CHAPITRE XII L'amour est un fûté matois
LE cabinet de l'Aurore fit son effet; nous rajeunîmes comme Titon. Nos divinités, qui s'en aperçurent, en poussèrent, comme je l'ai dit, des cris de joie. Les friponnes se doutaient bien que nous vieillirions de nouveau dans leurs bras.
En effet, nous brûlions tous d'avoir quelque lustre de plus. Le pre'sident partageait nos désirs; il tira un rideau qui, servant de nuage à la lune, mit l'Amour à son aise : ce dieu fit, dans l'obscurité, une ample moisson, et s'endormit enfin sur les myrtes qu'il venait de cueillir. Hélas 1 il était loin de croire que la dévotion viendrait le réveiller.
On se rappelle sans doute notre aventure chez le commissaire. On a vu que nous l'avions plaisanté; mais, après notre départ, comme les moines connaissent tout le monde, celui que nous avions si mal à propos arrêté dans sa course
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donna nos noms et nos demeures; il obtint à ce prix la liberté de Manon et la sienne. Le commissaire, piqué que nous eussions osé rire de la liaison amoureuse qui régnait entre lui, le moine, Manon, sa femme, le clerc, la servante, son valet et le sergent du guet, fut porter plainte au père de Persac.
D'un autre côté, le révérend moine se trouvait le directeur de la vieille parente de notre président ; il alla lui dire que, chargé par une de ses pénitentes de sauver l'honneur d'une famille respectable en conduisant une jeune personne qui avait fait un faux pas chez une de ses parentes, M. de Persac, accompagné de deux ou trois libertins, l'avait forcé d'aller chez un commissaire révéler au grand jour la honte de la demoiselle déguisée en abbé , et qu'il avait en même temps exposé sa démarche, toute honnête , toute charitable , à de malignes interprétations.
Ce n'est pas tout. On doit se souvenir encore des menaces de la danseuse. « Je vais, nous « avait-elle dit, parler à des personnes qui vien- « dront troubler vos plaisirs. » Elle part, guidée par la vengeance : en traversant le boulevard, elle rencontre la bouquetière , lui fait part de ses chagrins et de ses projets, apprend d'elle le nom de la rue où loge le père de Persac, y vole, trouve le vieux président et sa parente gémissant tous les deux sur le sort d'un malheureux jeune homme qui se damne, leur indique le
— '79 — théâtre de ses plaisirs; ceux-ci montent en carrosse, arrivent , percent jusque dans le cabinet où nous dormions tranquillement, et, dévoilant la lune, voient nos diverses attitudes. Nous nous étions presque tous débarrassés de nos robes : ainsi le tableau ne devait pas être édifiant.
La petite marchande, connaisseuse en bijoux, avait porté la main du chevalier sur les plus précieux. L'actrice me prenait encore pour charmant. La Diane se trouvait dans les bras du président : elle voulait bien faire voir qu'elle était la déesse des bois et de la chasse, puisqu'elle avait sa main sur un javelot toujours sûr de ses coups, et l'autre sur le taillis délicieux où se font les chasses les plus agréables.
A ce spectacle, les deux dévots firent plusieurs signes de croix , et nous éveillèrent en nous donnant pieusement à tous les diables. Nous détalâmes sans dire mot, croyant avoir les deux rabat-joie sur nos pas; cependant, nous avions déjà pris nos habits qu'ils ne paraissaient point. Je suis perdu ! s'écria douloureusement le président ; sans doute qu'ils brisent et cassent tout dans mon cabinet. Nous y courûmes; nous regardâmes à travers la serrure , et nous vîmes qu'au lieu d'en détruire les beautés ils étaient dans la plus plaisante des extases... Ah! que l'Amour est fin !
