CHAPITRE XI Boudoirs consacrés à l'intérêt
OH, pour le coup ! nous dit le président, je ne tarirais pas si je voulais vous peindre tous les re'duits qui respirent l'inte'rêt : j'en ai vu bon nombre : mes créanciers en savent quelque chose.
Je ne vous parlerai pas des boudoirs de ces petites filles, qui, pour imiter les grandes dames, et afficher des connaissances qu'elles ne possèdent pas, ont la fureur des livres, des estampes ou des coquillages ; l'entrée n'en coûte pas beaucoup, pourvu qu'on arrive avec un livre bien relié, une image encadrée, une écaille d'huître tournée singulièrement ; la divinité qui, comme j'ai dit, ne se connaît à rien, ne vous chicane pas sur la valeur réelle de l'offrande, vous admet à son culte, et vous ouvre le sanctuaire.
Le cabinet de la petite Mimi est agréable. Il est orné de deux tableaux excellents. L'un re-
présente la métamorphose de Jupiter en pluie d'or. On y voit Danaé voluptueusement renversée sur son lit, le sein découvert, la bouche et les mains ouvertes pour ne rien perdre des faveurs du dieu. Le second tableau est la parodie du premier ; Mimi y est peinte à peu près dans le déshabillé de la fille d'Acrise. Un milord est à ses pieds. D'une main, elle lui fait remarquer la brillante métamorphose du souverain des dieux ; de l'autre, elle semble ne soulever la toile qui cache les trois quarts de ses charmes, que pour y recevoir les guinées que l'Anglais laisse tomber. Le cabinet est joli comme vous voyez ; mais la vue en est chère, puisqu'on ne peut y entrer sans imiter Jupiter ou l'Anglais.
Le réduit amoureux de Sophie est moins gai, mais aussi ruineux. Comme ses dépenses excessives ont épuisé ses ressources, et lassé ses créanciers ; qu'elle a été obligée de se retirer dans un endroit privilégié, et qu'elle n'ose en sortir crainte d'être arrêtée, son cabinet est tapissé avec les sentences qu'on a obtenues contre elle. Aucun de ses adorateurs ne peut espérer de la fléchir, sans avoir au préalable enlevé un des papiers timbrés^ et sans avoir en même temps payé la somme à laquelle ladite demoiselle a été condamnée par ladite sentence, pour les causes y portées^ sans préjudice d'intérêts, frais, dépens, etc. Je fias contraint par corps à payer le mémoire de son herboriste ; c'était le moin-
dre, il était taxé à cent louis ; l'article seul du cerfeuil montait à huit cents livres.
J'ai encore fre'quenté chez la fameuse Victoire et chez sa sœur. Leurs cabinets n'ont rien de merveilleux; ils peignent cependant bien le caractère des princesses. L'aîne'e est représentc'e sous la figure d'Atalante cessant de fuir son amant pour ramasser des pommes d'or. La cadette est peinte en Bastienne; elle tient un papier de musique, sur lequel sont e'crits en très gros caractères et très lisibles, ces vers que chantait avec tant de grâce la femme de l'Anacréon français :
A Paris la richesse Se donne à la jeunesse, Et pour en ramasser Il ne faut que se baisser.
Le réduit de la marquise de .... semble d'abord annoncer la volupté seule : ne vous y fiez pas, c'est un imposteur. Il est entouré de glaces, de sorte que la marquise ne peut faire un geste, sans que ses grâces, multipliées h l'infini, ne causent la plus vive des sensations. Deux petits Amours soutiennent les rideaux qui couronnent la niche où est le sopha, mais du petit bout du doigt seulement, et comme pour dire qu'un rien peut les faire tomber. Un troisième Amour, avec une couronne de myrte à la main, semble vous agacer en vous la présentant. Rien ne serait plus charmant, si une
maudite table de jeu qui ligure toujours dans le milieu de ce cabinet délicieux, n'en détruisait, selon moi, toutes les beautés. Il faut absolument faire la partie de madame, qui a l'heureuse habitude de gagner presque toujours. Si quelquefois le sort triomphe de son adresse, ses doigts profitent de la distraction que ses beaux yeux vous donnent. Je la surpris un jour qui faisait tout doucement passer mes fiches de son côté. Je la pris sur le fait ; je m'écriai tendrement : « Belle main, laissez ma boîte, prenez mon cœur ! » Dès ce moment je fus disgracié, et je passai pour un impoli qui ne connaissait pas les droits du beau sexe.
