CHAPITRE IX
Des boudoirs consacrés à la volupté.
CONSULTEZ toutes Ics fcmmes, elles vous diront que la volupté la plus délicate est leur apanage et leur guide ; mais gardez-vous de les croire sur leur parole ; la plupart ressemblent à ces gros mangeurs, qui prétendent n'être que friands.
J'avouerai que j'ai vu très peu de cabinets où régnât la volupté toute pure, sans mélange d'intérêt ou de libertinage ; soit que très peu de personnes en soient curieuses ; soit que les larmes qu'il fout répandre, les soupirs qu'il faut pousser, les beaux sentiments qu'il faut étaler pour y parvenir, ne m'ayent pas permis de multiplier mes connaissances.
Souvenez-vous' surtout, mes chers amis, de ne chercher des femmes vraiment délicates que parmi celles qui sont dans les premiers jours de leur printemps, ou vers la fin de leur été. Une jeune personne, l'imagination remplie des
— ibo —
romans qu'elle a lus dans son couvent, et des plaisirs qu'ils ont décrits à son cœur encore pur, conserve quelque temps l'idée qu'elle s'en était faite ; jetée dans le monde, entraînée par son tourbillon dans un cercle de travers et de ridicules, la frivolité, la folie du jour deviennent ses guides ; elle perd de vue le vrai plaisir, et n'est ramenée à lui que par la société du faux. Je la regarde alors comme ces parasites de profession, qui ne se déterminent à manger, sobrement chez eux, des aliments salubres et délicats, que lorsque les mets empoisonnés qu'on sert sur la table des grands et des financiers, ont délabré leur estomac.
Le boudoir de la présidente de ... . n'a, pour tout ornement, qu'un tableau, représentant l'aventure de Léda et Jupiter métamorphosé en cygne. Léda, la tête penchée par le plaisir, les yeux à demi fermés par l'amour, presse d'une main le duvet de son amant ; de l'autre elle écrase, sans s'en apercevoir, un tendre roseau, qui, par hasard, s'est trouvé sous ses doigts. Ses lèvres, encore mieux occupées, pressent le bec de l'oiseau céleste qui, de son côté, décèle presque sa divinité par l'air dont il jouit de son bonheur.
S'il est vrai que les cygnes chantent mélodieusement à l'heure de leur mort, quel dommage que la peinture ne puisse pas rendre toutes les idées de la poésie! Jupiter métamorphosé en cygne, et expirant d'amour dans les bras de
I.éda, aurait fait retentir à nos oreilles des sons bien louchants.
Vous ne vous douteriez jamais que la petite baronne de..., avec son exte'rieur glace', eût un réduit amoureux dont elle a tiré tout le parti possible. J'ai eu le bonheur d'y être introduit après six mois de soins, de soupirs et de larmes. Il est tapissé de myrtes artificiels, sur lesquels nichent une infinité de serins ; comme on a eu grand soin de ne leur siffler que des airs tendres, ils n'en répètent point d'autres.
Lorsque ces petits animaux voient paraître leur maîtresse, il semble que l'amour et la reconnaissance rendent leur concert plus mélodieux. Quelques-uns même abandonnent leur chant, et se réunissent deux à deux pour inviter à la tendresse par des exemples frappants.
Ce spectacle si simple, si naturel, m'amusa quelque temps, ainsi que l'espèce d'idylle que la baronne adressa à ses petits oiseaux. « Venez, (' mes amis, leur disait-elle, oui, je vous aime. « Eh! qui le mérite mieux que vous? Vous « êtes tendres, fidèles, empressés; l'indiscrétion n n'est pas un plaisir pour vous. » Elle leur ouvrit ensuite une des cages cachées sous les myrtes. Il fallait les voir voler, se disputer le bonheur de becqueter doucement les lèvres de la baronne. Les plus heureux restèrent possesseurs de ce poste agréable ; les autres prirent
leur parti et allèrent battre amoureusement de l'aile sur sa gorge.
