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LE LIT DE MISÈRE

Aa paîs de la Bœoce la coasiumc est, que le jour des nopccs, quand on met le voile noplial à Tépousée, on Iny met aussi sur la tpsle un chapeau du ramage d'asperge sauvage, pource que celle plante d'une très poignante espine produit un très doulx fruict.

Plutarqoc, version d'AnjfOl.

Neuf mots se sont passés depuis cette nuit de bal, où le notaire apprit aux dépens du bonheur de toute sa vie que l'indifférence d'une jeune épouse pour son mari est toujours la preuve certaine de son attachement pour un autre : la nature veille à ce que le cœur d'une Temme ne reste jamais sans amour.

Le colonel n'est pas mort des suites de ses blessures ; mais il a dû souffrir l'amputation du bras droit. Sa carrière militaire est finie. L'empereur, qui rend après chp.que campagne tant de corps mutilés à la France, ne pardonne pas a l'officier qui se permet de risquer sa vie pour venger une injure personnelle ; tout le sang qui n'est pas vçrsé sur le champ de bataille est un vol qu'on lui fait. Gustave, qui connaU sa sévérité à ce sujet, n'a plus osé reparaître à la cour.

Pauline ignore ou du moins parait ignorer le sort de son cousin. Jamais, depuis le jour où elle vit revenir Orbelin après sa funeste rencontre avec le colonel, jamais, dis-je, elle n*a prononcé le nom de Gustave devant son mari.

es LES COMTES DE L* ATELIER.

Sans se le dire, il y a eu entre le notaire et la jeune femme le projet arrêté d'une séparation éternelle; mais personne n'est dans le secret de ce divorce tacite ^ car jamais aussi Orbelin n'a montré plus d'amour, plus d'estime et de respect pour Pauline, que depuis l'événement qui a rompu le seul lien puissant du ménage : la confiance. Étrangers l'un à l'autre dans leur intérieur, ils sont pour le monde des modèles de tendresse et de vertu conjugale. Le vieux André n'a pas été peu surpris lorsqu'un jour il a vu venir le maçon et le menuisier, et que son maître a ordonné aux ouvriers de percer et de poser une porte de communication entre les appartemens de monsieur et de madame. Orbelin a présidé gaiement au travail du maçon, et c'est en souriant qu'il a dit à sa femme : — C'est pourtant à toi, ma^bonne amie, que je dois cette heureuse idée. Je me reprocherai toujours d'avoir été prévenu par toi lorsqu'il s'agissait de nous donner une nouvelle preuve d'amour. Le notaire s'opposa à ce que l'ouvrier mit un verrou de chaque côté de la porte , c'était déjà bien assez d'une serrure!

Ce fut une belle journée pour les gens et les amis de la famille Orbelin, que celle où l'on ouvrit ce passage entre le double appartement du notaire. Les ouvriers furent généreusement récompensés. Jamais le dîner n'avait été si gai. Convives et domestiques se retirèrent avee la pensée qu'il n'y avait pas à Paris de ménage plus heureux que celui de Pauline. Mais, quand tout le monde fut parti, la scène changea : la jeune femme reprit son air triste, Orbelin devint sombre et soucieux, il regarda cette porte en soupirant.

— Cela vous effraie , madame , dit-il à Pauline , mais après Taveu que vous m'avez fait hier , il fallait bien en agir ainsi. Tromper maintenant, pour nous épargner à moi

le ridicule, à vous le mépris, c'esl ma seule ressource. Cependant n'ayez pas peur : celte porte ne s'ouvrira jamais. II rentra chez lai, fit couler doucement le penne dans la serrure, ouvrit sa fenêtre, et profita du moment où personne ne passait pour lancer la clef dans la rue.

Deux mois après Orbelin donna encore un grand dtner. Pendant toute la matinée Pauline avait eu Tair souffrant ; son mari, au contraire^ affectait encore plus de gaieté qu'il n'en avait laissé paraître le jour où l'on avait ouvert la porte de communication. Thérèse et André ne concevaient rien à ce redoublement de bonne humeur ; ce dernier, surtout, était fort intrigué ; car, au déjeuner, il avait surpris ces mots dils sévèrement à Pauline : — Je l'exige, madame, il faut tout déclarer aujourd'hui même.

