LA PETITE VILLE DANS PARIS
« Terre! » erla la ▼fgle ; elle dgnala ine potence sor ta plage : ooos Tlmef ^e c'était un pays civilisé.
Journal d'un brick.
Qu'est devenu mon yienx cloître Saint-Jacques-l'Hôpl- Ul arec sa grande porte massive qu'on avait grand soin de fermer tons les soirs, de peur que les voleurs ne pénétrassent dans son enceinte, tandis que trois passages assez mal éclairés restaient ouverts pendant la nuit?
Qu'est devenu ce bel hôtel du nom de Jésus , élevé en ri^rd des restes de la triste abbaye, et où , à défaut de l'hospitalité du couvent^la cuisine monacale s'était réfugiée? C'est là qu'aux jourTde jeûne, tempéré parles mandemens de monseigneur l'archevêque de Paris, la friandise dévote venait en partie fine, manger les œufs préparés d'après les lois du rit latin , ou savourer le poisson orthodoxe assaisonné suivant le goût du dernier conclave. .
11 y avait là toute une grande ville, moins le luxe de ses boutiques et le bruit de ses rues ; mais avec ses vices polis, ses turoitudes grossières, ses richesses qui disposent à Té-
goïsme^ et ses misères qui rendent injustes et méchans. Cétait cnGn le rire de la joie se mêlant aux sanglots de la douleur, la chanson de l'ouvrier matinal troublant ou le sommeil du paresseux qui se renfonçait sous sa couverture en grondant, ou le repos du débauché qui essayait de réparer la perte de ses forces après une orgie nocturne.
On trouvait là un Mont-Kie-Piété où l'on volait sur gages, un bureau dé loterie pour se ruiner, un cabaret pour s'abrutir, et des haines de voisinage, alimentées par la calomnie et retrempées souvent dans des rixes sanglantes : on eût dit une chambre noire où Paris venait se peindre.
Unecentaine de ménages composait la population de cette petite ville, et tout cela s'agitait, jouait, hurlait, riait dans un carré de quelques cents toises, dont la garde étaitconfiée à un petit monstre de quatre pieds, bègue et tortu. Le vieux portier du cloître se nommait père Fau ; être apathique, accroupi toul le joursur un escabeau boiteux comme lui, il semblait dépossédé du sentiment de l'existence, tant qu'aucun bruit du dehors ne venait le tirer de sa léthargie; mais dès qu'il entendait les jappemens d'un chien, la prière d'un mendiant, ou le rire des écoliers, soudain une expression de plaisir venait enlaidir sa figure , ses yeux brillaient, il recouvrait, comme par enchantement, le mouvement et la vie pour courir sus, armé de son fouet à triple lanière.
— rère Fau, si tu grondes toujours, c'est-à-dire si tu existes encore, tu dois te rappeler, en frémissant, les cordes tendues sous tes pas par les enfans du cloître, et les éclats bruyans de notre gaieté, lorsque, tombant enchevêtré dans le piège, tu agitais en l'air tes jambes grêles et torses. Pour moi, je n'oublierai jamais le cri aigu de ta joie, qui nous faisait frissonner jusque dans les bras de nos mères, quand il
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arrivait qu'un de nous, à genoux 4levant toi, et le demandant iprâce en yain, payait sur ses épaules tes bosses au front et les accrocs faits à ta veste brune.
— Mais toi , excellente mère Fau ! partout où ta seras, même au ciel, où s'en vont, dit-on, les bonnes âmes, reçoiSy au nom de mes camarades d'école , le témoignage de tendre souvenir que je te donne ici. Je te le devais bien, à toi, si indulgente pour tous I à toi qui, tour à tour, et consolais les enfansque tu n'avais pu dérober à la jastice de ton mari, et pansais les blessures de l'idiot qui to battait.
On cherche maintenant la place des murs de l'abbaye gothique, de la porte massive, des trois passages et de l'enceinte du cloître : le niveau du spéculateur a tout rasé, et de nouvelles constructions se sont élevées sur les fondations des anciennes masures. Là où serpentait le père Fau, en faisant sa ronde du soir, règne une double avenue d'édifices modernes. Ces bâtîmens neufs ont renversé sur leur route la maison où je vais vous conduire.
