CHAPITRE II
Le chevalier raconte comment il a manqué aussi un souper charmant. — Tour de vieux mousquetaire. — Projet d'un souper plus heureux dans une petite maison.
J'ÉTAIS avant-hier à l'amphithéâtre de l'Opéra ; fort ennuyé d'y voir des hommes qui faisaient des efforts inutiles pour ressembler à des monstres, et des petits monstres qui, malgré tout l'art imaginable, avaient à peine figure humaine ; j'allais sortir, quand je vis paraître un ange sous l'habit d'une furie.
Je l'avouerai, mon cœur fut frappé. Que dommage, m'écriai-je, qu'une si belle enfant profane ses belles mains en agitant la torche infernale ! et qu'elle doit avoir bien meilleure grâce, lorsqu'elle joue avec le flambeau de l'amour !
Un de mes camarades, qui était avec moi, s'aperçut de l'impression que la danseuse fai-
it sur mon cœur ; il me quitta, et revenant au
bout d'une demi-heure : « Tranquillises-toi, me dit-il, tu verras de près la beauté qui te charme.
Le duc de , à qui elle appartient, ne va pas
ce soir chez elle, j'ai obtenu la permission d'occuper sa place. A dix heures précises on portera chez la belle un souper fin, délicat, que je viens de faire ordonner. Nous humaniserons la furie, et nous la lutinerons à notre tour. »
J'eus seulement le temps d'embrasser mon ami, parce que la danseuse reparaissait. La volupté dirigeait ses mouvements ; mon âme les suivait tous, et mon imagination, perçant à travers les vêtements de l'Euménide , me faisait voir l'olympe caché sous la livrée des enfers.
Nous nous promettions tous les plaisirs des dieux, quand le duc de...., que nous ne connaissions pas, qui était derrière nous, et qui avait entendu tous nos complots, sut bien trouver le moyen de les déranger. Il courut chercher celui de nos officiers qui était de garde à ce spectacle , et nous montrant de loin : « Je « vous avertis, lui dit-il, que ces deux jeunes « gens ont formé le dessein de se couper la « gorge en sortant d'ici : croyez-moi, mettez-y « bon ordre en vous assurant d'eux. » Eh, le bourreau ! c'était lui qui nous assassinait.
Notre officier remercia le duc, obligea mon camarade et moi de monter dans une voiture, nous ramena chacun chez nous, où il nous ordonna les arrêts jusqu'à nouvel ordre; et nous
avons passe, en enrageant, cette môme nuit que nous destinions aux délices.
Enfin, je pestais encore ce matin de grand cœur, quand j'ai vu entrer chez moi l'officier qui nous avait arrête's. Il était avec mon camarade ; il nous a raconté la supercherie du duc qui venait de l'en instruire, en nous invitant tous trois à dîner. Cet aimable seigneur nous a tant pressés de nous rendre à ses invitations, le plus souvent qu'il nous serait possible , en échange du souper qu'il nous avait escamoté, nous a prié avec tant de grâce d'excuser un tour de vieux camarade, que nous avons plaisanté nous-mêmes sur notre aventure. Cependant j'enrage 1 voilà une nuit délicieuse que j'ai perdue.
— Mon ami, dis-je au chevalier, en l'embrassant avec transport, tu te montres digne de moi. Qu'il est beau de voir deux jeunes gens sentir le prix du temps, et gémir de le perdre 1 C'est peu de nos regrets ; le président de Persac m'attend, il brûle de faire connaissance avec toi, allons lui demander à souper dans sa petite maison : je t'assure que demain le jour en paraissant ne nous fera pas rougir.
-yy