Le SOIT tous les valets étaient réunis à l'office ; on n'attendait plus qu'après André pour dîner; il arriva chargé de deux pauiers de vin, ses yeux rayonnaient de plaisir : — C'est du Bordeaux! dit-il en entrant; monsieur nous le donne pour que nous buvions à rheureuse délivrance de madame; ma maîtresse est enceinte I La proclamation d'André fut accueillie par des éclats de rire et des vivat. Un moqueur de l'assemblée, tout en buvant à la progéniture du notaire, se permit un sarcasme sur sou âge et sur son habitude de vivre séparé de sa femme. — Et la porte de communication ? objecta André ; il n'y a rien de surprenant à ce que monsieur ait un enfant; je l'ai vu faire. Celte singulière amphibologie fut un nouveau coup de fouet donné à Fhilaritè des convives. On ne s'aperçut pas, au milieu de l'ivresse générale, que Thérèse avait pâli en apprenant la grossesse de Pauline. Cette nouvelle lui avait cependant causé une vive émotion, car Thérèse aussi se faisait depuis plusieurs mois sur les résultais de la nuit du bal. Plus d'une fois la pauvre enfant avait frémi en songeant que

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dans quelques mois il ne lui resterait plus que ralternative de perdre son mari ou de laisser flétrir sa réputation. Elle n'avait pas osé jusqu'à ce jour mettre le réfractai re dans la confidence de son malheur : c'eût été trop pour Thérèse que d'avoir à souffrir et pour elle et pour lui. Epouse légitime, elle se voyait à la veille de mettre au monde un enfant sans nom, ou qui ne pourrait en acheter un qu'au prix du sang de son père. Dans les visites qu'elle rendait furtivement à Philippe, comme une- femme coupable qui se cache pour tromper son mari, souvent elle avait senti l'aveu de sa grossesse errer sur ses lèvres ; mais la prudence retenait toujours ses paroles. Les mères comprendront le su pplice qu'elle éprouvait à se taire : c'est de son premier enfant qu'elle eût voulu parler.

La nouvelle qu'André venait d'apprendre aux valets assemblés renouvela les tristes images qui s'offraient à la jeune femme, lorsque , seule avec ses pensées, son imagination la transportait au moment de sa délivrance.

André se plaisait à peindre l'air heureux de son maître, et la joie d'Orbelin augmentait la tristesse de Thérèse. — Philippe aussi devrait être heureux , pensait-elle ; je devrais jouir de son bonheur; lui aussi il m'aimerait encore plus s'il savait que je dois être bientôt mère; et il faut que je me taise! Non ! reprit-elle tout bas, une femme ne peut pas garder un pareil secret avec son mari. Je lui dirai que j'ai tout prévu, qu'il n'y a rien à craindre, que M. d'Orbelin nous protégera toujours comme il nous a protégés jusqu'ici... Mais il faut que je lui parle... Pauline n'a pas seule le droit de s'enorgueillir de son litre de mère. Alors la jeune femme de chambre, prétextant une indisposition, sortît de table , puis de l'hôtel ; clic se jeta dans un fiacre qui la conduisit jusqu'au faubourg du Roule, d'où elle gagna à pied la maison de la rue de Courcelles.

LA FEHMR DU RP.FRACTAIttR. Tl

Thérèse embrassa sa mère, elle lut apprit en deux mots la grossesse de Pauline, puis monta chez son mari. Quaiid elle se vit seule avec Philippe, qui travaillait dans sa petite chambre , elle lui prît la main. — Mon ami , lui dit-elle, te rappelles-tu ce que tu me disais il y a deux ans : Une seule chose , Thérèse , manque au bonheur de notre ménage? — Oui, petite femme, je m'en souviens, c'était un fils que je demandais... Dame I cfest que dans ce temps-là nous avions une bonne ferme, je n'étais pas réfractaire, et puis nos voisins paraissaient si heureux d'avoir des enfans, que ça me rendait jaloux. — Eh bien! maintenant, tu n'as plus à leur envier ce bonheur... €hutl mon ami, n'en dis rien à maman, qui se ficherait, se tourmenterait pour nous ; je vais être mère !