Elle occupait le juste milieu de Tune des longues lignes du parallélogramme que formait la cour du cloître Saint- Jacques-l'Hôpital ; noire et lézardée, elle regardait en face la grande porte de la rue Mauconseil : c'est là que, durant un dçmi-siècle, le père Fau eut sa tanière.
Un caveau ménagé dans le fond de la cour obscure a long-temps servi de magasin aux outils du menuisier qui occupe le rez-de-chaussée de la maison ; mais au renouvellement du bail, le propriétaire ayaat exigé un prix plus élevé de son loyer, le menuisier a badigeonné son caveau, et pratiqué dans la muraille une fenêtre qui a le droit d'éclairer l'intérieur du chenil. Ces embellissemens terminés, il a fait écrire en gros caractères par son fils, âgé de huit ans : ~ Chambre de garçon fraîchement décorée , à louer présentement.
^ 110 LBS CONTES DE l'aTBLIEU.
Dans celtA foarmilière que Ton -nomme Paris, il y a tonjoart qaelqa«§ milliers d'individus chasses de leurs trous par Tamour du déplacement, l'exigence des propnètairts, le désir de s'élever, ou la nécessité de descendre. C'est par une de ces migrations trimestrielles que la famille du ferblantier Caillot arriva dans le caveau récrepi et soMiisant éclairé. Comme le spectacle de l'explicateur^ forain, son mobilier pouvait être porté à dos d'homme : deux chaises, un berceau d'enfant , une malle , quelques livres de bourre dans la toile d'un matelas, un sac rempli de paille, un lit de sangle, une planche et deux tréteaux pour figurer une table, composaient le matériel du ménage ; quant au personnel , c'était d'abord un individu haut de taille, avec de larges épaules et des bras vigoureux, et puis de gros yeux hébétés, des sourcils noirs et d'épais favoris qui décrivaient une courbe pour venir s'arrêter aux deux coins d'une large bouche, dont les lèvres, teintes d'un violet pftle, dénonçaient un penchant à rivrognerie.
Après François Caillot venait Madelaine* la femme du ferblantier, créature chétive; elle paraissait marcher avec peine ; elle était jeune encore, et cependant son teint était flétri, son front ridé. On lisait sur son visage jaune et maigre, et dans les cavités ot s'enfonçaient ses yeux — Douleurs morales, fatigues et privations. — Mère Fau, qui se tenait sur sa porte pour écrire dans sa mémoire le signalement des nouveaux locataires, n'avait pas vu l'anneau de mariage au doigt de Madelaine. — Encore une malheureuse, se disait tout bas la portière; mais du moins celle-ci ne l'est que parce qu'elle le veut bien.
PcMirquoi Madelaine lui aurait-elle confié que sa chaîne d*or ne lui avait pas suffi pour acquitter son dernier terme?'!! fallait bien qu'elle emportât son lit et celui de çon enrant.
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Ctile enfant, c'était uBCfelitefilk de 0»anf,Tiv«, gaie, qui riait en marebant piedi nnt, et m redressait aree la graTité comique de son âge, i»aroe que sa mère Ini avak jeté nn lambean de châle noir sur le ooo pour qu'elle eèt moins froid. Elle se croyait bien mise^ elle était heureuse, heureuse jusqu'au mcMnent oè elle venait & son père, en lui disant ! — J'ai faim, donne-moi du pain, et que celuici lui répondait en la rudoyant : -^ Bis à ta mère qu'elle en gagne. Alors la petite Fanchelte se prenait i pleurer, et elle murmurait tout bas en hœhant la télé : *^ Méchant papa, on ne peut pas avoir faim devant lui.
