‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 5 sur 48 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Du genre et de V origine de l'ouvrage.

LE chevalier s'empressa de joindre l'abbé. Celui-ci était occupé à raconter son aventure au président de Persac : le chevalier lui fait part de la sienne. Oh, parbleu, s'écrie le président, l'abbé a été payé de la dédicace, le chevalier a tiré parti de l'envoi; je veux aller dire à la comtesse ce qui a donné lieu à l'ouvrage, et l'orner d'un avant-propos de ma façon. J'ai vu quelquefois la dame, je lui ai même une obligation essentielle; c'est elle qui m'a conseillé de mettre de la poudre à la maréchale : je lui ni demandé la permission de lui faire ma

cour; je ne puis trouver un instant plus favorable. Il dit, il part, il arrive.

La comtesse était à sa toilette, occupée à sourire à celle de ses femmes qu'elle honorait de sa confiance, et à désespérer les autres. Le président, après le premier compliment, aperçoit une brochure presque ensevelie sous un tas de rubans et de pompons : il demande ce que c'est. Un ouvrage nouveau, lui dit-on; il est intitulé le Souper. — Ah! je le connais; c'est l'histoire d'un souper déhcieux que j'ai fait avec quelques filles à la mode, l'auteur et un mousquetaire de mes amis : ils sont aussi tous deux de votre connaissance. — Oui, je les connais; comme cela, assez superficiellement; mais, vous me surprenez, président, quoi ! vous faites des soupers avec des créatures, et vous l'avouez ! Voilà qui est monstrueux! — Hélas! Madame, s'écria le président, en pressant doucement les genoux de la comtesse avec le sien, pour n'être pas aperçu de ses femmes, je suis bien excusable, puisque je ne m'engage dans des parties semblables, que pour oublier une ingrate que j'aime, que j'adore et qui

feint de ne pas voir tout l'amour qu'elle m'a inspiré! — Mauvaise excuse! quand on est fait comme vous, on triomphe tôt ou tard b. force de persévérance. Gardons cet entretien pour un autre temps : je sens que je vous gronderais de votre peu de délicatesse; je n'entends pas raison là-dessus : parlons de l'ouvrage de l'abbé; oubliez qu'il est de votre ami ; dites-moi franchement ce que vous en pensez. Est-il passable ? L'auteur a-t-il évité cette ennuyeuse symétrie qui annonce les productions d'un pédant? Le fonds en est-il amusant, varié, c'est-à-dire décousu? L' a-t-il parsemé de ces traits équivoques sur lesquels une femme décente peut à son choix glisser ou s'étendre en définitions? Le style en est-il rapide, inégal, négligé ? A-t-il, enfin, travaillé en homme du monde, et pour les gens d'une certaine façon ?

— Madame, dit gravement le président, je crois pouvoir décider d'un ouvrage d'esprit : j'ai, dans ma tendre jeunesse, mis le code et le digeste en vers burlesques, et je lis toutes les brochures du jour. Je vous assure que celle-ci aura le bonheur de vous plaire.

Vous y reconnaîtrez l'empreinte de ce siècle agréable qui se moque des règles, et confond avec une gentillesse singulière tous les genres, tous les styles. Vous louerez l'adresse avec laquelle l'auteur a su prendre tous les tons : celui du conte, du roman, de la pastorale, des petites pièces fugitives, du poème surtout! voilà ce qui cause le plus mon admiration. Il ne faut pas disputer des goûts. Monsieur Tur caret trouve qu'une trompette marine fait tout l'agrément d'un concert, et jette dans une douce rêverie : je soutiens que la poésie, ses portraits, son emphase, son enthousiasme parent merveilleusement un ouvrage en prose. Enfin, vous verrez. Vous croyez peut-être que l'amitié m'aveugle; je gage une discrétion, ma belle dame, qu'après avoir lu cette brochure vous ne pourrez jamais me dire quelle espèce d'ouvrage c'est.

— Comment donc? s'écria la comtesse avec admiration, ce sera du délicieux! — Oui, du délicieux; c'est le mot. — D'honneur, je suis comblée que le petit abbé ait du talent : l'on pourra du moins s'intéresser à lui. D'ailleurs, la mort vient de m' enlever

un serin pour qui je veux qu'il fasse une cpitaphe; ma petite chienne est en folie, et je le prierai de fiiire son épithalame. Le champ est vaste! elle est charmante, ma petite Thisbé, et je la marie à Pyrame, le petit toutou de la grande marquise. Vous le connaissez ? Mais il lliut mettre le temps à profit, et pendant qu'on me coiffe, soyez mon lecteur. — Moi, Madame? — Oui, vous. — Songez, dit le président, à demi voix, que vous me mettez dans le plus cruel embarras, nous trouverons des situations, dont la peinture, jointe à vos charmes, et à la passion violente que vous m'avez inspirée... ne peuvent que me rendre l'homme le plus malheureux... à moins que vos bontés... La comtesse ne répondit rien, remit en riant la brochure entre les mains du président, lit défendre sa porte, donna une gimbelette à sa chienne, en la priant de ne point interrompre la lecture qu'on allait faire; et le lecteur, encouragé par un coup d'œil flatteur, lut le conte, le roman, l'histoire, le poème, enfin ce qui suit, et que vous appellerez comme il vous plaira.

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