LE PROTECTEUR
Une jeune Napolitaine tend la main à an Yoyagear qui vient de poser impnidemment le pied sur le bord d'un précipice. Elle semble réunir toutes ses forces pour le retirer de l'abîme oà il allait s'engloutir. A quelques pas de là on aperçoit» caché derrière un arbre, un brigâind napoliuin qui aiguise son poignard sur uu large caillou.
LlYRET DU MCSÉB , no 7IS. — l^ Serpent des Abruzzes.
Ifanchelle, irainant après elle la petite cassette où ses hardes sont renfermées, a pris le chemin de la maison de M. Asseline. Le cœur de la jeune Glle batfort^ car elle ne sait pas encore si le vieux rentier voudra bien la recevoir chez lui. Plus d'un an s'est passé depuis qu'il lui a proposé de la mettre en apprentissage , c'est à peine alors si Fanchette a eu l'air de l'entendre : les intentions de M. Asseline peuvent être changées. Aussi, arrivée à sa porte, elle s'arrête, incertaine de ce qu^elle doit faire ; tantôt elle regarde le cordon de la sonnette et n'ose l'agiter» tantôt elle se penche sur la rampe pour s'assurer qu'elle peut redescendre les deux étages sans être aperçue par les curieux du voisinage. Pendant le petit combat que lui livre la honte, sa main s'est involontairement portée sur l'anneau de cuivre qui pend au 61 d'archal ; la sonnette retentit. Fanchette, effrayée du bruit qu'elle vient de faire.
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se prépare à se sauver ; mais une petite voix douce se fait entendre dans rappartemeot : cette voix est celle de M. As seline ; il demande la permission de passer sa robe de chambre avant d'ouvrir la porte. 11 n*y a plus à reculer, il faut que Fanchette s'arme de courage et confie à son protecteur l'abandon auquel le départ de mademoiselle Fallu vient de la livrer. Elle parvient enfin à se donner une contenance moins gênée. — Au fait, dit-elle^ s'il craint de m'obliger à présent, j'ai d'aulres connaissances dans le cloître qui ne me refuseront pas leurs secours ; et puiii, il me reste vingt francs I
iJn bonhomme d'environ soixante-cinq ans, de petite taille, qui a des joues blafardes et ridées, des yeux vifs et gris, dont le corps sec, mais droit, s'appuie sur des jambes frêles, vient ouvrir à Fanchette.
— Essuyez bien vos pieds sur le paillasson, dit-il tout bas à la jeune fille, vous pourriez tacher le carreau de mon appartement.
Fanchette , après avoir poussé sa malle dans le corridor qui sert d'antichambre, s'empresse d'obéir à Tordre de M. Asseline. Celui-ci chasse avec le pied un duvet léger que le venta fait rouler du carré dans son antichambre, et ferme doucement sa porte. La petite fille ose à peine marcher ou parler chez le vieux rentier, qui parait craindre et le bruit des voix, et les taches sur son parquet ciré.
M. Asseline fait passer Fanchette par trois.pièces, dont il ferme successivement la porte avec la même précaution ; partout règne un ordre sévère, une propreté minutieuse, auxquels mademoiselle Fallu n'a point accoutumé sa jeune femme de chambre. Elle entre enfin dans le cabinet de son nouveau protecteur. Là sont rangés avec symétrie tous les ustensiles de toilette, tout l'arsenal d'une petite maîtresse, tables à miroir, papillottes, pinces épilaloires> flacons
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d'huile à là rose, pots d'opiii et brosses pour les dents, poudres pdur blanchir les lasaitts^ eaux iAerTeillettses pour teindre les cherenx, crèmes d'Asie pour faire disparaître les taches de rousseur; enfin on treuve dans ce sanctuaire tout ce qui sert à fiétrir la beatité naturelle d'une femme, à rendre une ooquette ridicule^ à faire d'un Tieillard od objet de mépriSé M. Asseline s'assied devant sa table de toilette, et tandis qu'il s'imprègne tour à tour la tête, le visage et les mains des précieux cosmétiques dont il est entouré, il entame avec Fanchette la conversation suivante :