Le surlendemain de l'emménagement du ferbUintier,on entendit des cris de femme, des pleurs d'enfant et d'affreux jnrraaens partir du fond de l'ofasenr caveau. Le jour suivant. Caillot sortit pour ne plus revenir chez lui, et bien des mois se passèrent sans que l'on pôt savoir ce qu'il était devenu. Madeleine, grâce au secours d'une obligeenie voisine, trouva le moyen ie gagner sa vie en s'occupant de travaux d'aiguiHe. Pour Fanchette, elle n'était plus à la charge de sa mère ; sa gentillesse et sa vivacité lui Grent bientôtdes protecteurs dans toutes les maisons du voisin nage, on la nommait hp€tii$ eammitiionnaire du cMire; Mêlait elle en effet que l'on chargeait d'alimenter les ménages de vin, de beurre et de charbon. Toujours courant, la pauvre enfant ramassait ici un morceau de pain, là, des fruits ; quelquefois c'était avec uu aou que l'on payait sa peine ; alors elle revenait joywse montrer sa petite fortune à sa mère. «* Ce sera pour m'acheler des sabots, afin que je sois belle le dimanche, disait-elle, Bientôt elle eut des sabots tous les jours, et une paire de souliers d'occasion, aux fêtes carillonnées.
D'abord employée & d'innocentes commissions, l'Intel** ligence lie Fanchette se développa si rapidement, que l'on
crut pouvoir, sans danger» lui con6er de plus importans messages. Une jeune fille qui voulait répondre à uûe déclaration d'amour glissée dans son sac à ouvfage par un vieux garçon du cloître y chargea Fanchette dé porter sa réponse à celui-ci. Elle s'acquitta si adroitement de cette mission, elle donna si bien le change à la mère de la jeune personne, qu'elle devint en peu de temps le facteur ordinaire de toutes celles qui avaient des intrigues galantes dans le quartier. Halnle à retenir la leçon qui lui était faite, Fanchette apprit sans peine à mentir. Chargée aussi de guetter le retour des parens, et d'avertir les amans qui profitaient de l'absence de ceux-là pour se rendre auprès de leurs maîtresses, la petite fille se fît une habitude de l'espionnage. Afin d'encourager ses heureuses dispositions, quelquefois, le soir, on la menait au mélodrame voir M. Frénoy, qui lui faisait peur; et souvent aussi, le dimanche,*elle était en tiers dans une partie fine à la guinguette. •
Ce fut un grand chagrin pour Fanchette, lorsque, après trois années de beaux dimanches, elle se vit forcée de rester pendant quinze jours auprès de sa mère, qu'une fièvre violente lui enleva bientôt. Madelaihe mourut en rec4)mmandant sa fille à mademoiselle Claire Fallu, une bonne voisine, qui n'avait pas quitté le chevet de la malade pendant ses derniers momens. La petite fille se trouvait orpheline à neuf ans. Pendant une semaine Fanchette pleura sa mère ; la pauvre enfant refusa même de manger ; elle ne voulait plus se mêler aux jeux des filles de son âge ; elle dédaignait les biscuits et les bonbons qu'on lui donnait quand elle passait tristement dans le cloître. Mais un jour mademoiselle Fallu lui apporta une robe neuve, un bonnet neuf et un petit fichu noir à pois blancs ; elle ordonna à Fanchette de mettre son costume de deuil ; il lui
allait bien. Qnand la petite se vit si gentille, la gaieté lui revint; elle voulut aussitôt se montrer à tous les enfansquî n'étaient pas aussi bien mis qu'elle; enfln le deuil lui fit oublier sa mère. Mais ne la blâmons pas de son ingratitude ; avons-nous jamais aimé nos parens comme nous aimons ceux qui nous doivent le jour? Nous ne devons pas nous plaindre si leur tendresse n'égale pas celle que nous éprouvons pour eux; il y a dans. le cœur de l'homme des trésors d'amour qu'il garde intacts pour ses enfans.