Philippe prit sa femme dans ses bras, il la serra colhtre son cœur avec ivresse, et Thérèse, qui partageait en ce moment toute la joie de son mari, répétait : — Oui, mon ami... mère d'un enfant qui te ressemblera, qui t'aimera comme je t'aime. Au lieu de m'embrasser comme tu fais, gronde-moi bien plutôt de ce que j'ai pu te le cacher jusqu'à présent... Ah ! je ne me doutais pas que je serais si heureuse en te le disant! Ils s'abandonnèrent pendant quelques instans à la joie la plus vive; mais bientôt après le front du jeune époux se rembrunit, il pensa aux dangers que la réputation de sa femme pourrait courir s'il restait caché dans sa retraite ; Thérèse avait prévu toutes ses objections, elle le rassura comme elle se l'était promis en partant; il fîit convenu qu'on ne parlerait de tout cela à la mère Hersant qu'au moment même de l'accouchement. La soirée était avancée , Thérèse craignait qu'on ne s'aperçût de son absence chez M. Orbelin, elle partit; Philippe voulait la reconduire pour parler encore de son enfant. — Reste, dit la jeune femme^ il faut plus que jamais

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que tu songes à ta sûrelé; bientôt nous serons deux qui aurons besoin que tu vives. Tu ne t*appartiens plus,' je compte sur ta prudence ; il faut que tu veilles bien sur toi i pour moi d'abord, et puis pour ce pauvre petit! Le réfractaire obéit à sa femme. En le quittant, elle lui parla de la grossesse de madame Orbelin, ce qui n'était que le prétexte de sa visite , et elle s'éloigna rapidement.

Depuis la déclaration publiquement faite par Orbelin, il avait encore redoublé de soins et d'attentions aimables envers Pauline. Lui qu'on voyait auparavant si rarement dans le monde, se faisait un devoir de conduire sa femme partout où il supposait qu'elle trouverait un plaisir. Le colonel Gustave, qui ne s'était plus présenté chez le no~ taire , rencontra plus d'une fois les deux époux. Pauline tressaillit alors sous le bras de son mari , qui ne témoigna jamais qu'il eût aperçu le colonel ou remarqué l'é^ motion de sa femme. Tandis qu'elle allait offrant à tous les regards le spectacle de sa grossesse , Thérèse écrasait la sienne sous la pression de son corset; cha^que jour elle prenait une attitude plus gênée pour cacher son état, et dévorait d'affreuses douleurs, aûn de n'éveiller aucun soupçon. Cependant elle avait senti sous sa main sou enfant remuer dans ses entrailles ; le -te^me approchait où elle allait lui donner le jour, et rien encore n'était décidé dans son esprit pour éviter la honte ou le malheur d'un accouchement public. Thérèse ne voulait prendre conseil de personne , pas même de sa mère.

Le jour arriva enfin où madame Orbelin éprouva les premières douleurs de renfanteroent. Toute la maison était sur pied ; médecin , garde-malade , valets, nourrice , allaient, venaient autour de la jeune femme du notaire; on plaignait ses souffrances, on l'encourageait par les plus douces paroles; André, lui-même, le vieux et fidèle servi-

LA FEMME DU RePRACTAIRB. 73

tear d'Orbelin , perdait la tête à force de sensibilité; il allait jusqu'à presser la main de son maître pour lui donner bon espoir, parce qu*il le voyait pâle, abattu.