« Finissez donc, mes chers petits enfants, leur « disait-on avec une vive voix entrecoupée et « des yeux clignotants. Rentrez dans votre cage, « vous allez vous tuer, » Mais on n'avait pas la force de les écarter. Je fus jaloux de leur bonheur ; je leur donnai un rival, je demandai la préférence pour lui ; on convint, en le mesurant de l'œil, qu'il la méritait, et les amants ailés qu'on lui sacrifiait eurent la générosité de chanter son épithalame.
La marquise de .... sait encore marier à ses plaisirs la simplicité la plus aimable. Elle a pour les fleurs la passion que la baronne a pour les oiseaux. L'amant le plus séduisant ne serait pas dangereux pour elle s'il n'était paré d'un bouquet. Serait-ce en sa faveur que nos petitsmaîtres, même nos jeunes magistrats, sont abonnés avec des bouquetières?
Un jour que je dînais tête-à-tête avec la marquise, elle prit une rose dont son corset était orné, et la mit dans le seau qui était à côté d'elle. A mesure que la fleur s'épanouissait dans l'eau, le cœur de la Dame s'épanouissait aussi. Elle soupira, fixa la rose en rougissant, lui donna un baiser, et dit avec une voix étouffée et comme en respirant : « Ah ! c'est ainsi que je me figure une femme au moment où elle renaît dans les bras d'un objet chéri. »
Dès cet instant même, je devins passionné-
ment épris de la marquise; et l'amour me la peignit, à toute heure du jour et de la nuit, disputant h la rose l'avantage de s'épanouir et de renaître plus voluptueusement.
Je me parai journellement d'un bouquet énorme, moi qui n'en avais jamais porté ; la marquise m'en sut gré; peu à peu elle daigna m'écouter favorablement. Elle m'avoua qu'elle avait le cœur sensible , mais très-délicat , et qu'il lui était impossible de se faire aux manières brusques de son mari, que la grossièreté accompagnait jusque dans le sein des plaisirs. « Figurez-vous, me dit-elle, un pandour, qui porte brusquement la main sur une corbeille de fleurs, en prend une poignée, les presse sous son nez, et les jette. »
« Dieux! mécriai-je avec transport, quoique sur un ton d'églogue, si la Flore que j'idolâtre daignait jamais me confier la plus petite fleur, je savourerais à longs traits la volupté de la voir, de la toucher délicatement, de la couvrir de mes baisers , d'en éparpiller doucement toutes les feuilles l'une après l'autre, avant de chercher le bonheur dans son calice , et la délicatesse même filerait mes plaisirs. >
La marquise allait me répondre , lorsque son mari entra. Il me persifla grossièrement sur mon bouquet, et demanda aussi grossièrement à sa femme si c'était en son honneur qu'elle en portait un jaune. Elle leva les épaules, et sortit en disant entre ses dents : « Ah ! le
« gros butor ! qu'il le mériterait bien 1 » Il ne le porta pas loin.
Dès le lendemain je volai chez la marquise. On me dit qu'elle était dans son cabinet : j'entrai; je fus ébloui, enchanté par la diversité des fleurs dont il était orné. Elles frappaient en même temps la vue et l'odorat : la divinité était couchée sur son canapé avec un déshabillé jonquille. Elle avait fait placer à côté d'elle deux grands vases dans lesquels étaient deux branches d'aubépine, qui formaient un berceau autour d'elle. Le point de vue était charmant. Il fit naître à Zéphir le désir de figurer avec Flore dans la même niche.
Je voulus écarter un des vases, l'on se fâcha; je fus contraint de me glisser entre les branches fleuries. Je ne pus le faire qu'aux dépens de quelques piqûres. Je me préparais à les rendre avec usure à la beauté qui en était la cause, lorsqu'une épine pénétra dans mes reins; mais j'aurais eu mauvaise grâce à m'en plaindre, puisque le mouvement qu'elle me fit faire tourna au profit de l'amour : la marquise reçut le contre-coup.