Acte tt, scène
Que pourrai-je vous dire, mes amis , du bal d'un ministre? Vous le savez , aux jours de fête, les pauvres ouvriers comme nous ne vont guère dans> les hôtels de ce qu'on appelle les grands, que lorsqu'il y a des tentures à poser, des guirlandes à suspendre, et des tapis à fixer sur le parquet. On ne tolère la veste qu'au moment du travail ; mais quand l'ouvrage est fini, alors que les cristaux des lustres commencent à scintiller sous le feu des bougies, '; de grands laquais, zébrés de galons, parcourent les appartemens, et nous poursuivent de salle en salle, jusqu'à ce que nous cédions la place aux privilégiés du plaisir.
Ce que je sais du bal donné par le duc d'Otrante, c'est que vers une heure du matin, au moment où les cavaliers offraient la main aux dames pour les conduire dans la salle du banquet, un cri de femme s'éleva du milieu de la foule; une rumeur sourde circula dans les salons ; on se pressa
autour d'un jeune colonel en grand uniforme qui parlait avec chaleur à un vieillard pâle, maigre, et dont les yeux lançaient des éclairs décolère sur son jeune interlocuteur. Le brillant officier, c'était Gustave Kenou ; le vieillard, M. Orbelin.
— Non, monsieur, disait le mari de Pauline; non, je n'accepte pas vos excuses ; parce que vous avez cru que madame était sans défense, vous l'avez insultée. Sans doute vous ne m'attendiez pas si tôt dans cet hôtel ; mais c'en est assez pour ce soir, ne troublons pas plus long-temps la fête de Son Excellence ; il suffit à ma vengeance d'avoir pu vous faire convenir que yous vous êtes conduit lâche* ment aujourd'hui. Si vous tenez à faire oublier votre manque de courage en montrant un peu plus de coeur demain... je serai à vos ordres. Viens , ma bonne amie , ajouta-t-il en se tournant vers sa femme , qui osait à peine lever les yeux ; ne tremble pas ainsi ; ne pleure pas, tu es vengée de l'offense que monsieur t'a faite ; je devais bien cette protection à ta vertu. Après avoir dit, Orbelin emmena sa femme. Gustave pleurait de rage, et cependant il s'accusait.
Quand le duc, qui n'avait pas été présent à cette scène, vint pour interroger le colonel , on ne put savoir au juste quelle était cette offense qui venait d'indigner si fort le vieux notaire. On parla d'une calomnie dite à l'oreille d'un des convives et entendue par lé mari ; on prétendit aussi que c'était une expression impolie échappée à Gustave. Les uns voulaient que ce fût un geste offensant ; les autres, une proposition coupable faite à Pauline, qui l'aurait repoussèe avec mépris. Le colonel avouait qu'il avait eu tort, que les reproches de M. Orbelin étaient justes, et qu'il méritait toute sa colère; quant au véritable motif delà querelle, on l'ignora toujours : ni l'offenseur ni l'offensé ne voulurent éclaircir les doutes.
Gomment le notaire, que nous avons laissé chez lui^ après le départ de Thérèse, s'était-il trouvé au bal du ministre? Quel événement avait pu amener un tel éclat? C'est ce que nous allons savoir.