Monsieur le président, disait la vieille dévote en toussant, voyez, voyez comme ces maudits
renégats, ces libertins, ces infâmes poussent la sensualité jusqu'au dernier point. Respirez un peu l'odeur suave que ces fleurs exhalent. Contemplez ce plafond, ce parquet. O dieux ! quelle imagination diabolique 1 Tout en disant cela, elle passait ses bras dans une des robes que nous avions laissées, et dérangeait l'énorme perruque du président en chargeant ses épaules d'un carquois. — Que dites-vous, continua-t-elle, de cette parure ? — Que le diable même l'a inventée, répondait le président; elle est tout à fait séduisante : je crois vous voir à l'âge de quinze ans. — Vous êtes aussi tout à fait rajeuni, poursuivait la vieille sibylle , en soupirant d'une façon plaisamment ridicule.
Eh bien! s'écria le président en s'asseyant, ne voilà-t-il pas un malheureux sopha tout à fait dangereux ? Voyez comme on Fa fait bas et large 1 Reposez-vous-y un instant , vous devez être fatiguée. — • Comment ne le serais-je pas ? Les désordres de votre fils m'ont si fort' tourmentée toute la journée... En effet, ce sopha est bien commode! Monsieur le président, ce réduit est trop agréable pour des profanes; il faut l'enlever à votre fils, et nous viendrons nous y recueillir, y faire des méditations. — Oui ; mais si le diable , accoutumé à y régner, nous y tend quelque piège ? — 11 n'aura garde ! Est-ce à des personnes d'une sagesse si bien éprouvée qu'il osera se jouer? Il serait trop certain de ne pas triompher. — Madame, il est
bien malin I et je sens qu'il me tente de'jà. Vos charmes, relevés par cette parure, font sur moi un effet si surprenant! — Eh ! non, vous dis-je. D'ailleurs, je saurais bien le repousser. Ce ne serait pas la première fois. — Repoussez-le donc , madame. Je le sens , je le vois ; le voilà triomphant. — Bon 1 bon ! vous plaisantez. Je voudrais bien voir cela. — Voyez donc 1 voyez donc vite 1 II n'est pas besoin que vous preniez vos lunettes. — Fi , monsieur le président ! Vous êtes un réprouvé, un pervers ! Finissez donc ! Que voulez-vous faire ? — Succomber à la tentation, c'est un moyen excellent pour n'être plus tenté.— Vous me scandalisez furieusement, monsieur le président... mais continuez... vous êtes si fort possédé du démon que vous vous adresseriez, peut-être, à quelque mondaine qui ne vous garderait pas le secret... causerait du scandale... et ferait disparaître votre réputation d'homme pieux... Il faut avoir de la charité pour son prochain... Dieu nous l'ordonne. — C'est très bien dit 1 — D'ailleurs, j'ai fait tant de bonnes œuvres que le ciel serait injuste s'il ne nous pardonnait pas une malheureuse petite faiblesse. Ils se turent, et prouvèrent qu'ils avaient efFectivemeni le diable au corps : ils faisaient des mines de possédé.
Saturne et Cybèle, ridiculement ornés de la parure d'Hébé, font cahin-caha une scène amoureuse; et l'Amour, qui jadis avait été très souvent bercé sur les genoux de la dame , s'en
éloigne à tire d'ailes , crainte d'y trouver présentement son tombeau.
Nous partîmes tous d'un grand éclat de rire, et nous déconcertâmes si bien les vieux amants qu'ils n'ont plus osé gronder notre aimable président. Nous montâmes en carrosse sans savoir où passer le reste de la soirée; il n'était que deux heures après minuit. Heureusement , il y avait encore du monde aux Comédiens de bois. Nous y trouvâmes toutes les femmes dont la bouquetière nous avait raconté l'histoire : nous voulûmes les railler ; mais la danseuse avait déjà publié sa vengeance, et nous fûmes si bien persiflés que nous jugeâmes à propos de nous retirer. En passant devant la porte de notre commissaire, nous y vîmes, à la clarté de nos flambeaux, une femme qui parlait de très près à un homme : nous ne pûmes distinguer si c'étaient la dame et le clerc, ou bien la cuisinière avec le laquais ou le sergent. Nous entendîmes très distinctement le perroquet, qui, dans la journée, ayant sans doute entendu prononcer nos noms très souvent , les répétait en raint de toutes ses forces.
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