Au moment où les cris de Pauline redoublèrent , Thérèse, qui se tenait à côté d'elle, éprouva un tel saisissement, qu'elle tomba sans connaissance sur un fauteuil; mats on était trop empressé à secourir la maîtresse pour faire attention à la faiblesse de la femme de cbambre. Quand elle reprit ses sens , il y avait dans la vie un être de plus : l'enfant de Pauline reposait dans les bras de sa nourrice, et la mère, mollement couchée, était accablée de prévenances ; les visites se succédaient dans son antichambre ; le bruit des voitures qui entraient et sortaient incessamment était assourdi par le lit de paille dont on avait jonché la rue. Quelques amies privilégiées étaient seules admises dans la chambre de l'accouchée ; .on ne lui parlait pas, mais on la regardait avec intérêt, on formait autour d'elle un cercle silencieux , attentif à ses moindres gestes, et toujours prêta la servir. Orbelin, qui avait eu le courage de rester auprès de Pauline pendant sa délivrance, de donner un sourire à l'enfant et d'embrasser la mère, était retourné dans son appartement; et là, son cœur, oppresse par une contrainte de plusieurs heures, se débarrassait des larmes qu'il avait amassées.

Le médecin, en partant, avait recommandé le plus grand silence dans la chambre de l'accouchée; aussi, des quu les amis intimes furent partis, André se montra inflexible, il ne voulut recevoir personne : le bruit de la porte qu'on ouvrait pouvait fatiguer madame ou réveiller le petit garçon.

A neuf heures du soir tout était calme dans la maison. Orbelin lui-même, par respect pour les ordres du docteur, c'est du moins ce que disait André, se dispensa de pa- I. 7

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raitrechezsa femme. 11 était tristement accoudé sur une table, pensant à cet enfant qu*il devait feindre d'aimer aussi , comme il feignait depuis long-temps d'aimer encore cette Pauline , qui l'avait si cruellement trompé , quand Thérèse, pâle, les yeux éteints , le visage contracté par la douleur, entra dans sa chambre.

— Mon Dieu 1 mon enfant, qu'avcz-vous? lui dit-il avec effroi. — Monsieur, reprit-elle, je vais mourir si vou» De venez à mon Secours. — Expliquez-vous..... Celte pâleur re vient donc pas seulement du chagrin que vous avez éprouve en voyant souffrir madame? — Si fait , monsieur, d'abord ; mais c^^te révolution a hâté, je le <<ens bien, le moment où je devais être mère à mon tour * je souffre horriblement I Il n'y a que vous à qui je puisse confier mon secret. Monsieur, ayez pitié de moi!

Thérèse sangloUtil) elle tomba aux genoux de son maître, les embrassa en disant :^ J'en mourrai, et Philippe D'est pas lai — Pauvre enfant 1 répondit Orbelin ; certaiinement que je vous sauverai ; on vous doit bien des secours, à vous qui êtes si purel — Ah! monsieur, il faut que j'aie bieu bouffert pour venir jusqu'à vous ; mais regardez mes mains , et jugez de ce que j'endure en silence depuis deux heures! Et elle montra ses doigts déchirés par l'angoisse et coupés sous les dents. La malheureuse n*avait eu que ce moyen pour étouffer ses cris.

Orbelin, après s'être bien assuré que personne ne se tenait sur l'escalier, aida Thérèseà monter jusqu'à sa mansarde; il lui recommanda de prendre courage, en lui promettant que bientôt le médecin serait auprès d'elle. Il se rendit à l'instant chez son docteur, qui demeurait dans le voisinage. M. Pelletan n'était pas chez lui ; il fallut l'attendre. L'attendre! et pendant ce temps Thérèse , pouvant à peine se soutenir, réunissait toutes ses forces, afin de ne

