‹ Les contes de l'atelierChapitre 13 sur 49 · L'ÉCLAT · texte numérisé non relu

L'ÉCLAT

Yous nous outragez aiosi , parce que nous sommes pauvres el sans prolection Vous ne rougissez pas d'augmenter lé sentiment de notre infortune par le mépris que tous faites de nous Tous

ne daignez pas nous supposer des vertus.

MEaClER. — L' Indigent,

Toute la société ne suivit pas madame Orbelin dans la chambre de Thérèse. Un vieux parent de Pauline , sincèrement indigne de la conduite scandaleuse du notaire, et quelques amis intimes qui nommaient intérêt pour le malheur de la jeune femme ce qui n'était que l'empressement de la curiosité, consentirent seuls à l'accompagner jusqu'à la mansarde. Quant aux indifférens , ils profitèrent de l'absence de la maîtresse de la maison pour s'éloigner successivement : leur appétit était satisfait.

Il n'y avait plus personne dans le salon quand Pauline y rentra avec ceux de ses amis qui lui étaient restés fidèles. On déposa dans l'embrasure d'une fenêtre le ber

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oeau de l'enfant du réfracUire. Cet enlèvement avait été imaginé par M. Duresnel, le vieux parent 4e madame Orbelin.

— Si Thérèse n'est pas la mère de cette petite , avaitil dit, elle ne craindra pas de montrer son inquiétude , et nous expliquera sans hésitation comment ce berceau s'est trouvé chez elle. Si au contraire l'enfant lui appartient, ou elle ae taira, et nous devinerons à son trouble, à sa pâleur, les tourmens qu'elle éprouvera, ou bien l'a^ mour maternel se trahira par des cris ; de toute façon, Thérèse n'aura pas le temps de se préparer à une explication qui, pour être franche, a besoin d'être brusquée. Un des assistans fit bien observer qu'il n'en fallait pas davantage pour causer une révolution mortelle à la jeune femme de chambre; mais comme Pauline n'avait pas trouvé de moyens plus ingénieux que celui-ci pour obtenir à l'instant un aveu qui lui était nécessaire, elle ne tint aucun compte de cette objection ; le berceau fut enlevé, on ferma la porte de Thérèse, et les curieux, que la visite domiciliaire avait attirés sur le carré, furent invités \ à se taire. Pour les engager à garder le silence, madame Orhelin leur promit de lesappeler bientôt en témoignage devant la justice. L'espoir de jouer un rôle dans ce procès scandaleux suffit pour les rendre discrets.

M. Orbelin , en entrant chez sa femme, ne fut pas surpris de la trouver entourée de quelques amis ; Pauline avait l'habitude de recevoir. Il remarqua «seulement que son arrivée venait d'internimpre une conversation fort animée.

— Que je ne vous gêne pas, dit-il, je venais seulement pour vous dire bonsoir; il est tard... je rentre chez moi. — Que dites-vous?... nous gêner; mais, au contraire, mon ami , reprit Pauline d'un air aimable , nous vous

attendions avec impatience. - - Oui , ajouta le vieux parent, et pendant votre absence nous causions de choses indifférentes... Nous en étions, je crois, continua-t-il d'un air apitoyé, sur le compte de la servante de votre femme, 'cette Thérèse, qui, depuis quelque temps, est pâle, malade... vraiment elle dépérit, la pauvre fllle. — Elle a éprouvé tant de chagrins depuis le départ de son mari , répliqua Fauline. — Mais je crois qu'elle va mieux maintenant, ajouta le notaire.