Vous connaissez tous la belle Sophie. Quelques personnes la placent au rang des femmes fortes, quelques autres dans la classe des beautés voluptueuses ; pour moi, je sais qu'en femme sensée, elle ne satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du côté de l'intérêt. Ce dieu règne de préférence dans son cœur, et lui vaut une place dans ce chapitre. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé d'après les aventures et le caractère de la dame, va vous la peindre entièrement.
Sophie est représentée devant son pupitre pinçant la guitare ; un militaire est à sa droite, donnant du cor ; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-
vis jouant de la poche. On lit sur le haut du papier de musique : Concert à trois.
Le lourd Midas, qui avait demandé à l'Apelles moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie ; le militaire, l'abbé et la belle n'ont eu garde de l'instruire.
Oh ! parbleu 1 j'allais oublier le boudoir de Rosalie. Il est assez simplement décoré ; mais on y voit à côté du meuble le plus conséquent, un buste de carton , qui représente l'Amour vêtu en quinze-vingt. On n'a pas oublié la petite tasse; tout le monde est obligé d'y mettre, sans quoi la prêtresse, qui n'est pas aveugle comme le dieu, vous boude.
Il est arrivé à ce sujet une histoire que je vais vous raconter. Le héros est un Suisse d'une taille et d'une grosseur démesurées. Un jour au sortir d'un grand repas, il voit notre belle, pousse quelques hoquets en guise de soupirs, fait brusquement sa tendre déclaration ; on le conduit dans le cabinet mystérieux : on lui fait remarquer le petit dieu ; il sourit de l'idée ; on lui montre la tasse de l'aveugle ; il demande pourquoi il la porte : on le lui explique. Comme il n'entendait pas le français, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'à moins de douze louis le petit dieu ne lui serait pas favorable.
Le Suisse, tout en trouvant que le petit l'Amour était pien cher, paie son poste, en prend
possession, y plante son étendard, et s'y endort. La belle, peu faite à un poids aussi lourd et aussi immobile, veut s'en débarrasser, s'agite de son mieux, peste, crie, menace ; peine perdue ! Elle allait enfin étouffer, quand l'énorme masse, en se réveillant, lui adresse ces paroles : « Montame^ fous point faire tant de tapage. Moi « l'y être perché pour mon l'argent à moi, « moi afoir donné dou^e louis à fous pour « monter, moi en fouloir le double pour moi (.( descendre. »
Peignez-vous la situation de la pauvre Rosalie. Intéressée comme l'est la princesse, elle ne savait trop si elle étoufferait bravement sous son fardeau, ou si elle perdrait vingt-quatre louis. Le Suisse généreux vit son embarras et se contenta de la somme qu'il lui avait donnée. Elle la lui rendit, bien désespérée de renverser le proverbe, et d'être obligée de dire : Un Suisse et point d'argent. Elle jura dès ce moment une haine éternelle aux treize cantons. On prétend même qu'elle a poussé l'animosité jusqu'au point de cabaler contre la tragédie de Guillaume Tell.
Le président termina là l'histoire de ses voyages. Nous examinâmes de nouveau son cabinet. Nous lui donnâmes la préférence sur tous ceux que son propriétaire nous avait peints; nous louâmes beaucoup sa simplicité ; le sopha qui l'entoure nous parut surtout très commode, et nos compagnes firent un cri de joie. Vous
en devinez sans doute la raison ? En tout cas, vous allez l'apprendre dans le chapitre suivant, qui sera le dernier. Du moins, je l'espère. Je l'espère aussi, s'Jcriera peut-être quelque lecteur malin. Qui ne donnerait pas ce bon mot pour toutes les épigrammes de Martial?
-yg*-