‹ Les contes de l'abb© de ColibriChapitre 6 sur 48 · CHAPITRE PREMIER Joli souper manqué · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Joli souper manqué

Nous étions à la fin du mois d'Août. La chaleur excessive de la journée, et une aventure qui m'était arrivée la veille, me mettaient de fort mauvaise humeur ; j'étais insoutenable, et je me boudais moi-même.

Je ne savais pas trop si j'irais bâiller dans quelqu'un de nos spectacles, ou lorgner aux Thuilleries, quand je m'avisai de monter pour me distraire, chez le chevalier de.... jeune mousquetaire, vif, enjoué, sémillant, ne parlant jamais, comme la plupart de ses camarades, de son major, ni des écuries de l'hôtel ; mais j'avais fort mal pris mon temps, il n'était pas de meilleure humeur que moi, et J'arrivai fort à propos pour ses gens.

Ah ! mon ami, s'écria-t-il dès qu'il m'aperçut, je suis inconsolable. — Je le suis aussi; mais qu'est-ce ? Aurais-tu perdu l'argent que tes parens t'envoyaient pour acheter une compagnie de cavalerie? — Oui; mais ce n'est pas ce qui me chagrine. A propos, qu'as-tu toi-même? Est-ce qu'il ne serait pas question du charmant abbé à la première nomination ? — Bon ! c'est bien ce qui m'inquiète. L'on fera tôt ou tard attention à mon mérite ; d'ailleurs, je puis attendre commodément, n'ai-je pas un bon bénéfice de hasard ?

Qu'appelles-tu, me dit le chevalier, en éclatant de rire, un bénéfice de hasard? — C'est le cœur d'une prude qui, voulant arranger en secret les bienséances et ses plaisirs, nous donne la direction de ses affaires. — Ah ! fort bien ! je comprends. Songe que je suis chevalier de Malte, et que je puis posséder des bénéfices aussi bien que toi ; mais apprends-moi enfin quel est le sujet de tes chagrins. — Le voici ; prends part à mon infortune. Tu connais ma vieille présidente ? Je l'ai fait voir à tous mes amis comme une curiosité. C'est bien l'antique la plus rare ! Ennuyé du triste métier d'antiquaire, je voulus me distraire avec un morceau plus moderne que je lorgnais au Palais.

C'est une jeune marchande tout-à-fait aimable. Ses yeux fripons disent aux passants : « Messieurs, si vous voulez faire emplette d'un joli

u bijou, entrez ici ; adressez-vous à moi, et non « à mon mari. »

Je l'aimai le premier jour que je la vis, le second je lui fis ma déclaration, le troisième je lui e'crivis un billet conçu en ces termes :

« Je sais, mon bel ange, que votre mari doit « passer la nuit à la campagne : j'irai souper « chez vous, si je puis me débarrasser d'une M vieille folle qui m'excède à force de tendresse. « Je ne mènerai avec moi que l'amour, prenez « soin de ne garder auprès de vous que les « grâces. »

J'écris ensuite à la présidente qu'une migraine affreuse m'empêche d'aller chez elle. Je donne les deux lettres à mon laquais. Admire mon malheur! le butor s'enivre; et comme j'ai la prudence de ne mettre jamais d'adresse sur mes épitres amoureuses, il fait le quiproquo le plus impardonnable, et plus que suffisant pour le faire chasser, si je lui payais exactement ses gages.

La présidente reçoit le premier billet, vient furieuse chez moi, m'accable de reproches ; et dans le temps que je cherchais à m'excuser, la marchande, alarmée sur ma santé par le billet que j'avais destiné à sa rivale, arrive, et me jette dans le plus grand embarras ; conclusion, mon cher, l'intérêt l'emporta, comme à son ordinaire, sur l'amour. Je fus obligé de congédier Hébé pour traiter Cibèle; mais parbleu je m'en vengeai bien, et je lui fis chère très mince.

— Je partage tes chagrins, me dit le chevalier écoute, et tu conviendras que je suis aussi malheureux que toi.

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