Sa femme se pinça les lèvres , elle fit un geste d'intelligence à son vieux parent, et toutes les personnes de la société échangèrent des regards que M. Orbelin ne remarqua pas. M. Duresnel continua : -

— Ainsi , Thérèse ne sait donc pas où le réfractaire a pu trouver un asile? — Je crois qu'elle ignore absolument ce qu'il est devenu ; sans cela elle Teût dit à ma femme. — Certainement, reprit Pauline, car chaque fois que j'ai voulu lui parler de son mari, elle m'a répondu que depuis dix-huit mois elle n'en avait reçu aucune nouvelle. — Depuis dix-huit mois! répéta le vieux parent en appuyant fortement sur la date de la disparition de Philippe, c'est bien long ; après cela, je sais fort bien que les créatures de cette espèce-là ne sont pas embarrassées pour trouver des consolations... — M. Duresnel, reprit Orbelin avec chaleur, on voit bien que vous ne connaissez pas, comme moi, cette excellente fille ; je défie les plus habiles de prouver quelque chose contre son honneur depuis qu'elle demeure chez moi, et je suis tout prêt à répondre que Thérèse n'a pas eu une seule intrigue dans cette maison. — Ici, c'est possible ; mais au dehors? reprit Duresnçl. — Je connais le motif de toutes ses démarches ; et j'en pourrais, au besoin, rendre compte. — Vous êtes plus heureui que moi, interrompit Pauline, car j'ignore où elle est en ce moment ; mais

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j'espère que bientôt nous allons tout savoir. Malheur à elle si mes soupçons se confirment !

Ce ne fut pas sans avoir hésité pendant quelques minutes que madame Orbelin se décida à entamer violemment une explication qui menaçait, d'être terrible. Le notaire regarda sévèrement sa femme comme pour lui imposer silence; mais un éclair avait traversé la nue, il n'était plus possible d'arrêter l'orage.

— Oui, continua Pauline , elle va nous dire ici, tout<-àrheure, ce que signifient ses absences de tous les jours ; è moins que vous ne préfériez nous les expliquer vous-même, puisque vous êtes si bien instruit de sa conduite.

Orbelin, étourdi par ces paroles, ne put que répondre - — Ah! Pauline, ce n'était pas à vous d'accuser la pauvre Thérèse. — Cette fille aura aussi à vous donner des explications sur un autre sujet, ajouta Duresnel. Oui, mon ami, elle vous trompe, et vous ne pouvez pas garder dans votre maison une servante qui a des amourettes; par respect pour votre femme, il faut la jeter à la porte çur-le-champ. Tous lesassistans appuyèrent la proposition de Duresnel. Orbelin, fatigué d'attester en vain l'innocence de Thérèse, et indigné de voir que $a femme ne répondait à ses éloges que par des ricanemens et des sarcasmes, reprit d'an ton calme, mais ferme :

— Mes chers amis, je vous laisse à tous le droit d'agir chez vous comme il vous convient de le faire ; mais je crois être libre aussi de garder les serviteurs qui me plaisent. Si Pauline, par un caprice inconcevable, a décidé que Thé* rèse devait sortir d'ici, moi je déclare que je ne renverrai pas de chez moi une pauvre fille qui n'a dans le monde aucune ressource. Ma femme entendra le langage de la raison. Il me sufiit, je pense, de vous dire que je suiscer^ tain de la sagesse de cette jeune femme pour que vous ces*

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siez de former des soupçons contre elle. Vous en croirez au surplus ce qu'il vous plaira, mais je garde Thérèse ; je le veux ainsi, et rien ne me fera changer de résolution. — C'est bien, murmura le vieux parent; vous nous chassez d'ici pour une misérable servante ; nous espérions, par nos conseils, apaiser un scandale ; on refuse de nous entendre; nous ne nous reverrons plus que devant le tribunal. — Le tribunal ! répéta Orbelin étonné; que voulez-vous dire? — Vous allez le savoir , ajouta Pauline , car voilà Thérèse.

Elle arrivai! en effet; le visage baigné de larmes, la voix étouffée par les sanglots, les cheveux en désordre , et tombant à genoux au milieu du salon, elle s'écria les mains jointes :

— Ma fille I... rendez-moi ma fille!

Pauline et le vieux parent triomphaient ; Orbelin était pâle et tremblant. Quant aux autres spectateurs de cette scène, ils avaient pitié de la malheureuse mère.