•^ Eh bien I mon enfant» il y a donc dtt âonveau cIleE vous? Voyons, contez-moi vos petits chagrins; car. Je le vois bien^ ces jolis yeux-là ont pleuré. «-^ C'est bien naturel, monsieur, quand on a Vécu pendant six anâ àved Utie personne, et qu'on se voit forcée de la quitter, ça fait tmijours un peu de peine. -<«- Ah 1 ah ! mademoiselle Fallu vous renvoie? — Non, monsieur ; mais elle part pour léé pays étrangers :e1Ie se fait enlever; et le jeune homme qui veut bien Se charger d'elle l'a obligée , avant de par*^ tir, de se débarrasser de mei«— ^ C'est un maladroit, ce jeunf homme-là ; à sa place^ ee n'est pas de vdus que J'aurait voiilu me débarrasser, ma belle amie# £h I eh 1 vous pouvez être fort utile dans un ménage. — Voilà justement ce que je voulais dire à mademoiselle ; il lui faudra bien qael-« qu'un pour la servir, et je ne crois pas qu'elle poisse trouver mieux que moi. — Sans doute! sans doute I vous êtes fort bieui mon enfant! Asseyez-vous donc, vousallea fatiguer ces petites jambes qui ont besoin de repos. Dites-moi on peu : que prétendez-vous foire à présent que vous voilà sans place? — Je ferai tout ce qu'on voudra» monsieur, reprend Fanchette en baissant la tête, et ed roulatit sooi ses doigts un coin de Sou tablier de soie noire ; si quelqu'un
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voulait être assez bon pour prendre intérêt à moi, je lui en serais bien reconnaissante.
Asseline i qui est occupé à exiler ses sourcilsi à grand renfort de laides grimaces arrachées par la souffrance, pose sa pince sur la table, tourne son fauteuil du côté de Fanchette, et dit en lui prenant la main :
— J'entends! Vous avez pensé à moi; c'est-à-dire que vous ne seriez pas fâchée d'entrer en service ici? — Ou si monsieur voulait me placer chez une de ses connaissances, comme il me l'avait proposé autrefois?— Du tout I j'aime mieux savoir par moi-même ce que vous êtes capable de faire. Et puis^ vous ne trouveriez peut-être pas chez les autres l'indulgence que j'aurai pour votre âge, pour vo6 petits défauts ; car vous êtes si jolie que, vraiment, je m6 sens tout plein d'amitié pour vous. — Que vous êtes bon, monsieur ! en vérité, sans votre protection je ne saurais que devenir!
Le vieux garçon détouyie la tête pour laisser échapper un sourire; il glisse à la dérobée un regard sur la jeune flile qui vient ingénument se livrer à lui. — Quatorze ans et demi, murmure-t-il entre ses dents, c'est bien jeune! Il réfléchit un moment, puis reprend d'un air paternel :
— Vraiment! vous n'avez donc plus aucun parent qui puisse veiller sur vous et vous défendre au besoin? — Je n'ai personne au monde. — C'est à merveille ; soyez sans inquiétude, ma petite, je m'engage à vous tenir lieu de tout; mais, pour cela, il faut être bien sage avec les autres et toujours gentille pour moi. Vous concevez que c'est an grand eftibarras que je me donne ; une jeune ûUe de quatorze ans et demi à former! Enfin, avec de la patience et un peu de bonne volonté de votre part, nous en viendrons à bout Ma femme de ménage se fait vieille, elle a besoin de repos, je lui conserverai ses quinze francs par mois ;
mais c'est vous maintenant qui serez ma bonne ; cela vous convient-il? — Ohl tant que vous le voudrez, monsieur. — C'est une affaire arrangée, vous resterez ici. Je ne vous donnerai pas de gages d'abord ; mais dans six mois, lorsque vous aurez quinze ans, je ferai quelque chose de plus pour vous, cela dépendra de votre bonne conduite. Songez i>ien que vous serez ici comme au couvent ; jamais vous ne sortirez de chez moi; personne ne viendra vous voir; ma portière montera tous les matins prendre mes ordres : elle ira aux provisions; vous aurez soin du linge: vous travaillerez, vous lirez ; je vous donnerai des leçons d'écriture; enfin, vous serez comme mon enfant. J'exige, par exemple, que vous ne négligiez pas votre personne. Oh ! j'aime l'ordre, moi I la toilette même! Tenez, vos mains sont rouges, il faut que vous vous appliquiez à les blanchir comme les miennes; vous voyez comme elles sont douces. — En parlant ainsi, Asseline passe sa main sous le menton de Fanchette, qui rougit. — Vous avez de trèsbeaux cheveux, ma chère petite ; mais ils pourraient être mieux soignés. Voyons ces petites dents? ce sont de vèrîtables perles, mais elles devraient avoir plus d'éclat. Ah! c'est que je suis sévère, moi ; mais j'espère que nous finirons par nous entendre. — Je l'espère bien aussi, monsieur, car je ferai tout mon possible pour vous satisfaire. — De la docilité ! c'est très-bien ; voilà ce que j'exige avant tout. Allons, ma belle enfant, il faut que j'achève de m'habil- 1er ; pendant ce temps-là, vous pourrez porter votre malle dans le petit cabinet qui est près de la cuisine ; c'est là que vous logerez.