pas succomber à son mal i elle ne roulait pas mourir avant (Vavoiryu son enfant. La sueur perlait sur son front, ses dents déchiraient le mouchoir qu'elle avait mis sur sa bouche pour qu'on ne l'entendit pas souffrir. Parfois le bruit jdes pas retentissait dans le long corridor où logeaient les kiomestiques ; son cœur battait d'espoir lorsqu'on venait à marcher du côté de sa chambre ; mais c'était tantôtune servante qui rentrait chez elle, tantôt un palefrenier qui pas • sait en sifflant devant sa porte. L'agonie de.Thérèsê dura plus d'une heure. Se croyant oubliée par son maître , elle dressa par terre ce lit dont l'appellation réveille l'idée de toutes les tortures de la vie et de la mort, et que l'angoisse baptisa du nom de misère. Ce dernier effort avait épuisé son courage; elle se jeta sur le matelas, et se résigna à mourir sans secours ; ses yeux ne voyaient plus, un bruissement sourd roulait dans ses oreilles, les mouvemens convulsifs des muscles de son visage comptaient ses douleurs, qui se succédaient plus rapides; une arriva, cruelle, déchirante, qu'aucun mot ne peut peindre, dans laquelle la nature semble avoir concentré toute sa puissance pour arracher la vie du fond des entrailles. Malgré son épuisement , Thérèse sentait bien que le soin qu'elle avait pris de ne rien laisser entendre serait Qerdu , si elle ne pouvait résister à cette nouvelle souffrance. Elle étendit les bras, fit descendre un oreiller sur sa tète, le retint avec force, et attendit la douleur : c'était la dernière I

Elle était cofiime évanouie sur le lit de misère, quand un faible cri d'enfant fit courir dans toutes ses veines un frémissement de joie; elle ouvrit les yeux, souleva la tète, et cherch:. d'un ïegard d'amour la petite créature qui demandait déjà les soins d'une mère. C'est à peine si Thérèse o.«ait bouger; ellecraignai qu'un mouvemëtit, si léger qu'il fût, ne privât son enfant de la vie qu'elle venait

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de lui donner au prix de tant de maux. — 11 doit avoir bien froid, dil-elle; ah! si Ton ne vient pas, c'est lui qui mourra à présent! Pauvre petit! je ne crains plus ni le mépris ni la honte , pourvu que quelqu'un vienne à ton secours! Dussé-je ne jamais dire quel est ton père, je

souffrirai tout pour le conserver. — Elle appela mais

sa voix était sans force : on ne l'entendit pas. Alors elle détacha le flchu qui couvrait sa poitrine , et retendit avec précaution sur ce corps fréie , qui tremblottait déjà au contact de l'air.

Enfin le docteur arriva^ Thérèse l'accueillit comme une providence. —^ Songez d'abord à mon enfant, lui dit-elle. Quelques secondes suffirent au médecin pour secourir l'accouchée et emmaillotter le nouveau né. — C'est une fille ! dit-il. Thérèse, en apprenant le sexe ùe l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, n'eut qu'une pensée. — Au moins, dit-elle, la conscription ne me l'enlèvera pas! Grâce aux bons soins età l'activité de M. Pelletan, la jeune mère, couchée dans son lit, eut bientôt sa fille dans ses bras.

— C'est fini, ma chère amie, dit le docteur, je peux me retirer. Thérèse le rappela : — Monsieur, dit-elle d'un air suppliant, vous me jurez bien, n'est-ce pas^ que personne ne saura que vous êtes venu ici pour moi? — Parbleu ! cela va sans dire ; la discrétion n'est-elle pas une vertu de notre état? Mais, diles-moi, que voulez-vous faire de cette petite? — L'élever, monsieur. — C'est fort bien, j'estime les mères qui n'abandonnent pas leurs enfans: c'est comme cela que l'on doit réparer une faute. — Une faute! répondit Thérèse; je n'en ai pas à me reprocher, je vous l'assure. — Au surplus, cela ne me regarde pas, ma belle ; vous voilà sauvée, c'est tout ce que je demandais. Beaucoup de prudence, pas de contrariétés surtout.

LA FESIME DC RÉFnACTAIRB. 77

et cela ira bien. En rendant visite à madame Orbelîn, je monterai chez vous. Allons, bonne nuit, voilà du feu, de Teau sucrée, c*est tout ce qu'il vous faut. 11 salua et sortit.

