‹ Les contes de l'atelierChapitre 17 sur 49 · CN ATELIER RUE NEUVË-SAINT-GILLES · texte numérisé non relu

CN ATELIER RUE NEUVË-SAINT-GILLES

Lajeane fille se coaronne De Heurs qui ri f enl un malin ; La Jeaae liB« ^ilMmëonne

A son destin t On soarenlr, one csp^nee Des Jeux passés, des Jenz présens,

L'fnsotieiâDée ,

CRAHU» DOTAUdl.

Je TOUS ai dit un souvenir da temps passé ^ ee que je tels conter maintenant est une histoire d'iiien

Elles sont Ut six jeunes filles» assisesaulour d'une loncfne table couverte d'étoffes, de tulle et de rukians. Sous les doigts industrieux des gentilles ouvrières, les corsages à la vierge se découpent, les manches à gigot s'arrondissent, les jupe» se forment gracieuses et ornées d'élégantes et riches garnitures; on n'entend dans l'atelier que le bruit des Ikh bines qui roulent sur leurs broches de fer à chaque fois qu'une nouvelle aiguillée de fil vient d'être employée^ Toutes les jeunes couturières, là tête baissée sur leur oa-^ vrage, joutent d'habileté; elles songent à leurs plaisirs du dimanche passé, à ceux qui les attendent le dimanche prochain, ou bien elles murmurent intérieurement l'air nouveau qu'un joueur d'orgue accompagne en passant dans la me. Le silence et l'activité qui régnent en ce lieu sont, de temps en temps, interrompus par l'éclat de rire à demi étouffé d'une apprentie dedouie ans, qui agaoe k la dérobée un caniche couché sous rétabli. Alors toutes les tètes

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se redressent^ on abandonne un instant son ouvrage pour s*interroger des yeux ; mais madame Huberdeau, la maitresse couturière, lance un coup d'œil sévère sur Tenfant, qui rougit, et le travail est repris aussitôt avec une nouvelle ardeur.

Ce n*est pas que madame Huberdeau se montre jamais bien terrible pour le jeune troupeau confié à ses soins ; loin d*être un objet d'effroi pour ses ouvrières, souvent la bonne maîtresse devient la compagne de leurs jeux ; mais c'est seulement quand la journée est terminée, et que tout est rangé dans Tatelier, qu'elle veut bien mêler sa gaieté réservée de quarante ans à leur joie folle et bruyante. La couturière de la rue Neuve-Saint-Gilies est une mère véritable pour celles qui travaillent sous ses ordres; elle ne croirait remplir qu'à demi son devoir envers elles, si, en leur apprenant un métier qui doit Jes faire vivre, elle ne leur donnait aussi l'exemple des vertus qui embellissent la vie, qui consolent dans le chagrin, et ajoutent au bonheur. C'est, encore par un calcul de sa tendre sollicitude pour ces jeunes personnes, qu'on la voit tous les soirs partager leurs jeux. Plus sage en cela que bien des mères, elle n'a pas oublié le temps où elle, aussi, était jeune et folâtre; elle sait que se montrer sévère pour une franche espièglerie d'enfant, c'est forcer la coupable à devenir dissimulée. Vouloir réprimer par des menaces la fougue de la jeunesse, c'est folie;, il faut au contraire que la raison s'en empare avec adresse pour la diriger à son gré.

Comme on la sait indulgente , on ne craint pas de lui confier ces petits mystères de jeune fille qui , renfermés trop long-temps dans un cœur de seize ans, peuvent devenir de terribles secrets. Enfin, madame Huberdeau est à la fois la maîtresse, la mère et la confidente de ses ouvrières ; celles-ci ne puisent auprès d'elle que des exem-

pies d'économie » de vertu et d'amour du travail. Il y a bien chez la bonne couturière une légère teinte de dévolion qui ferait hausser les épaules aux superbes incrédules ; mais , pour moi , j'avoue que j'ai un faible pour ceux qui croient ; je ne pense pas qu'une idée consolante de plus soit un tort fait à l'humanité. Si le bigotisme a pu rendre quelques hommes injustes et méchans, la piété a su faire tant de bons cœurs, qu'on peut, sans danger, je crois, la tolérer parmi nous. Et puis n'est-ce pas elle qui tient toujours en réserve le trésor du pauvre : l'espérance? Madame Huberdeau est donc un peu dé vole ; cependant ses pratiques ne souffrent pas de sa confiance en Dieu ; jamais, pour courir à l'office, on ne la vit quitter la robe de bal qu'on attendait. Si l'heure de la messe vient à sonner avant qu'elle ait fini son ouvrage , elle dit à ses ouvrières : — Continuons notre besogne, mesdemoiselles; travailler, c'est prier.