Fanchette ne se sent pas de joie ; elle va servir un maître dont chacun vante la douceur. Elle a été sur le point de sauter au cou de M. Asseline quand elle a entendu celui-ci prendre l'engagement de la garder auprès de lui. Elle
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s'empresse de traîner sa cassette dans le cabinet qu'on lai a désigné, et de ranger ses flchus et ses robes dans les ti* roirs vides d'une petite commode en noyer. C'est pour elle une espèce de prise de possession ; il lui semble que son BouYeau maître ne pourra plus revenir sur sa parole dès qu'elle aura commencé à s'établir chez lui.
Son cabinet est un vrai Louvre auprès de l'alcove noire* où mademoiselle Fallu Ta logée pendant six ans; il y a des chaises, une table, un lit en bois peint et une glace... uneglace surtout, où Fanchette pourra se mirer même lorsqu'elle sera couchée 1 Des cadres dorés qui renferment de jolies gravures sont suspendus aux murs de sa petite chambre; la croisée est étroite; mais, malgré les deux gros barreaux de fer dont elle est garnie, Fanchette peut encore, en montant sur une chaise, apercevoir la cime des arbres d'un, jardin ménagé dans l'arrière-cour. Pendant que la jeune fille s'amuse à considérer le petit palais dont elle doit être la souveraine, le vieux rentier achève de s'habiller; il vient enfin trouver Fanchette dans son cabinet.
— Je vais sortir, ma bonne amie ; si vous avez besoin de quelque chose, vous trouverez tout ce qu'il vous faudra dans la cuisine. Ne vous étonnez pas si je ferme la porte d'entrée ; quand je ne suis pas chez moi , je ne veux pas qu'on reçoive des visiteurs; amusez-vous; voilà de l'ouvrage, des livres ; et bonne nuit, mon enfant, car nous ne nous verrons pas avant demain matin.
11 embrasse Fanchette au front, et elle l'entend fermer successivement toutes les portes à double tour. Au bruit des clefs qui tournent dans les serrures, la jeune fille éprouve un serrement de cœur, des larmes roulent dans ses yeux ; elle se rappelle le temps où elle courait librement dans le cloître, et ces beaux dimanches où elle allait danser dans les guinguettes de Belleville et des prés Saint- I. 11
Gervais. Elle regrette presque d'être veaue réclamer la protection de M« Asseline* Pour dîMÎper le sombre de ses idées, elle prend une aiguille; mais le travail Tennuie. Un moment après, elle quitte son ouvrage pour ouvrir un livre qui se trouve sous sa main, et la lecture ne Famuse pas plus que le travail. Alors elle se met à fouiller dans le tiroir d'une petite table placée près de la fenêtre ; il renferme, comme la toilette de M. Asseline, des essences et des crèmes inventées par les charlatans, pour ajouter^ soi-^ disant y à la beauté. Fanchette, heureuse de cette découverte, s'assied devant la glace et y passe le reste de la journée.
Au milieu des pots et des flacons dont le tiroir est rempli) la petite coquette trouve une bourse de soie verte ; elle fait glisser l'anneau d'acier qui sert à la fermer : dans cette bourse sont des boucles d'oreilles et un collier en corail. Elle passa le reste du jour à essayer le collier et à suspendre avec un fil les anneaux d'or à ses oreilles ; puis la nuit étant venue la surprendre dans cette gentille occupation , Fanchette sourit une dernière fois dans la glace à sa petite mine espiègle, après quoi elle détacha à regret les joyaux dont se composait sa parure, et enfin elle se coucha et s'endormit.