Thérèse était montée en voiture, André venait de descendre chez la portière pour médire avec elle de la femme de chambre, qui, à 1* imitation de sa maîtresse^ oubliait, pour les joies du bal, un mari malheureux, malade aussi peut-être? car on ne la croyait pas instruite du sort de Philippe Hersant. Les domestiques avaient refermé leurs portes ; Orbelin se trouvait absolument seul. Dans ces momensde solitude, son imagination, déjà vivement affectée de l'indifférence de sa femme , concevait les soupçons les plus pénibles ; il avait beau essayer de les combattre, ces doutes revenaient toujours plus puissans que sa raison , plus forts que sa volonté. Malgré les peines qu'il se donnait pour chercher dans la jeunesse et dans la légèreté de Pauline des excuses à sa conduite passée, il ne pouvait s'empêcher de penser à cet homme qui se plaçait continuellement entre sa femme et lui. L'image de Gustave surgissait toujours dans les réflexions du notaire comme l'écueil du ménage, comme la barrière où venaient se briser les sages résolutions de Pauline, et les projet^: de bonheur qu'il osait encore former pour l'avenir. — Ils sont déjà liés par le mensonge, ils ne peuvent tarder à l'être par le crime, se disait le vieux notaire. Et pourquoi donc se pressait-elle, il y a quelques jours, de se défendre d'une infamie dont je ne l'acf cusais pas? Etait-ce donc le cri de sa conscience, l'aveu involontaire d'une faute? Et ses promesses de l'autre nuit! elles étaient sincères ! et, pourtant , comment les a-t-elle tenues ? Pauline obéit à une puissance dont je dois la délivrer ; s'il est trop tard maintenant pour que la paix rentre Jamais dans mon âme, j'espère qu'il est temps encore de
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sauver, au moins en apparence, l'honneur de mon nom. Trop agité pour penser à prendre du repos, OrbeHn forma le projet d'aller retrouver sa femme au bal, et, sans avoir consulté ses forces, il s*babilla seul, descendit sans bruit, puis il prit une voiture de place qui le conduisit à l'hôtel du ministre.
On annonça le notaire; mais un nom obscur comme celui d'Orbelin devait passer inaperçu au milieu des noms célèbres de toutes les illustrations de l'empire, dont l'huissier avait fait résonner les titres. Le notaire se retira dans une embrasure de fenêtre ; il vit sa femme passer, à chaque quadrille nouveau, des mains d'un sénateur dans celles d'une Excellence. Gustave papillonnait auprès de toutes les femmes ; il avait la délicatesse d'afficher la même effronterie avec chacune d'elles , afin qu'on ne pût soupçonner qu'il n'en avait déshonoré qu'une. Cependant, après une contredanse, le colonel sortit du salon ; il disparut dans le jardin de l'hôtel. Bientôt après Pauline le suivit; une seule personne remarqua ce manège : c'était Orbelin ; il marcha sur les traces de sa femme, et arriva au moment où le jeune cousin, impatienté d'avoir attendu , accueillit par ces mots la tardive Pauline :
— Pourquoi avez-vous été si long-temps à me rejoindre? Vous savez bien , ma chère, que je n*aime pas à attendre. — Mon ami, répondit la jeune femme, ne te fâche pas ; je devais craindre que quelqu'un ne vint à remarquer notre absence. — Vous, n'avez pas encore pris assez de précautions, s'écria le notaire, qui ne pouvait plus douter de son malheur.
Madame Orbelin se crut frappée de mort en reconnaissant cette voix; Gustave fit bonne contenance. — Monsieur a sans doute quelque chose à me dire, reprit-il après quelques minutes de silence ; retirez-vous, madame, vous êtes I. (i
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de trop dans une explication de ce genre. Pauline voulul tomber aux genoux de son mari pour lui demander grâce; il la releva avec douceur , et lui dit froidement : — Vous avez entendu Tordre de monsieur, il faut lui obéir, madame; c'est votre devoir, puisque vous lui appartenez ! Ce coup brisa Tâme de la jeune femme ; elle se jeta entre les deux cousins, qui se mesuraient de l'œil. — Ce que vous faites est inutile, continua le notaire ; nous n'avons rien à faire ici qu'à nous parler ; soyez plus calme, votre robe de bal pourrait souffrir de ces mouvemens brusques; veuillez nous attendre sur le perron du jardin, nous irons bientôt vous y retrouver.
Pauline essaya encore, par ses larmes et par ses prières, de s'opposera une explication dont les résultats devaient être sanglans. Orbclin, fatigué des pleurs et des soupirs de sa femme, mais toujours calme, s'adressa à Gustave: — Puisque madame ne tient p^s compte de mes prières, colonel, ayez donc la bonté d'user des droits que vous avez sur elle pour l'éloigner d'ici. — Et pourquoi ne nous éloignons-nous pas nous-mêmes, monsieur? répondit Gustave.
— C'est juste ; votre bras, et ayons l'air de causer.