Orbelin attendait le docteur sur le palier de son appartement. — Entrez! lui dit-il à voix basse. Quand M. Pelletan fut dans le c«J>inet du notaire, celui-ci s'empressa de lui demander des nouvelles de Thérèse. - * Rassurei-vous , la mère et l'enfant se portent à merveille. — Pauvre femme I continua Orbelin, si vertueuse, et forcée de dévorer ses douleurs! — Mon cher monsieur Orbelin, je ne vous demande pas votre secret; mais vous n'espérez pas me faire croire que cette fille... — Sur l'honneur, c'est la plus malheureuse et la plus pure des femmes. — Je le veux bien ; mais an revoir, je vais passer un moment chez madame ; de cette façon ma visite né donnera lieu à aucun soupçon. Le docteur s'éloigna. Un moment après le notaire monta dans la chambre de Thérèse.

— Vous ne dormez pas? mon enfant, lui dit Orbelin; il faudrait pourtant prendre un peu de repos. — Oh ! monsieur, je me sens bien à présent... seulement j'ai du chagrin. — Et pourquoi? — Philippene sait rien ; il s'inquiète peut-être? car la dernière fois que je l'ai vu, il se doutait bien que mon terme approchait... Si je savais écrire, je le rendrais bien vite heureux; mais, hélas! il faudra que j'attende encore bien long-temps avant de lui apprendre qu'il est père; à moins pourtant que monsieur... — Oui, je vous entends. Eh bien! soyez tranquille, je vais lui écrire dès ce soir, et demain matin il saura tout. — Si monsieur, qui a tant de bonté pour moi, voulait me permettre de dicter ^ette lettre. Je sais, reprit-elle, que vous avez bien plus de talent que moi pour écrire ; mais ce serait vous alors qui lui donneriez de nos nouvelles, et je voudrais tant être la première à lui parler de notre chère petite fille! En ache-

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vaut ces mots, elle embrassa son enfant et pleura. — Ne Yous chagrinez pas, ma chère Thérèse, je consens à écrire sous votre dictée; mais cela va vous fatiguer ce soir... demain- vous aurez la tête plus libre. -— Non , je vous en prie , écrivez ce soir, j'ai besoin de lui 4ire tout ce que j*éprouve ; si j'attendais encore, je ne pourrais pas dormir.

L'état dans lequel se trouvait Thérèse inspirait trop d'intérêt à M. Orbelin pour qu'il ne se rendît pas sur-le-champ à sa prière; il sortit pour aller chercher dans son cabinet de l'encre, du papier et des plumes. Durant 5on absence, Thérèse prit sa fille dans ses bras, et elle essaya de lui donner le sein; il y eut du délire dans sa joie quand elle sentit le souffle léger de l'enfant eflfleurer sa poitrine, el sa faible haleine solliciter le lait maternel. Le notaire revint bientôt; il avança une table près du lit de Thérèse; elle dicta •

a Mon bon Philippe, je suis mère !... Si tu savais combien j'ai souffert! si tu avais vu comme je supportais les douleurs avec courage, lu m'aurais embrassée de bon cœur! Si je ne t'ai pas nommé tout haut dans ce momentlà, c'est que je m*étais promis de ne pas parler; mais j'ai bien pensé à toil rien qu'à toi! Voilà une heure seulement que je pense à deux personnes : tu as une petite fille, mais si gentille, que je ne peux pas te le dire assez. On prétend que les petits enfans ne voient pas le jour avant six semaines; mais moi, je suis bien sûre que ma fille vient de me regarder. Elle est là, à côté de moi : comme je la baiserais si je ne craignais pas de la blesser I elle est si petite! si mignonne! Tu as raison, mon Philippe, de bien aimer la mère ; lu ne pourras jamais te faire une idée du mal qu'on endure pour donner le jour à ses enfans. Ce que je te dis, ce n'est pas pour te chagriner, entends-tu? Je me sens très-bien à présent ; je ne veux pas que ma lettre te