En s'éveillant le lendemain, Fanchette resta quelque temps avant de se reconnaître au milieu de cette chambre qu'elle habitait pour la première fois; peu à peu la mémoire lui revint ; elle se rappela la scène des trois amans de son ancienne maîtresse, et le généreux protecteur qui avait bien voulu lui donner un asile. Elle finissait à peine de s'habiller, quand M. Asseline vint frapper doucement à. sa porte ; Fanchette ouvrit. Cette fois, son maître Tembrassa sur la joue, lui demanda compte de l'emploi de sa soirée ; elle lui dit tout ce qu'elle avait fait. Asseline rit beaucoup
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de la coquette qui s'était parée du collier et des boucles
I d*oreilles oubliés dans le tiroir de la table ; mais quand Fancfaette voulut lui rendre les bijoux, le vieillard les re-
I fusa en lui disant i — Ils sont à tous, mon enfant, puisque TOUS avez eu asseï d'esprit pour les trouTcr.
Ainsi que cela aTait été convenu la Teille, la portière Tint prendre les ordres du Tieux garçon, et elle apporta les provisions nécessaires au ménage. Fancbette, après avoir apprêté le déjeuner de son maître, se disposait, non sans
^ chagrin, h retourner à la cuisine; mais Asseline Tarréta; il lui dit de mettre deux couTcrts , et ils déjeunèrent ensemble. Il commença, dès le jour même, à lui donner une leçon d'écriture. La journée se passa assez gaiment ; mais à quatre heures, Asseline renvoya Fancbette dans sa cbambre, et sortit après avoir eu soin, coDQme la veille, de fermer toutes les portes à double tour.
Six mois se passèrent ainsi. La petite bonne avait fait de rapides progrès dans l'écriture ; son maitre récompen-
i sait sa docilité par mille petits cadeaux ; c'était tantôt un joli châle, tantôt un bonnet élégant, ou une ceinture de la couleur qu'elle aimait le mieux -, mais, malgré ces nombreux présens, Fanchette n'était pas heureuse; elle ne se parait que pour son maitre et pour son miroir; tous deux lui disaient bien qu'elle était jolie, mais personne ne pouvait la vm , et elle tenait à être admirée l Un jour pourtant elle se décida à demander la permission de sortir. Asseline, qui s'était toujours montré doux et complaisant pour elle, se fâeh*. Non» lui dit-il, tu ne sortiras pas avant un mois ; mais jusque U. si tu te conduis bien avec moi, si tu te montres docile à toutes mes volontés, alorft ce sera moi qui te prierai de m'acoompagner partout. <^ Mais que fâllt-il donc que je fasse pour cela? -*- Tu le sauras demain ; pour ce soir, contente-toi de te faire jolie et de t'amuser à
regarder les images qui sont dans ce petit livre ; cela te fera passer le temps.
C'est au moment de partir pour sa promenade habituelle que M. Asseline parlait ainsi à Fanchette. Aussitôt -qu'elle se vit seule, la prisonnière du cloître se mit à pleurer ; elle jeta par terre le livre et les bijoux ; elle eût voulu sauter par la fenêtre de sa petite chambre, mais le moyen de briser ces maudits barreaux de fer? Sa colère d'enfant se calma à l'aspect de la glace qui réfléchit son visage enlaidi par le courroux; elle s'apaisa et tourna machinalement les feuillets du livre. Bientôt son attention fut entièrement absorbée par les images qui se déroulèrent sous ses yeux ; son regard brilla d'un feu inaccoutumé ; son sang courut plus rapide dans ses veines; elle éprouva un frémissement inconnu jusque alors; le sourire errait sur ses lèvres brûlantes; parfois elle s'arrêtait pensive après avoir contemplé long-temps la même gravure; elle semblait interroger ses souvenirs; mais son active imagination n'avait jamais pu aller aussi loin que ces dangereuses images qui portaient un trouble nouveau dans ses sens. Elle recommença dix fois à parcourir le livre que M. Asseline avait mis dans ses mains. A force de tourner les feuillets, un papier, qui jusque alors avait échappé à ses recherches, se détacha du volume ; elle reconnut l'écriture de son maître. Fanchette ramassa vivement le billet, et lut ce qui suit :
