‹ Les contes de l'atelierChapitre 16 sur 49 · L'HERITAGE · texte numérisé non relu

L'HERITAGE

« Abraham se leva donc dés le point du jour ; il prit du pain, un vaisseau plein d'eau, qu'il donna éAgar, et qu'il lui mitsur les épaules : il lui donna son fils et la renvoya. Elle, étant sortie, errait dans la solitude de Bersabée. »

Gbnâsb. — Cbap. xx.

De geôlier insensible aux larmes, aux prières de sa victime, Asseline était devenu esclave dévoué aux moindres caprices de la gentille Fanchette; voulait-elle sortir? il la conduisait aux bals, aux spectacleSi et toujours elle attirait, par son élégante toilette et ses charmes naturels , les complimens des hommes qui l'entouraient; on la suivait : elle était heureuse. Le vieux rentier éprouvait bien un sentiment de colère quand il la voyait sourire aux agaceries des jeunes gens qui se trouvaient sur son passage ; mais elle le menaçait de le bouder huit jours, ou de sortir sans lui 9 et il fallait bien que le vieil amant prit la résolution de se contraindre. Fanchette était paresseuse comme une jolie femme qui ne sait être que jolie ; les soins du ménage lui paraissaient indignes de sa nouvelle position sociale ; elle trouva, avec raison, qu'il était fort ridicule de servir l'amant auquel elle commandait ; Fanchette voulut avoir

laO LES GONTC« DE L'aTBLIER.

une bonne; Asseline s'empressa d*en prendre une à ses gages.

C'est beaucoup pour une fille de quinze ans de mener à son gré un vieillard, et de pouvoir gronder ou renvoyer sa servante selon la bonne oii la mauvaise humeur que l'on a en se levant ; mais on ne jouit vraiment de cette petite tyrannie du ménage que lorsqu'on peut Texercer devant témoins. M. Asseiine ne recevait personne, Fanchette voulut voir du monde , faire des invitations ; et le bonhomme, qui n'avait pas le courage de résister aux désirs de sa jeune maîtresse, recommença à entretenir des liaisons avec quelques parens dont il 9e souciait fort peu, mais qui pensaient beaucoup à lui, attendu qu'il avait plus de soixante ans, une douzaine de mille livres de rentes , et une disposition toute particulière à l'apoplexie.

La famille de M. Asseiine se composait de cousins au second et au troisième degré ; c'était, par exemple, une vieille fille qui tenait une pension de demoiselles dans le faubourg du Roule : la maison de mademoiselle Normandier était citée pour la sévérité des mœurs et le caractère acariâtre de la maîtresse de pension.

Il y atait encore monsieur et madame Denisart, tristes, longs et pâles époux ; monsieur était pharmacien et mar- • guillier de l'église paroissiale de Saint-Etiennenlu-Mont ; sa femme avait été nommée dame de charité de la même paroisse; bénie par tous les pauvres de l'arrondissement, elle avait la délicatesse de ne se réserver qu'un pot au feu par semaine et deux voies de bois pour l'hiver, sur le bœuf et les fagots que l'administration des hospices la chargeait de distribuer aux malheureux.

Enfin venaient les époux Berthelot, riches passemeutierf de la rue de la Féronnerie; ceux-ci n'attendaient, pour donner une dot à leur fille, que la part qui devait leur re-

k ONE MÈRB. 191

venir datig la succession de M. Asseline, Toas ces risages \ queriniërêt bisait grimacer ne formaient pas une galerie f(Nri divertiasanle pour une enfant de quinze.ani ; mais Os ayaient tant d'attentions et de prévenances pour Fanchetie, ils riaient do si bon ccaur de ses folies» ils souffraient si patiemment ses impertinences, et lui donnaient si promp»* tement raison chaque fois q^g le cousin Asseliue voulait hasarder une remontrance, qo'il était impossible que Fau« chette ne prît pas quelque plaisir à les voir. C'est surtout au moment oh la maltresse du vieux rentier dosna une fille à son amant» que les parens se disputèrent le privilège de veiller au cbevet de Faccouchée* la dame de charité ou«* blia ses pauvres, qui se passèrent cette fois de la dîstriba<* tion accoutumée. La mafijresse de pension, malgré la rign* dite de ses principes, réclama la faveur de tenir sur les fonts de baptême l'intépessante créature qui devait le Jour à son bien aimé parent, I^es passementiers, jaloux de celte préférence, intriguèrent pour que leur fille tùi marraine t de l'enfant chéri ; c'était une excellente occasion pour présenter à l'accouchée le^^tur de mademoiselle Eulalie Berthelot. Tous ces courtisans des vices d'un vieillard étaient cependant d'honnêtes créatures, auxquelles on ne pouvait reprocher que quelques ridicules et beaucoup d'avarice ; mais toutes les vertus domestiques disparais saient à la porte du rentier libertin ; il n'entrait cbex lui que des parens intéressés qui oubliaient cequils devaient à leur propre estime, pour venir complimenter la femme qu'ils méprisaient, et caresser Tenfant dont la naissance les eût fait mourir de désespoir, si elle eût été le fruit d'un amour coupable de leur sœur ou de leur fille.