— Vous ne saurez où est votre enfant, dit Pauline, que lorsque vous nous aurez nommé son père. Thérèse demeura interdite. — Je devine tout, reprit Orbelin après quelques instans de silence ... C'est un soupçon infâme ! mais, qu'importe? je vous défends, Thérèse, de dire le nom. du père de votre enfant. — Nous n'avons pas besoin de le demander, dit M. Duresnel ; ce ne peut être que celui qui, depuis un an, va passer toutes les soirées dans la mansarde de la femme de chambre, ou qui la reçoit dans son appartement ; c'est celui qui la suit presque. tous les jours dans la maison de la rue de Courcelles, et qui, ce soir encore, vient de l'y accompagner... C'est vous, enfin, mon cousin, qui voulez contraindre votre femme à souffrir chez elle la maîtresse de son mari! — Oh! monsieur, laissez-moi parler, reprit vivement Thérèse ; qu'on me rende ma fille, et j'avouerai tout. — Non, Thérèse, répondit le notaire, votre devoir

▼oas commande de supporter celle humiliation ; il y va de la Yie de quelqu'un ; quant à moi, je rougirais de me justifier devant de pareils accusateurs.

En achevant ces mots, Orbelin jeta un regard irrité sur Pauline. Je ne trahirai pas voire confiance , Thérèse, reprit-il ; ma femme veut le divorce, je le vois; elle peut le demander, je ne plaiderai pas pour la retenir; mais ce n'était pas d'elle que cette demande devait venir.

Pauline, malgré le succès qu'elle venait d'obtenir, n'était pas sans éprouver une émotion pénible en voyant la jeune femme protester avec l'énergie du désespoir cx>ntre l'accusation qu'on faisait peser sur elle. Tous, excepté Duresnel, étaient presque convaincus de l'innocence de Thérèse. Le vieux parent, seul, persistait dans sa colère.

— On ne suit pas les servantes dans une petite maison, murmurait-il, quand il ne s'agit que de leur donner des ordres pour le service ; on ne leur permet pas d'élever secrètement un enfant, quand on n'^est pas intéressé à ce mystère ; on ne se fait pas le confident des vices d'utfse domestique de vingt ans, quand on ne veut pas eu profiter pour soi-même. — Vous oubliez que vous êtes chez moi, lui dit Orbelin en saisissant Duresnel par le bras comme pour le jeter à la porte. — Je n'oublie rien, mon cher cousin ; j'ai assez bonne mémoire pour me rappeler toutes les circonstances de celle intrigue, et je sais aussi que je dois protection, contre son mari, à cette bonne et vertueuse Pauline, dont je suis aujourd'hui le plus proche parent.

M. Orbelin, que la réflexion avait calmé, se contenta de dire à sa femme : — Vous pourrez soulever contre moi autant de témoins que vous le voudrez, je ne répondrai rien pour ma justification ; vous ne mérilez pas que je daigne me disculper.

Celle scène violente venait de réveiller l'enfant ; au pre-

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Biier cri de sa fille, Thérèse avait couru vers le berceau. La jeuue mère, restée muette, se reprochait de laisser accuser le digne M. Orbelin ; pourtant il y allait de la vie du pauvre rèfractaire, et la pensée de dénoncer celui-ci suflBsait pour retenir les paroles prêtes à lui échapper.

Orbelin allait se retirer ; Thérèse avait reçu Tordre de quitter la maison au point du jour; elle emportait le lit de sa tille, lorsque André, haletant, couvert de sueur, entra dans l'appartement.

— Pardon, pardon, dit-il à son maître, d'avoir agi sans vos ordres ; mais quand j'ai entendu dans la loge du portier ce qu'on disait de vous, je suis parti en courant pour la rue de Courcclles, et j'ai tout raconté. Voilà le père de l'enfant I

£n ce moment Philippe, qui marchait sur les pas d'André, se précipita dans le salon ; Thérèse poussa un cri et se jeta dans ses bras,

— Imprudent I s'écria Orbelin.