Mademoiselle Fallu, après avoir fait cinq ou six métiers, tels que brodeuse, frangière, polisseuse, fleuriste, avait fini par ne plus rien faire du tout ; il est vrai que son temps était bien employé à recevoir et à rendre des visites. Trois personnes surtout venaient chaque jour chez elle, à heure fi^e : le matin, c'était un commissionnaire au Mont-de-Piété, soi-disant beau-frère de mademoiselle Fallu , qui n'avait jamais eu de sœur à marier. A midi, elle recevait un officier de gendarmerie qu'elle appelait son neveu , et ce n'était certainement pas l'enfant de ce beau-frère, car il aurait eu environ dix-huit mois de plus que son père. Le troisième visiteur ne venait que vers le soir; c'était un emplo]ré de la loterie, son tuteur, soi-disant, pour lequel elle conservait beaucoup de reconnaissance, attendu le compte fiuèle qu'il lui avait rendu des biens de sa mère> laquelle, disaiton encore, n'avait jamais possédé de patrimoine. Fanchette était pour mademoiselle Fallu un sujet précieux ; exercée de bonne heure aux ruses déjeune fille, elle savait congédier le beau-frère quand le neveu^avait été forcé de devancer l'heure de sa visite accoutumée ; et plus d'une fois elle empêcha que le tuteur ne vint à se rencontrer avec l'un ou l'autre parent; ce qui eût fort afiDigé mademoiselle Fallu > car elle avait dit à Fanchette : — Ils ne peuvent pas se voir!
Malgré ton actiTe BnrveiUancey ut jour Fancbetteâe laissa surprendre par le bean^frèreet parle àeven; elle avait oublié démonter la pendule. L'explication asscâETiVe qni s'ensuivit anrait suffi pour éclairer Fanchette sur les rapports de ces messieurs avec sa bienfaitrice, si déjà elle n'avait su deviner la nature de leur intimité. M ademoi» selle Fallu avait eu bien raison de dire qu'ils ne ponvaienl pas se voir, car dès qu'ils se trouvèrent face à face, ils devinrent furieux. Le préteur sur gages, qui arriva sur ces entrefaites, vit tomber deux de ses dents sous le poing de l'officier ; il s'empressa de venger sa mâcboire sur les côtes da buralistci qui deseendit tout un étage de la maison sans poser le pied sur les marches. Mademoiselle Palla, écbevdée^ reçut pour toute réponse à ses larmes un coup de cravache qui lui bleuit les deux joues. Après cette correction^ tii«> teur, neveu et beau-frère sortirent de la maison poiir tt*j plus remettre les pieds.
— Petite sotte t disait mademoiselle Fallu en s'adressant à Fanchette, qui cherchait à s'excuser de sa négligence » vous étiez plus adroite à six ans qu'à quatorze; mais c'est vous qui en serez punie, car maintenant, mon enfant, je vous retire mes bienfaits. -^ Vous me chasses donc T mademoiselle. -« Non, mais je pars dès aujourd'hui avec quelqu'un qui veut me faire un sort. Je ne cherchais qu'un prétexte pour me débarrasser de ces messieurs, continuait-elle en se tâtant la joue; en voilà un de trouvé ; allez me chercher un tapissier.
Fanchette obéit ; le marchand de meubles donna Cent écQS du mobilier, qui en avait bien coûté mille aux trois parens. Mademoiselle Fallu paya le terme qui allait commencer à courir ; elle donna vingt francs à Fanchette, l'embrassa, car elle n'avait pas de rancune, et lui dit : — Adieu, mon enfant, tâchez de veiller un peu mieux à vos intérêts que
USB MERS. lis
TOUS n'avez su veiller aux miens ; et rappelez-vous surtout que le plus grand tort d'une femme , ce n'est pas d'avoir deux amans , mais c'est d'oublier de monter la pendule.
Fanchette, restée avec ses vingt francs et le bon conseil de mademoiselle Fallu, ne savait où tourner ses pas, quand elle se rappela que dans la maison voisine habitait un honnête rentier qui, plus d'une fois, l'avait arrêtée au passage en lui disant :
— Pauvre petite ! si jolie et si exposée auprès d'une demoiselle Fallu I Si vous vouliez écouter mes conseils, je vous ferais apprendre un état, du moins vous ne seriez plus & charge à personne.
Les paroles du respectable M. Asseline étaient souvent venues retentir à l'oreille de Fanchette , lorsqu'elle se trouvait seule, après une desscènes pénibles qui se renouvellent si souvent chez les femmes vouées, par nature ou par besoin, au supplice de tromper deux amans. Elle regarda ce souvenir comme un avertissement du ciel , et se laissa conduire jusqu'à la porte de M. Asseline par cette voix secrète qui lui disait : ^ C'est là qu'il faut frapper t
fI6 LES CONTES DE L ATELIER.