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rende malheureux ; au contraire, il faut être bien gai, bien content, comme je le suis enfin! Songe donc que nous avons un enfant^ un enfant à nous, qui t'appellera papa I Tu dois à présent faire plus attention que jamais à ce qu'on ne te découvre pas ; si un pareil malheur arrivait, je mourrais, et ton autre Thérèse aussi! Tu peux dire à notre mère, maintenant, que je serais bien heureuse de la voir; j'ai besoin de ses conseils, car je veux bien élever ma fille. Personne n'en saura rien. Monsieur va me donner une chambre éloignée de celles des autres domestiques. Toutes les fois que Madame me laissera un moment à moi, je monterai près de mon enfant, je la nourrirai de mon lait. Déjà, tout-à-l'heure, j'ai essayé ! c'était trop tôt, je l'ai bien vu ; mais c'est égal, ça l'habitue^ et moi, je ne saurais te dire ce que j'ai éprouvé de plaisir dans ce moment-là. Encore une fois, mon Philippe, ne l'expose pas, ne viens pas me voir, sois tranquille pour que je me trouve toutà-fait heureuse; tiens, j'embrasse ta fille pour toi; pense bien à ta pauvre petite femme qui t'aime tant ; plains-la un peu de ce qu'elle ne t'avait pas là, près d'elle, lorsque tu lui étais si nécessaire! car je me trouvais seule; oui, mon ami, absolument seule! et sans l'humanité de M.Orbelin, peut-être bien que je serais morte... Mais, je te le répète, à présent je me sens tout-à-fait rétablie... prends patience ; à ma première sortie j'irai remercier le bon Dieu. Prie-le aussi pour ta fille, pour moi et pour M. Orbelin, qui ne m'a pas abandonnée. Lui aussi est père depuis quelques heures. »

— Il est inutile de mettre cela, dit le notaire. — Et pourquoi pas^ monsieur? maman sera bien aise de savoir... — Au fait, vous avez raison, reprit-il, ce sera un prétexte pour la faire venir plus souvent ici.

Thérèse pria M. Orbelin de lui conduire la main pour

qu'elle pûl signer; elle traça son nom en tremblant, puis remercia son maître, qui lui promit que la lettre arriverait le lendemain matin de bonne heure à la rue de Courcelles.

Plus courageuse que prudente, Thérèse se leva des le lendemain : Pauline, en voyant Tétat de faiblesse de sa femme de chambre, l'engagea à prendre du repos; grâce à cette permission, elle se remit peu à peu des fatigues de l'accouchement. Malgré les conseils de sa mère, qui venait la voir tous les jours, elle voulut garder son enfant près d'elle. Le notaire, ne pouvant vaincre sa résolution, la fit loger dans un corps-de-logis séparé du reste de la maison, et d'où les cris de la petite fille ne pouvaient être entendus. Madame Orbelin, que l'on accablait de soins, se rétablit beaucoup plus lentement que sa femme de chambre; Pauline plaça son enfant chez une nourrice du quartier d'Enfer. Comme son mari, après une ou deux visites, cessa tout-à-coup d'accompagner sa femme à là maison de la nourrice, madame Orbelin se décida à mettre à exécution le projet qu'elle avait formé de revoir le père de son fils; elle écrivit au colonel :

«c Je suis lasse de vivre avec un homme qui ne peut ni m'estimer ni aimer mon enfant; c'est à peine si j'ose parler d'un fils que je chéris de toutes les forces de mon âme; il faut que je vous voie, Gustave, que je prenne conseil de vous. Si vous ne m'avez pas oubliée, si vous conservez encore quelque amitié pour celle qui vous sacriûa ses deyoirs, venez me trouver demain à neuf heures du soir dans l'église de Notre-Dame; M. Orbelin ne rentrera pas avant minuit : nous pourrons nous concerter sur le moyen de faire cesser une existence intolérable. Songez-y bien , si vous me refusez vos conseils, j'en demanderai au désespoir. »

Le lendemain y vers huit heures du soir, Pauline, couverte de sa robe la plus simple, et coiffée d*un grand chapeau de paille, sortit de chez elle sans avoir été aperçue.

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