Pauline retomba sur sa chaise en disant : — Malheureuse que je suis !... C'est lui !.. c'est Philippe Hersant, le mari de Thérèse! — Le rèfractaire ! répétèrent tous'lesassistans. — Eh bien! oui, c'est moi, reprit Philippe, moi, qui viens d'apprendre qu'on accusait ma Thérèse. J'ai deviné qu'elle mourrait plutôt que de découvrir ma retraite... Mais, aussi, je savais ce qui me restait à faire... Oui, petite femme, du moment qu'on a pu te soupçonner, j'ai dû, au risque de me perdre, venir prouver ton innocence. Maintenant, qu'on me prenne, qu'on méjuge, que l'on me condamne, tout m'est égal, pourvu que l'on sache bien que tu es la plus vertueuse des femmes... Et vous, monsieur Orbelin, vous qui m'avez donné asile, vous qui veniez si souvent au milieu de notre petit ménage, vous pouvez dire si Thérèse n'est pas ce qu'il y a de meilleur, ce qu'il y a de plus

honnête au monde!... Elle a bien assez souffert pour moi ; il est temps que je prenne ma reyanche ; quand ou devrait venir me saisir ici, à l'instant, je me trouverais encore heureux si vous êtes tous bien certains que cet enfant est à moi, et que jamais ma Thérèse n'a manqué à son devoir. Après avoir parlé ainsi, le réfractaire couvrit sa femme de baisers, puis il jeta un regard d'amour vers le berceau de sa fille, et reprit : — Pauvre petite, que le bon Dieu te préserve des souffrances que ta mère endure pour nous depuis un an!

On ne pouvait s'empécber d'être ému jusqu'aux larmes à l'aspect de ces deux époux qui s'adressaient de tendres reproches sur leur dévouement mutuel. — J'aurais tout souffert pour toi, disait Thérèse; mais tu ne devais pas venir ici. — Du tout, il fallaiX tout avouer, reprenait Philippe; crois-tu donc que je voudrais de la vie au prix de ton déshonneur? Tu serais morte de honte, Thérèse, et puis après ton enfant n'aurait plus eu de mère.

Pauline n'avait pas le cœur méchant, aussi demandaitelle pardon à son mari, à Thérèse, à Philippe Hersant, de sa conduite cruelle envers eux. Quant à Duresnel, il s'excusait de son mieux auprès du notaire. Celui-ci voyant les regrets de sa femme, ne voulut pas profiter de son triomphe pour Taccablcr ; il se contenta de lui dire : — Tu vois où la jalousie peut conduire ; mais puis-je t'en vouloir? c'est encore une preuve d'amour! Minuit sonnait, les étrangers se retirèrent en promettant bien de ne pas parler de la découverte du réfractaire. Quand tout le monde fut parti, Orbelin dit à sa femme d'aller prendre un peu de repos ; à cinq heures du malin il devait la réveiller.

— £t pourquoi ? — Vous sentez qu'après cet éclat, il ne nous est plus possible de vivre à Paris, pas même en France. Nos amis ont promis de se taire sur l'événement qui vient

d'amener Thilippe dans celte maison ; mais ils ne sont pas seuls instruits de sa retraite, les domestiques qui écoutaient aux portes ne manqueront pas de répandre ce secret» et si nous ne partons assez vite le mari de Thérèse sera perdu. Je vais, pendant le reste de la nuit, écrire à mes amis pour qu'ils m'envoient nos passeports à Strasbourg ; de là nous passerons en Allemagne : l'empereur vient de signer la paix à Schœnbrunni\André, Philippe et Thérèse s'occuperont des premiers préparatifs de ce voyage; on nous enverra le reste de nos effets quand nous serons arrivés là-bas. Je reviendrai dans quelques mois vendre mon étude et mes propriétés... Yoilà mon plan, vous convient-il, madame ?