Voilà quinze ans que madame Huberdeau habile la tranquille et même un peu triste maison de la rue Neuve- Saint-Gilles , et depuis quinze ans son atelier n'est pas moins renommé pour l'habileté des ouvrières en coulure que pour les mœurs douces et aimables de leur maîtresse. Aussi les mères du quartier n'ont-elles jamais craint de lui confier leurs filles ; c'est même mériter des droits à la considération , que de pouvoir dire : — Je suis élève de madame Huberdeau I

11 faut que la réputation de madame Huberdeau se soit étendue plus loin que ses vertus modestes ne pouvaient le lui faire espérer ; car un jour, il y a dix ans, une jeune dame qui habitait Lyon est venue à Paris lui confier l'éducation et l'apprentissage de sa fille , âgée de sept à huit ans. L'air décent de cette mère, la gentillesse de son enfant ont prévenu favorablement pour elles la maîtresse

couturière. Le prix de la pension a été arrêté à l'instant. Madame Caillot, c'est le nom de la mère, prévint alors madame Hnberdea^ qu'elle ne pourrait Tenir voir sa fille qu'une fois par an. Après le malheur, lui dit-elle encore, qui la priva de son mari, officier, tué dans l'une de nos dernières campagnes, madame Caillot a été forcée d'accepter une place de damé de compagnie cbez la veuve d'un vieux gentilhomme qui vit retirée dans sa province ; cette noble douairière n'aimant pas lesenfans, la veuve de l'officier , qui avait laissé jusqu'à présent sa fille chez une Bourrice, pauvre ouvrière de Paris, a résolu de itiettre enfin son enfant dans une maison convenable aux projets d'éducation qu'elle a formés. La couturière ayant promis à madame Caillot de lui envoyer, tous les six mois, des nouvelles de la petite, à Lyon, poste restante, la mère embrassa sa fille et partit , après avoir payé d'avance la première année de pension de la nouvelle apprentie.

La jeune Baptistine, élevée par les soins de madame Huberdeau, s'instruisit, grandit sous sa tutelle, et devint, à seize ans, sa première ouvrière.

Fidèle à sa promesse , madame Caillot venait exactement tous les ans apporter le montant de la pension ei passer un jour auprès de sa fille bien-aimée. Les jeunes personnes de l'atelier enviaient à Baptistine cette tendre mère , qui ne parlait jamais que du bonheur et de l'établissement de son enfant.

Lors de sa dernière visite, la mère de Baptistine prit à part la couturière et sa fille , et après avoir consulte ses souvenirs, elle dit à l'enfant :

— Dans un mois, ma fille, tu auras seize ans ; je ne sais pas ce que le ciel te réserve , mais rappelle-toi bien que tu as un guide dans lequel tu dois mettre toute ta confiance ; il n'y a que des chagrins à attendre dans ce monde,

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si ta t'avises jamais de cacher un secret ^ ta seconde mère; madame Hiiberdeau sera toojoars indulgente et bonne pour toi ; il faut donc, dès que ton cœur éprouyerA une peine ou un désir , en instruire bien TiCe cette excel^ lente amie ; elle connaît toutes mes bonnes intentions pour toi : tu peux espérer d'être heureuse, ne fais donc pas to» lontairemmit ton malheur.

Après avoir parlé ainsi , madame Caillot se lera, elle embrassa tendrement sa fille, baissa son voile, et partit pour ne pins revenir qu'un an après.

Une singularité qui échappait à Tobservation de ma* dame Hnberdeau , mais que les jeunes ouvrières avaient souvent remarquée, c'était le soin que prenait la mère de Baptistine de baisser son voile et de garder le silence le plus absolu aussitôt qu'un étranger arrivait dans Tatelier. Souvent aussi elle se levait brusquement et passait dans une chambre voisine, quand le nouveau venu paraissait attacher sur elle des regards curieux ; on voyait enfin que son intention était d'échapper à tous les yeux. Plus d'une fois encore madame Huberdeau l'avait engagée , dans ses ▼isites d'un jour^ à sortir avec Baptistine ; celle*ci eût été bien joyeuse de faire une partie de plaisir avec sa mère ; mais madame Caillot refusait obstinément de quitter la chambre. — Cela ne se peut pas, répétait-^lle à sa fille.