« Ma petite amie, tu viens d'entrer dans ta quinzième x> année, il est temps de commencer la fortune à laquelle » je te crois destinée; tu es jolie, tu es coquette, c'est tout » Ce qu'il faut pour parvenir. Grâce à mes précautions, tu » n'as point encore connu l'amour; c'est à moi seul qu'il » appartient de guider tes premiers pas dans l'heureuse » carrière que tu es appelée à parcourir avec succès. Je
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» t'offre et mes bienfaits pendant ma vie, et la part la plus » considérable de ma succession ; tu as trop de bon sens » pour ne pas accepter. Demain tu ne verras phis en moi » ton maître^ mais bien Famant le plus soumis et le plus » attentif à te plaire; commande, belle Fanchette, dicte » toi-même les articles du contrat, je ratifierai tout à les » pieds. »
Ainsi s'expliquèrent pour Fancbette ces regards dévorans que M. Asseline lançait quelquefois sur elle et qui l'effrayaient toujours ; elle comprit le vériuble sens de ces baisers paternels dont il l'accablait souvent après une leçon ; elle était aimée, aimée par un vieillard ! et ce mot lui faisait peur. En dépit du livre dangereux et des exemples perfides qu'elle avait reçus dçpuis son enfance, sa pudeur de jeune fille se révolta à l'idée de céder à un amour qu'elle regardait comme une flétrissure. Fau.cbette, résolue à fuir plutôt que de se soumettre aux volontés de son maître, prépara dès le soir même ss^ malle> et: retrouva avec joie la pièce de vingt francs qu'elle tenait de mademoiselle Fallu.
— Avec cela, dit-elle, j'aurai le temps d'attendre une autre place.
Elle tira le verrou de sa porle,.et se coucha tout habillée pour se trouver prête à répondre aussitôt que M. Asseline viendrait la réveiller.
Elle était sur pieds au point du jour. Sans doute la pauvre enfant éprouvait bien quelques regrets en quittant pour toujours sa jolie petite chambre; il fallait laisser là son collier, ses boucles d'oreilles et tous les antres dons du ▼ieux rentier. Elle dit adieu à son miroir, à tout ce qui avait fait son bonheur depuis six mois ; elle essuya quelques larmes, et chercha une consolation dans l'idée qu^elle allait enfin être libre. M. Asseline frappa; Fanchetle
136 LES GOMtES DE L* ATELIER.
trembla de tous ses membres m son de !a voix de ce prolectear, si craellement intéressé. Son maître n'était pas •ans éprouver de son eèté une espèce de crainte : Fancbette connaissait son projet, comment allait-il être accaeilli? 11 ne fut pas surpris en voyant la malle préparée poar le départ de Fanchette; il sourit, poussa la porte du cabinet derrière lui, et après avoir pris une chaise, il s'assit de façon à intercepter le passage, dans le cas où la jeune fille aurait voulu sortir avant de l'avoir entendu.
-^ Il parait, ma chère amie, que vous avet lu mon billet, et que mes propositions n'ont pas le bonheur de vous plaire?— Vous voyez ma réponse, reprit Fanchette en montrant sa malle ; je n'ai rien de plus i vous dire, monsieur.