Quant à Fanchette, elle éprouvait une joie^ une ivresse qu'elle n'avait pu soupçonner jusque alùrs. Toujours folle et rieuse, elle ne pouvait se lasser de regarder son enfant ;

elle pleuraitquandM. Asseline parlait d'envoyer la petite fille en nourrice : elle était si heureuse de pouvoir Thabiller, de la tenir dans ses bras et de rendormir à ses côtés! Au moindre cri de sa fille, il fallait que tout le monde accourût, et cependant elle voulait seule la bercer et apaiser ses jeunes douleurs. Quelquefois elle prenait une grimace de la petite pour un sourire, «t Ton se voyait obligé de dire avec la mère que mademoiselle Asseline aurait le caractère très-gai. |

Un sentiment nouveau se développait dans l'âme dé Fanchette; assez long-temps elle avait souffert Tamour de M. Asseline ; mais depuis qu'elle le voyait tendre et empressé pour sa fille, la jeune mère commençait à l'aimer véritablement ; un enfiaint est le lien le plus puissant pour attacher deux cœurs ; il n'a souvent manqué qu'un fils à des époux fatigués de vivre ensemble, pour que leur ménage devint un exemple éternel d'amour et de fidélité.

La petite Baptistine, c'est le nom que mademoiselle Eu- i lalie Bertbelot avait donné à sa filleule, comptait déjà six s mois ; il avait été question plus d'une fois, entre Fanchette | et son amant, de légitimer leur enfant par un mariage. Les ' parens, qui s'étaient disputé l'avantage de lui donner un patron au ciel, s'effrayèrent lorsqu'on leur apprit que la petite protégée d'en haut, allait avoir un père ici-bas ; cependant ils eurent le bon esprit de cacher leurs craintes, et firent si bien , qu'ils déterminèrent Asseline et Fanchette à reculer leur union jusqu'à la belle saison prochaine. On était à peine à la fin de l'automne, et tant d'événemens pouvaient se passer avant le retour de mai, qu'ils se rassurèrent. Habiles à taire les sentimens qui les agitaient, les cousins du rentier continuaient à rendre des visites journalières à Fanchette; ils l'appelaient» par anticipation, leur petite cousine; et la jeune fille, fière du nom de ma«

TNB MfiRE. 133

dame dont on la saluait à chaque instant, et plus heureuse encore du titre de mère, faisait avec ses bonnes cousines mille projets pour Tavenir de sa Baptistine.

—Elle sera riche un jour, disait-elle à madame Denisart ; c'est bien dommage que vous n'ayez jamais eu d'enfant, on fils, par exemple ; nous l'aurions marié à Baptistine, et le bien de M. Asseline ne serait pas sorti de la famille. Parlez-en donc à votre mari, ma cousine. — Que voulez- Yous que je lui dise? ma chère Fanchette. M. Denisart prétend que je n'aime pas les en fans. — Cependant tous adorez le mien. C'est bien naturel, elle est si intéressante cette chère petite Baptistine ! Ah ! madame Denisart, tous ne pouvez pas vous figurer ce que c'est que d'être mère ! Non, vous ne pouvez pas vous imaginer tout mon bonheur 1... Tenez, j'aime bien les plaisirs, les bals, et pourtant il me semble que pour mon enfant je donnerais tout : mes parures , mes belles robes. Oui , depuis que j'ai ma petite fille , je ne suis plus la même; c'est une nouvelle existence que je recommence ; il y a un an je ne vivais que pour les fêtes ; à présent je ne vis plus que pour elle.

C'était tous les jours une conversation semblable sur sa fille ; soit que Fanchette fût seule avec la nourrice de la petite, soit que ses excellons parens vinssent la visiter , elle ne parlait que de Baptistine et du mariage qui allait la rendre héritière de tous les biens de son père.

Dans la scène terrible, qu'on n'a pas dû oublier, où M. Asseline, pour vaincre la vertueuse résolution deFanehette, la menaçait de l'accuser d'un crime, le vieux rentier avait dit :

« Tu ne seras pas la première que j'aurai perdue. »

En effet, quelques mois avant le départ de mademoiselle Fallu, une jeune fille jolie, mais sage, avait su attirer l'attention d'Asseline. Servante dans une maison où il était I. 12