— Baptistine pleurait un peu; sa mère se sentait émue de regrets. — Pour un moment que je pa^ avec toi, mon enfant , je voudrais bien n'avoir rien à te refuser, et cependant, je me vois forcée de te dire : Cela ne se peut pas I

!)epuis les dernières recommandations de madame Caillot à Baptistine, près de huit mois se sont passés, la jeune fille a bien souvent réfléchi sur ces paroles de sa mère :

— Dès que ton coeur éprouvera une peiné ou un désir, yiens aussitôt l'apprendre à ton excellente amie. — Long^

temps elle a eu beau consulter son cœur , il n*avait rien éprouvé encore. Quand elle avait bien travaillé pendant six jours, et qu'un dimanche de plaisirs la récompensait de ses fatigues , elle ne pensait qu*à recommencer gaiement une autre semaine qui devait amener encore un heureux jour de repos. Mais depuis quelque temps elle se sent moins tranquille , sa gaieté n'est plus aussi vive , et la joyeuse enfant, qu*on voyait, la première, profiter de l'absence de madame Huberdeau pour jeter au visage d'une de ses compagnes d'atelier la pelote de fil qu'on se renvoyait ensuite de main en main en faisant sauter les robes, les canezous, les coupons d'étoffes, et même quelquefois les tabourets et les chaises ; fiaptisline, enfin, qui donnait toujours le signal d'une partie de jeu improvisée, est devenue depuis trois jours rêveuse et impatiente ; elle ne veut pas qu'on rie autour d'elle, le bruit l'incommode, il trouble ses pensées ; aussi sait*elle gré à madame Huberdeau de ce qu'elle vient d'imposer silence à la jeune apprentie. La maîtresse n'a pas été sans s'apercevoir de ce changement dans l'esprit de sa première ouvrière ; mais elle ne veut pas la contraindre. — Baptistine , s'est-elle dit, n'a jamais eu de secret pour moi ; elle viendra, tôt ou tard, me confier celui qui l'occupe, mais ce sera toujours ' assez à temps pour que je puisse lui donner mes conseils. — Elle ne s'est pas trompée , car si la jeune fille n'a rien dit à sa maîtresse , c'est qu'elle ne comprend pas encore bien le trouble qui l'agile ; elle veut, avant de parler, se rendre tout-à*fait compte de ses nouvelles sensations pour les avouer à madame Huberdeau. Enfin , quand le soir est venu et que les jeux ordinaires, auxquels Eaptistine pas pris part, ont cessé , la jeune fille se voyant seule avec sa bonne amie , vient se jeter dans ses bras, et lui dit en se cachant la tête sur son sein :

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<^ Maman Huberdeau , j'aime quelqu'un! La couturière, qui ne s'attend pas à un pareil aveu, la traite de folle et d'enfant, qni ne sait ce qu'elle dit. — Si fait, maman, que je le sais bien ! voilà trois jours que je m'interroge ; c'est bien vrai, j'aime de tout mon cœur I -^ Et qui donc à ton âge peux-tu aimer , si ce n'est notre perroquet ou tes robes des dimanches?

— C'est un jeune homme, répond l'enfant eu baissant les yeux ; un jeune homme que vous connaissez.

Madame Huberdeau voyant alors qu'il s'agit d'une chose sérieuse, fait asseoir Baptistine, s'assied à côté d'elle, et lui prenant les mains, lui dit avec bonté : — Voyons, contemoi cela, ma fille; c'est une folie, sans doute, mais encore faut-il que je sois instruite de tout ; ne me cache rien, entends-tu? — Vous voyez bien que je ne peux pas vous cacher quelque chose; voilà bien peu de temps que je le sais, et je ne balance pas à vous l'apprendre. Mais, je vous en prie, ne me dites pas que c'est une folie... car ça me rendrait honteuse, et je ne pourrais plus parler. — Avant de recevoir ta confidence, ma fille, répond d'un ton pénétrant la bonne madame Uuberdeau, il faut que je t'avertisse qu'il t'en coûtera peut-être quelques chagrins; je ne veux pas, quand tu me donnes ta confiance, que tu puisses, un jour, regretter de m'a voir ouvert ton cœur ; c'est pourquoi je te préviens d'avance que si celui que tu crois aimer,.. — Bapiistine fait un mouvement. — Oui, que tu crois aimer, répète madame Huberdeau, car à ton âge on ne peut pas être bien sûre de la force d'un sentiment qu'on éprouve pour la première fois; si celui-là, dis-jc, n'est pas digne de ton affection, alors, mon enfant, j'emploierai tout mon pouvoir pour que tu ne le revoies jamais... Peut-être ne devrais-je pas te dire cela d'abord; mais je te connais sage et docile, et il n'est pas dans mes habitudes de surprendre I. 13

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les secrets pour en abuser ; ainsi tu es libre encore de me cacher son nom, à moitis que tu me promettes de suivre en tous points mes conseils. — Oui , maman Huberdeâu , je vous le promets ; quelque chése que vous ordonniez, je me soumettrai à votre volonté ; mais il faut que vous sachiez tout.

