‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 43 sur 48 · CHAPITRE X Boudoirs des femmes fortes · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Boudoirs des femmes fortes

J'entends par femmes fortes, non ces be'gueules, qui, fières de savoir quatre mots de latin ou de grec, d'avoir surtout nombre de pe'dants à leur table, arborent l'étendard de la philosophie pour jouer un rôle dans le monde en dépit de leur laideur. Les véritables femmes fortes, selon moi, sont celles qui, favorisées par la nature, ont reçu de ses bienfaisantes mains une âme brûlante, un cœur de feu : il en est beaucoup, dit-on, je le crois, mais je n'en connais à fond qu'un très-petit nombre. Pourquoi cela ? allezvous me demander. Oh ! pourquoi? Parce qu'une fortune ordinaire est bientôt épuisée, si l'on n'a l'art de l'économiser. J'imite ces joueurs prudents, qui, dérangés par quelques fortes parties de cavagnol ou de vingt-un, ne vont plus que dans les maisons où l'on s'amuse d'un petit jeu de commerce.

Madame de...., femme forte, s'il en fut

— i66 — jamais, n'a pas de boudoir d'hiver, ou, pour mieux dire, il est partout; dans l'embrasure d'une fenêtre, dans une garde-robe, sur un escalier : tout lui est e'gal. Pour celui d'été, je le connais; et l'on peut dire, à l'éloge de la Dame, qu'il n'est point fastueux. Il est tout uniment au bout de son jardin, dans un labyrinthe de charmille, où elle a fait élever, sur un piédestal, un Priape de bronze. Elle a, pendant longtemps, imité la fille de César. Elle plaçait sur la tète du Dieu des jardins une couronne, toutes les fois qu'il était témoin d'une de ses bonnes fortunes; mais faisant réflexion que la charmille serait dégarnie continuellement, elle ne lui fait'plus hommage que d'une feuille.

Le cabinet de la marquise de.... est aussi de ma connaissance. Elle y est peinte en Déjanire; elle est entre les bras d'Hercule. D'une main, elle se joue avec l'énorme massue du héros ; de l'autre, elle fait signe aux cinquante Danaïdes de se retirer. Sa fière contenance semble leur dire qu'elle seule les remplacera.

La grosse comtesse de.... est encore peinte dans son cabinet favori. Ce tableau représente Vénus à sa toilette, entourée de Plutus, d'Adonis, de Mars, enfin, de tous ses adorateurs. Ils ont l'air satisfait ; la divinité seule paraît mécontente. Le désir se peint dans ses yeux, et elle se tourne avec vivacité vers Mercure, qui,

sous les traits du chevalier de ... . entre en cachant plusieurs billets doux.

La baronne de .... n'a d'autre boudoir que sa galerie. Tout le monde sait qu'à la mort du fameux maréchal de.... elle a porte' dix-sept jours le deuil, en me'moire d'autant de tendres compliments qu'il lui adressadans douze heures. Aussi a-t-elle fait mettre au-dessus de son sopha le buste de ce he'ros en tout genre. Il porte dans ses mains un cadran, et du bout de sa flèche l'Amour marque cinq. On lit autour, en lettres d'or : Bel exemple à suivre !

La dame faisait un jour admirer le maréchal à un Gascon et, la larme à l'œil, ne tarissait pas sur l'éloge de sa bravoure. Elle montrait le cadran, comme une preuve incontestable. L'habitant de la Garonne essaya de la consoler, et lui promit de surpasser le héros qu'elle regrettait. Elle était intéressée à soutenir la gloire du défunt, et à rabaisser l'orgueil d'un audacieux ; le défi fut tout de suite donné et accepté. Vous vous doutez bien que la dame gagna ; mais. Dieux ! comment ? Elle triompha si bien, que son front eut à rougir de sa victoire. Elle essuya l'affront le plus cruel ! le plus impardonnable ! Elle s'en plaignit hautement, jura de déshonorer son adversaire, qui lui répondit effrontément : « Madame, vous aviez quatorze « ans quand le maréchal, aidé de vos charmes « et de votre jeunesse, se signala si bien. Eh ! « donc, tâchez de reprendre vos premiers at-

« traits, et vous verrez alors , sandis ! vous ver- « rez quel homme est le chevalier de Ventillac ! « Vous avez vu jouer le Galant Coureur ? Eh « bien ! je ressemble au héros de la pièce, « je vais bien ou mal, selon la beauté' du « terrain. »

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