Pauline n'osa faire aucune objection; elle avait encore écrit à Gustave, et la réponse du colonel ne lui était pas parvenue. Thérèse^ son mari et le vieux domestique passèrent la nuit à faire les malles ; dès cinq heures du matin les chevaux étaient à la voiture du notaire. Madame Orbelin, qui ne voulait pas partir sans son fils, promit à son mari de le rejoindre bientôt. André resta pour surveiller Pauline et l'accompagner dans son voyage.

Philippe, caché sous la livrée d'un domestique, prit encore une fois congé de sa femme ; mais leur séparation ne devait pas être de longue durée. En effet, quelques jours après, Thérèse arriva à Strasbourg avec sa fille et sa bellemère ; pour madame Orbelin, elle écrivit à son mari :

« La santé de mon fils ne me permet pas de l'exposer » aux dangers d'un long voyage ; ne croyez pas que ce soit » un prétexte pour échapper à votre surveillance. J'ai près » de moi un témoin bien moins indulgent que vous, et » auquel la plus indifférente de mes actions ne saurait » échapper. André ne me quitte pas d'un instant. C'est à >» Villarceau, chez la nourrice d'Eugène, que je veux at-

IpO LE8<:0fiTKS DB L'ATELIER.

» tendre la convalescence de mon fils. S*îl vous reste encore » quelque soupçon, un billet que je joins à ma lettre suffira » pour vous rassurer. Puissiez-vous croire ensuite au sin- » cère repentir de celle qui implore de loin son pardon, et » qui s'eiTorcera, à l'avenir, de le mériter à force de ten- » dresse I Pauline Orbelin. »

Le billet renferme dans la lettre de Pauline était une circulaire imprimée; le notaire lut :

a Monsieur , » Madame veuve Renou a l'honneur de vous faire part du mariage de M. Gustave Renou, colonel de cavalerie, avec mademoiselle Estelle de Reneville, qui sera célébré le 27 octobre 1 809, en l'église paroissiale de Saint-Germaindes-Prés. »

Des passeports pour l'Allemagne étaient renfermés dans le paquet envoyé par Pauline. Orbelin et la famille Hersant partirent aussitôt pour Stutlgard, où ils devaient se fixer. Pauline écrivait régulièrement tous les huit jours à son mari. André, de son côté, tenait le vieux notaire au courant de la conduite de sa femme ; et cette conduite ne méritait que les éloges du vieux domestique. Pour Philippe, il demanda de l'ouvrage au premier maître menuisier de la ville, et sut acquérir en un an tant d'habileté dans son état, que M. Orbelin se décida à lui fournir les moyens de commencer un petit établissement.

Quand Pauline arriva à Stuttgard, Thérèse, sa sœur de lait, !a reçut dans l'atelier de Philippe, dont le commerce prospérait chaque jour davantage. Quatre ans s'étaient passés depuis qu'ils habitaient celte retraite, et déjà deux fois ils avaient pris le deuil : d'abord pour la mère Hersant, qui avait eu la satisfaction de voir, en mourant, tous ses en fans heureux ; ensuite pour M. Orbelin ; car celui-ci

ne survécut qi|e de quelques mois à h nourrice de sa femme. Pauline prodigua les soins les plus tendres à son époux malade; elle effaça tous ses torts par un dévouement sans bornes pendant le cours de la maladie du vieux notaire, et par son désespoir sincère au moment où elle le perdit. Il mourut aimé ; sa fin au moins fut calme.

^ LA cartouche:^^

Ah! ils sont trop l s'écria un vieui^ grenadier en rendant le dernier soupir .- P.-P. TISSOT. — Siège de Paris,

Les événemens de 1813 arrivèrent ; Philippe, ainsi que tous les sujets de l'empire français, reçut Tordre de revenir dans sa patrie; la défection de TAutriche força la grande armée à rétrograder pouf défendre, pied à pied, le sol qui avait donné tant de conquérans à l'Europe Le 30 mars 1814, le réfractaire était à Paris avec sa femme et sa fille.