Ils tournèrent une allée du jardin. Quands ils se virent absolument seuls, Orbelin s'arrêta, il prit la main du colonel, et lui dit d'un air sombre : — Vous êtes un misérable, mon cousin 1 — Monsieur d'Orbclin, j'ai mérité votre colère, mais non pas votre mépris , car je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions que vous pourrez exiger. —
— C'est un combat à mort entre nous. — Soit! je l'accepte.
— Maintenant il faut que vous me juriez sur l'honneur que votre détestable intrigue n'a pas de confidens. — Je vous jure que personne ne connaît mon amour pour Pauline ; bien plus, je vous promets que si j'ai le malheur de survivre à ce déplorable combat, on ignorera toujours le
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motif de notre querelle. — C'est bien, Gustare; je ne tous pardonne pas de m'avoîr trompé , mais je garde encore quelque estime pour tous. — Je crois qu'il faut rentrer dans les salons ; si l'on Tenait à la rencontrer, son trouble, ses larmes, pourraient faire deviner le sujet de notre entrelien. — J'approuve cette discrétion de votre part; cependant il faut qu'aux yeux du monde notre duel ait un motif raisonnable. -* £h bien t je vois un moyen : insultez-moi en pleine assemblée, répliqua Gustave, cela suffira. — Non, répondit Orbelin en réfléchissant, j'aime mieux que l'injure vienne de vous ; c'est plus naturel, vous êtes jeune, impudent : vous m'outragerez en présence de vingt personnes, je vous demanderai raison de l'offense ; vous m'off^rirez des excuses, je les refuserai, et du moins les apparences seront sauvées. — C'est convenu, répondit le colonel en serrant la main du notaire. Ils revinrent sur leurs pas ; Pauline était restée à la même place. — Votre bras, madame, lui dit son mari. Elle chercha à l'interroger des yeux; mais il avait conservé trop de sang-froid pour qu'elle pût deviner le résultat de son entretien avec Gustave. Ils étaient rentrés tous trois dans les apparteniens du ministre, et le colonel ne se hâtait pas de tenir sa promesse. Orbelin, craignant que la pâleur de sa femme ne fût remarquée, poussa rudement Gustave ; celui-ci balbutia quelques mots, Pauline jeta un cri d'effroi ; c'est alors que le notaire, tou • jours mattre de lui-môme, s'écria en désignant Pauline : — Colonel , vous venez d'insulter madame , je n'accepte pas vos excuses ! Et la scène s'anima, suivant le mouvement prévu de cette querelle arrangée d'avance.
Si cette nuit de bal fut cruelle pour Pauline , elle fut bien douce pour Thérèse. Afin d'obéir à son mattre, la femme de chambre n'avait fait que se montrer un instant dans cette réunion de valets, où madame Orbelin l'avait
envoyée. Après deux ou trois minutes, elle partit pour la rue de Courcelles. 11 est tard, à dix heures du soir, dans le quartier de Monceaux : aussi Thérèse eut-^lle quelque peinera se faire ouvrir la porte; mais quand la mère Hersant eut reconnu la voix de sa fille, elle se hèta de tirer le cordon. — Mon mari est-il là? telles furent les premières paroles de la jeune femme. Elle refusa de répondre d'abord aux questions que sa mère lui adressait sur sa singulière toilette. Philippe dormait; Thérèse ne voulut rien entendre avant d'avoir embrassé son mari. La mère Hersant, qui voyait bien que c'était un parti pris chez elle de ne parler que du réfractaire , se hâta de la conduire dans la mansarde qu'il occupait.
Je n'ai pas besoin de vous dire si Philippe fut joyeux à son réveil ; c'étaient des rires, des larmes, des baisers, un délire enfin qui ne saurait être décrit. C'était la première fois, depuis huit mois, que les deux époux se revoyaient sans témoins, et qu'ils pouvaient se parler en liberté. Cette soirée était plus belle pour eux que celle de leurs noces, car au temps de leur mariage ils ignoraient tout ce qu'il peut y avoir d'amour dans le cœur de deux êtres qui ont souffert l'un pour l'autre. Le jour de leur union ils étaient heureux, sans doute ; mais en ce moment leur sort était bien plus doux : ils cessaient d'être malheureux.