•^ C'est très-bien, mon enfant, je ne vous en veux pas... Vous êtes inj^ate envers moi ; c'est tout naturel, je devais m'y attendre... Après ce que j'ai fait pour vous, il est juste que vous me quittiez ; je n'ai que ce que je mérite. — Si vous ne m'aviez demandé que de la reconnaissance, monsieur, vous n'auriez pas à vous plaindre de mon ingratitude. *-^ J'en suis persuadé... Mais comme il ne serait pas nécessaire que l'on sût ce que je vous écrivais hier, faitesmoi le plaisir de me rendre ma lettre. Fanchette h lui rendit en tremblant; M* Asseline la déchira aussitôt et en mit soigneusement les morceaux dans sajioche , après quoi il se leva et dit :
-^Maintenant vous êtes libre de me quitter; mais songez-y, Fancbette, vous vous en repentirez bientôt ; alors il ne sera plus temps. -*- Vous savez bien , monsieur, qu'après ce qui s'est passe, je ne peux plus rester ici... Autrement on ne voudrait plus me recevoir nulle part.... je serais méprisée par tout le monde ; il faut donc que je parte à l'instant même. — Folle que vous êtes I Et qu'est-ce doue
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pour vous, que restime de ce monde qui De vous connaît [ même pas, et qui se moquerait de vous s'il savait pour quel
sot préjugé TOUS repoussez le sort que je yeux vous faire? Croyez-vous donc que si le monde est bien décidé k vous mépriser, ce^'est pas assez de six mois que vous venez de passer dans cette maison pour que votre réputation soit k jamais perdue? — Comment! monsieur » répondit Fandiette ; vous croyez qu'on ne rendra pas justice ii ma sa* gesse, quand on saura que je sors de chez vous comme j'y sais entrée ? car, vous le voyez, je ne garde rien de tout ce que vous m'avez donné. — C'est possible, ma petite; mais ^, pour me venger de tes dédains, je m'avisais de t'accuser d'un abus de conâance, tu aurais beau faire, on me oroî-* rait plus que toi. — Que dites-vous là? ce n'est pas vrai» monueur, je n'ai rien à vous; voilà la chaîne d'or, le collier de corail, les boucles d'oreilles et tous vos présens. — Je le sais bien, reprit Asseline en jetant sur elle des regards où se peignait toute sa passion j je sais que tu es ^ innocente , mais il faut que tu m'appartiennes» ou je te
dénonce... Choisis ! — Ahl monsieur, vous ne pourriez pas agir ainsi avec une pauvre fille qui ne vous a jamais fait de mal ; vous voulez m'efifrayer, et voilà tout ; car vous savez bien que je n'ai que vous sur la terre pour me protéger ; si vous m'accusez , personne ne voudra me défendre. -^ Voilà justement pourquoi j'exige que tu te soumettes a mes volontés ; tu as beau me supplier à genoux, tes prières^ tes larmes, ne me feront pas renoncer à mon projet ; tu ne seras pas la première que j'aurai perdue ainsi. Je veux bien te laisser encore deux jours de réflexion ; mais pèse bien ce qui te reste à faire. Si tu persistes dang la résolution de me quitter, souviens-toi que tu ne sortiras d'ici que pour entrer en prison I Tu voudras te justifier, mais on traitera de calomnie tout ce que tu pourras dire sur mon compte ;
car, né l'oublie pas, un homme qui jouit de l'estime du procureur impérial a toujours le moyen de faire condamner une petite misérable élevée par la charité publique.
Après avoir parlé ainsi , M. Asseline sortit du cabinet de Fanchette; la pauvre enfant, pâle et sous le coup de la stupeur, ne savait ce qu'elle devait faire pour éviter l'a* mour ou la vengeance de son maître. Le premier projet qui lui vint à l'esprit, quand elle se vit seule, fut de s'enfermer et de se laisser mourir de faim ; elle ne parut pas de toute la journée dans l'appartement de M. Asseline; elle l'entendit sortir à son heure accoutumée, et ne bougea pas de place ; cependant la faim commençait à se faire violemment sentir, elle se décida enfin à ouvrir la porte ; mais toutes ses peines furent inutiles, son maître l'avait enfermée. — Il faut donc que je meure! se dit-elle en pleurant; que je meure à quinze ans ! quand je pourrais être heureuse 1... Allons, c'est fini, continua-t-elle, demain je n'existerai plus.
Le lendemain matin elle vivait encore ; seulement elle avait un peu plus faim que la veille. Fanchette chercha de nouveau à sortir de chez elle ; cette fois la porte céda à son premier effort. Asseline sourit en la voyant venir prendre sa place à table ; cependant il ne lui dit pas un mot de son amour. Le surlendemain la jeune fille fut plus gaie, des étoffes de soie étaient étendues sur un fauteuil.
— Gela ferait une jolie robe, dit-elle. — C'est aussi pour te faire faire une robe que je viens d'acheter ces étoffes.
Huit jours après la robe é^it faite; et quatre mois s'étaient à peine passés, depuis la scène qui devait se terminer si tragiquement pour Fanchette, qu'on la rencontrait partout vive, rieuse et parée, donnant le bras à M. Asseline, et laissant deviner, malgré l'ampleur de sa belle robe de
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lévanline, qu'elle n'avait pas été long-temps cruelle envers son respectable protecteur.