Moncey soutenait le feu de l'ennemi à la barrière d« Clichy ; j'étais sorti en tirailleur avec quelques gardes nationaux de ma compagnie. Repoussés par l'ennemi, nous battions en retraite vers la capitale, quand j'aperçus un pauvre diable gisant au bord d'un fossé du boulevard extérieur ; les cosaques étaient sur nos pas, ils n'auraient pas manqué d'achever le malheureux, déjà grièvement blessé. Au risque de nous faire tuer , nous nous arrêtâmes pour lui porter 'secours : il était temps*; à peine avions-nous franchi la barrière avec ce précieux fardeau, qu'une décharge de mousqueterie ronfla à nos oreilles. — Gredinst.

102 LES COKTES DE L'aTELIER.

dit le blessé en pobssant un soupir de rage. — Vous leur en voulez donc bien à ces cosaques ? lui demandai-je. — Non pas, dit-il , c'est aux Français que j'en yeux. — Y pensezvous ? Songez donc que tous vos compatriotes s'exposent comme vous à mourir. — Camarades, il y a des traîtres, dit-il ; fouillez dans ma poche, et vous verrez !

Nous trouvâmes une cartouche , elle était composée de cendre et de son.

— On m'en a donné dix comme cela à la mairie, ajoutat-il.

Le sang du patriote coulait abondamment de sa blessure , il perdit connaissance en répétant : — Gredins I

Après quelques soins le blessé revint à lui, je lui demandai où il voulait se faire conduire.

— Rue du Hariai, n*> 30. — Votre nom? — Philippe Bersant.

Ce nom me frappa, il réveillait en moi de tristes souvenirs ; je n'avais pas oublié mon compagnon d'infortune de la forêt de Bondi ; nous étions destinés à nous rencontrer toujours au moment du péril. Je résolus de ne plus le quitter, et comme j'avais été blessé légèrement en poussant une reconnaissance jusqu'au cabaret du Père Latuile , je donnai à un camarade des armes qui ne pouvaient plus me servir, puis je conduisis Philippe Hersant jusque chez lui.

Là je vis Thérèse qui attendait son mari avec la plus vive inquiétude. Je ne vous dirai pas si sa douleur fut violente lorsqu'elle le vit arriver tout sanglant; elle crut qu'il revenait seulement pour lui faire ses derniers adieux. Cependant, au bout de quelques jours, sa blessure fut guérie. Quand il «ut recouvré la mémoire, il reconnut avec joie dans son sauveur celui qui, jadis, avait partagé ses dangers dans la forêt de Bondi ; il m'engagea à venir-souvent

le visiter. Durant les soirées que je passais ayec lui , nous parlions de nos terreurs passées, du bonheur que nous avions eu d'échapper à toutes les recherches ; et chaque fois que nous abordions ce sujet, Philippe se révoltait contre le mépris qu'on avait essayé d'attacher au nom de réfractaire.

— Mon ami I me dit-il un jour, on nous traitait de lâches sous l'empire, parce que nous cherchions à nous soustraire à la conscription ; mais je n'appelle pas courage rimbécillité du moutofi qui se laisse conduire à la boucherie pour se faire égorger. Le courage, c'est l'action de la louve qui, après avoir fui vers sa tanière, se défend jusqu'à la dernière extrémité lorsqu'on attaque sa demeure et qu'on menace ses petits. On ne doit pas flétrir d'un nom infamant celui qui Tefuse de servir l'ambition d'un homme; il n'y a de lâches que ceux qui vendent leur pays à l'ennemi, et qui donnent des cartouches de cendre pour faire massacrer leurs concitoyensTQue~de réfractaires , cachés comme nous pendant les guerres d'invasion, se sont trouvés prêts pour mourir aux portes de Paris assiégé I

Après quelques mois de convalescence, Philippe repartit avec sa femme pour Stuttgard, où il avait laissé son établissement de menuiserie. Nous n'avons pas cessé d'entretenir une correspondance qui durera , je l'espère , encore long-temps. Au moment où je vous parle, le mari de Thérèse doit être à table, en train de célébrer gaiement le mariage de sa fîlle avec le fils de Pauline Orbelin ; celle-ci vient seulement de quitter son deuil.

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