Après vingt questions qui se croisaient et mille caresses qui ne restaient pas sans réponse , la mère Hersant, qui tenait à savoir ce que signifiait la parure de Thérèse, fut enfin satisfaite. — N'est-ce pas, disait Thérèse, que je suis gentille comme une mariée? — Bien sûr que tu n*étais pas plus jolie le jour où je t'ai épousée. Ce costume de bal fut le prétexte de cent folies. Thérèse n'avait que dix-neuf ans, et c'est à peine si Philippe en comptait vingt. On devine tout ce qu'ils purent se dire. La mère Hersant les
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ÎDlerrompit pour demander à Thérèse si elle avait soupe. '. — Est-ce que j'ai pris le temps de diner seulement? dit -elle ; je n'ai pas eu faim aujourd'hui, ma mère*
La bonne yieille» tout en grondant, pour se conformer aux habitudes de son âge, parla de dresser un petit couvert dans la chambre de Philippe ; sa proposition fut si bien reçue , qu'elle s'empressa d'aller chercher des provisions dans le buffet de sa loge. A son retour, Thérèse n'avait plus ui cachemire ni collier ; sa robe de soie était pliée avec soin sur une chaise. Un petit fichu de linon, un jupon blanc , c'était tout ce qui lui restait de sa toilette de bal. Pendant ce temps, Philippe avait mis la table. Durant le souper, le réfractaire fit encore une fois le récit de ses souffrances passées; Thérèse, en l'écoutant, ne mangeait plus; il fallait que son mari lui répétât qu'il se trouvait maintenant heureux et tranquille , pour que la jeune femme consentit à faire honneur au repas improvisé par leur mère. Enfin la lumière commençait à baisser, Thorloge de l'église du Roule annonça une heure du matin, les deux époux souhaitèrent le bonsoir à leur mère, et quelques instans après le départ de celle-ci, un rayon de la lune, glissant à travers les vitres de l'étroite fenêtre, éclairait seul la mansarde de Philippe.
Il était sept heures quand la mère Hersant vint frapper à la porte ; Thérèse et son mari dormaient encore. Si la joie de se revoir avait été vive, le chagrin de se séparer fut bien violent. — Vous êtes toujours sûrs de vous retrouver, disait la mère; à quoi que ça sert de pleurer comme ça? — Mais, maman, il n'y a bal qu*une fois par an chez les domestiques I répondit la jeune femme en reprenant ses perles, son cachemire et son chapeau. Philippe n'était pas plus raisonnable. Enfin la bonne femme promit de ménager de nouveau une entrevue à ses deux enfans,
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clic prit mcmc rengagement d*cn parler à \f . Orbelin ; c'est alors seulement que Tbcrcsc consentit à partir, bien que rheure avancée pût lui attirer des reproches de sa maîtresse.
Elle fut bien étonnée d'apprendre, en arrivant chez le notaire, que madame Orbelin n'avait pas passé toute la nuit au bal, et qu'on Tavait vue revenir avec monsieur vers deux heures du matin. -^ Comme je vais être grondée! se disaitelle en entrant chez Pauline. Elle ne reçut pas un seul reproche. Sa maîtresse paraissait en proie à de pénibles réflexions; le bruit de chaque voiture qui entrait dans la cour la faisait frissonner ; elle respirait à tout moment un flacon de sels, et portait la main sur son cœur comme pour indiquer qu'il y avait là une poignante douleur. Thérèse reprit sa place dans l'antichambre, où elle travaillait ordinairement; madame Orbelin allait, venait avec un air dinquiclude que la femme de chambre ne pouvait s'expliquer. Vers midi un fiacre roula sous la porte cochère, Pauline tomba sur une chaise en étouffant un cri d'effroi. Deux minutes après, André en Ira en disant : — Voilà monsieur ! En effet, Orbelin le suivait. A sa vue, la jeune femme, succombant à son émotion , perdit connaissance. Les soins de Thérèse et du vieux domestique ne tardèrent pas à la ramener à la vie. Dès qu'elle eut repris ses sens, le notaire s'approcha d'elle , et lui dit : — Votre réputation est sauvée, madame ; si le colonel ne survit pas à sa blessure, les héritiers de Gustave ne sauront jamais rien de votre intrigue avec lui ; j'ai sur moi toutes vos lettres.
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