136 LË3 CONTES DE l'aTELIER.

du cloître accoururent dans le passage; on entoura le soldat , qui ne chercha pas à se défendre ; le corps du ?ieillard fut porté chez lui , et, malgré toutes les précautions que Ton prit pour cacher cet événement à Fanchette , la jeune mère ne tarda pas à être instruite de son malheur. £lle passa une nuit affreuse auprès du litdeson corrupteur; et, le jour suivant , lorsqu'elle croyait trouver des conso« lationsdans l'amitié de ces parens qui Taccablaîent depuis un an de tant de marques d'affection , elle ne rencontra que des visages sévères et des sourires moqueurs. C'est à peine si ceux qui étaient venus dès la veille, s'établir chez elle pour pleurer le défunt, doql la mort était si impatiemment attendue, lui parlèrent de son enfant, que ce funeste duel venait de rendre orpheline. Lorsque Fanchette parla en pleurant de son deuil , on haussa les épaules ; et lorsqu'elle voulut commander à sa servante, la cousine Normandier lui dit qu'elle n'était plus rien dans la mai^n, et que si on ne l'avait pas déjà mise à la porte , c'était par respect pour la mémoire d'un parent qui lui avait voulu quelque bien. Mais dès que le corps d'Asseline eut été rendu à la terre, les héritiers firent apposer les scellés, et Fanchette reçut Tordre de quitter la maison ; c'est en vain qu'elle implora la pitié de ceux qu'elle avait vus si souvent soumis à toutes ses volontés.

— Si mon cousin, lui dit la dame de charité, avait fait un testament en votre faveur , nous respecterions ses volontés , il n'existe aucun papier qui vous donne les droits que vous réclamez sur sa fortune. Vous êtes entrée comme servante chez lui, sa mort vous prive d'une place avantageuse, sans doute; mais vous êtes jeune, vous trouverez d'autres maîtres à servir. Cherchez , nous ne vous refuserons pas un certificat.

On voulut visiter sa malle lorsqu'elle se décida à s'éloi-

UKE MËBE. 137

gner avec son enfant ; ses hardes étaient encore rangées comme le jour où la jeune fille avait essayé de se soustraire, par la fuite, aux séductions de son maître. Madame Berthelot, la passementière , eut pitié du chagrin de Fanchette, quand elle vit celle-ci remettre en pleurant dans la petite bourse de soie verte le collier et les boucles d'oreilles de corail , premier don de son maître ; on lui permit de les emporter.

Elle , qui avait été un moment maîtresse absolue des revenus d'Âsseline, fut trop heureuse de retrouver la pièce d'or qu'elle tenait de mademoiselle Fallu. Les vingt francs servirent à [tayer le premier mois de nourrice de son enfant , qu'une jeune ouvrière du voisinage voulut bien se charger d'allaiter. Avec quelques sous qui lui restaient, elle loua pour un jour une chambre garnie; mais le lendemain , quand elle se vit sans moyen d'existence pour, passer le reste de la journée, elle se mit à pleurer. Allaitelle mendier, elle qui avait vécu dans l'abondance ? Pouvait-elle demander de l'ouvrage ,^ elle qui n'avait appris qu'à se parer? Se mettrait- elle aux gages des autres, quand elle venait d'avoir une servante à ses ordres? Les souvenirs de sa prospérité de la veille ne servaient qu'à lui faire trouver plus affreuse encore la position où elle était réduite. Elle pensa aux bijoux qu'elle devait à la pitié de la passementière. — Si je les vendais, ce serait des ressource^ au moins pour une semaine? après, je penserai au moyen de passer l'autre. — Fanchette ne voyait pas loin dans l'avenir; mais elle n'avait pas seize ans, et l'on sait quelle éducation elle a reçue !

Au moment où la jeune mère se préparait à entrer daps la boutique d'un joaillier du voisinage, elle se sentit arrêtée par une légère tape sur l'épaule ; Fanchette se retourna, et reconnut mademoiselle Fallu.

-^ Eh I €'est toi , ma chère amie! eh bien ! que fais-to IMirici?

•— Ah ! mademoiselle , si vous saviez combien je sni» malheureuse 1 — Pas plus que mdi , mou eufaut. Figuretoi qu'après m'avoir emmenée à deux cents lieues d'ici, ce scélérat d'Achille m'a jouée au billard avec des mauvais sujets de sa connaissance. J^àl été gagnée par Un commis voyageur qui a bien voulu me reconduire ici; mais comme il ne pouvait pas s'embarrasseir de moi dans son nouveau voyage, Je suis restée avec sit francs sur le pavé de Paris; hein? comme c'est régalant! — Uais vous aviez un état, au moins? — Bah! j'ai perdu l'habitude de travailler; mais quand on sait bien s'y prendre, on ne manque jamais de ressources, m» petite. — Vous pourrez donc m'enseigner des moyens d'existence pour moi, pour mon enfant ? — Pour ton enfant? ah 1 tu as fait des sottises, Fanchette ! N'importe, je veux être ton bon ange ; allons, viens avec moi !

Et l'obligeante créatuie entratna la jeune mère.

uns MtM. 139

Page 1