nous exposions nos soucis, et nous nous consolions mutuellement.

Jusque-là il n'y avait pas de mal; mais, hélas ! cette jeune personne avait un frère, vif, entreprenant, téméraire, amoureux : il prit un soir tout l'ajustement de sa sœur, vint me joindre, et fit si bien que, croyant embrasser ma jeune maîtresse, je réchauffai dans mes bras et sur mon sein le serpent qui devait me piquer.

A peine fut-il dans mon lit, que le traître appela le désir au bruit des baisers qu'il cueillait sur ma bouche avec autant de rapidité que moi sur la tienne.

La feinte Manon, ajouta l'actrice, eut l'art

d'augmenter ma curiosité, et je lui dis, avec 1© plus vif inte'rêt ; Ensuite , que fit-il ? — Ensuite ? Il porta la main sur deux globes d'albâtre, qui, dans ce temps-là, étaient unis, fermes, charmants, comme ceux que je touche. Plus d'un sage, en les voyant, avait senti qu'il était homme et avait chéri sa faiblesse.

Ensuite ? — Ensuite, il les pressa doucement, ainsi que je fais. Il caressa tendrement leur aimable contour, et sembla vouloir les arrondir encore sous les lois de la volupté.

Ensuite ? — Ses mains et ses lèvres s'emparèrent tour à tour, comme les miennes, de deux boutons de rose, et le plaisir les fit épanouir.

Ensuite ? — Oh ! ensuite, s'écria le marquis, sans songer davantage à contrefaire sa voix, l'amour qui applaudissait à ce jeu lança son trait, et rencontra la veine du vrai bonheur.

Je ne saurais vous peindre fidèlement les sentiments qui m'agitèrent dans ce moment. J'étais en même temps fâchée et charmée ; d'une main je repoussais le marquis ; de l'autre, je le retenais. Je lui dis d'une voix éiouftée, qu'il me manquait, que cela était fort vilain à lui : « Te « manquer, mon enfant ? me répondit-il. Oh « parbleu ! il n'en sera rien. Tiens, voilà pour « te convaincre du contraire. » En effet, je ne pouvais déjà plus lui faire ce reproche. Il m'échappa un cri de douleur, j'en poussai vingt

de joie, et le plaisir me dicta ce vœu : Oh Dieux ! qu'on m'attrape toujours de même.

Ainsi finit la come'dienne de campagne : la nature de son vœu, le moment dans lequel elle l'avait fait; tout e'tait caution de sa since'rite'. Nous lui demandâmes, s'il avait été souvent exaucé, et nous plaisantâmes quelque temps sur nos diverses aventures ; mais froidement. La conversation languit ; les bons mots ne se succèdent plus avec vivacité ; le Champagne nous semble fade ; les charmes mêmes que nous avions tant admirés, commencent à nous paraître très ordinaires. Profanes que nous sommes 1 nous touchons au sanctuaire des délices, sans éprouver la moindre émotion.

Le président s'aperçut du mauvais rôle que nous allions jouer et faire jouer à nos actrices. Qu'est-ce, mes amis, nous dit-il ? Le dieu que nous servons, ainsi que Mars, déteste les faibles courages; l'ignorez-vous? Venez avec moi dans un champ, où vous retrouverez toute votre valeur. Nous le suivons ; il ouvre une porte secrète : un cabinet enchanté se présente à nos yeux.

Il est carré, le plafond est d'un bleu céleste parsemé d'étoiles d'argent ; d'un côté brillait, quand nous entrâmes, un réverbère, taillé en demi-lune, qui réfléchissait sur un verre rouge placé vis-à-vis ; de sorte qu'on croyait voir coucher l'amante d'Endymion et lever l'épouse du vieux Titon.

Dans chacune des étoiles qui ornent le plalond, sont de petits tuyaux imperceptibles, qui distillent une eau odorife'rante ; et ces perles parfume'es, en tombant sur des fleurs dont le parquet est parsemé' , imitent assez bien les larmes de l'Aurore , ou les pierreries que cette déesse prodigue tous les matins pour embellir nos parterres.

Un sopha qui règne tout autour, et qui est extrêmement battu, semblait nous dire à quel usage il était destiné ; nous y prîmes place et nous fimes l'éloge de sa commodité.

Le président, possédé dans cet instant du démon de la propriété, jouissait du plaisir que nous avions à voir son cabinet, et renchérissant sur les éloges que nous lui donnions : Il est divin ! délicieux ! disait-il ; mais parbleu, il me coûte cher ! puisque ne voulant rien avoir de commun, j'ai, avant de le faire construire, parcouru tous les boudoirs de Paris. Je m'en sais gré. J'y ai puisé une connaissance profonde du cœur humain. Oui ! vous avez beau rire. J'ai voyagé dans les boudoirs en philosophe ; et, grâce à mes remarques, je connais, en mettant le pied dans un de ces temples, s'il est consacré à la volupté , aux plaisirs effrénés, ou à l'intérêt.

Vous êtes jeunes, ajouta le président, après un instant de réflexion ; le sage ne doit faire des découvertes que pour les publier, et les tourner au bien général : j'ai envie, pour vous

instruire, de vous dépeindre quelques-uns des boudoirs que j'ai vus. J'observerai de les ranger chacun dans leur classe. Jeunesse, je parle, écoute, instruis- toi.

Page 1