La jeune fille se recueille un moment, sa maîtresse Tembmsse pour l'encourager; il y a des larmes dans les yeux de Baptistioe ; un sourire perce à travers les pleurs. L'enfant essuie ses yeui, et reprend ta parole :

— Vous Savez, maman , qu'il y a un mois, un jeune homme apporta ici une robe de levantine à faire pour sa sœur; c'était, nous dit-il, un cadeau de fêté ; mais comme il voulait que sa sœur n'en sût rien , c'est à moi que Ton prit mesure pour tailler la robe. Le soir il revint pour faire changer la garniture; le lendetaain il'revint encore pour s'assurer de la forme du corsage ; c'était toujours afin que la rebe fût au goût de sa sœur. Vous croyiez cela comme nous? Eh bien ! non, ndaman, il n'a pas de sœur, et il ne venait ici que pour me voir. — Vraiment! ma fille! mais c'est très-mal ; celui qui n'a que des intentions estimables sur une jeune personne ne se sert pas d'un pareil prétexte pour se rapprocher d'elle ; on parle à ses pai-ens, ou du moins à celle qui lui sert de mère. — Mais, maman, il ne pouvait vous parler avant de savoir si je n'avais pas un engagement. — Enfin, il t'a donc appris ses phijets? Qne veut-il? qu'espère-t-il ? — Il espère m'épouser; c'eât ce qu'il m'a dit avant-hier à Saint-Paul, où je l'ai renoontré. Saveie-vous qu'il a pris partout des infoi^mations sur vous, sur moi ; il est tnème resté des journées entières chei le portier pour me voir passer! et il a été si heureux en me retrouvant à l'église I Ce n'est pas l'embarras, j'étais bien contente aussi ; je ne croyais plus le revoir! — Ainsi , tu

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raimais donc avant mèniedÊ connaître tes projets de mariage? — Oui, maman, reprit ingénuement Baptistine ; il a Tair si doux! si honnête! Enfin il m'a plu tout de suite; et l'autre jour, quand j*ai entendu sa yoix à Saint-Paul, j'ai bien tremblé Un peu, mais ce n'était pas de peur. — Mais il a dû te dire son nom, te parler de sa famille?

— Certainement! c'est un jeune médecin ; il se nomme Abel FaTelet ; son père est. un ancien négociant qui ne veut pas gêner les inclinations de son fils. C'est la prenait fois, m'a-tMl dit, que j'aime quelqu'un ; je me suis toujours promis d'épouser celle que j'aimerais, si elle était digne de mon estime, et dès que je vous ai connue, mon choix a été fixé. Vous sentet, maïAan, combien j'étais joyeuse, moi qui l'avais vu venir ici avec Cànt de plaisir, et qui, involontairement, pensais toujours à lui depuis qu'il n'y venait plus. — N^mporte, interrompit madame Hubei^ deau, la ruse qu'il a employée pour entrer chez moi est une action coupable... et qui suffirait pour donner mau- Taise opinion d'un jeune homme. — Oh ! maman, il se re* pent bien de ne pas avoir agi plus franchement avec vous ; il m'en demandait pardon l'autre jour; mais, je vous le répète, il ne savait pas si mon cœur était libre. — Et depuis ta lui as donc appris que tu recevais avec plaisir l'aveu de son amour? — Non, je vous le jure, il ne sait rien, à moins qu'il n'ait deviné quelque chose dans mes yeux. C'est possible, car il ne m'a pas fait une seule question à ce sujet. Seulement il m'a dit en me quittant : Ne m'en veuillez pas, mademoiselle, si je vous ai suivie jusqu'ici ; c'est pour la dernière fois que j'essaie de vous voir sans la permission de votre maîtresse. Jeudi prochain , et c'est demain, j'irai présenter mes. respects à madame Huberdcau ; c'est de sa bouche seule que je dois apprendre si je dois continuer mes assiduités, ou cesser de vous voir ; je n'ose vous dire que

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de Yotre réponse dépendra le bonheur ou le tourment de ma vie.

Ici Baptîstine s'arrêta, elle regarda timidement sa maitresse, qui lui dit avec bonté :

— Eh bien î mon enfant, que faudra>t-il répondre ? — Ce que vous voudrez , ma bonne mère ; mais tâchez qu'il ne soit pas trop malheureux!

Madame Huberdeau ne put s'empêcher de sourire et d'embrasser la naïve enfant , qui venait si francheméht lui faire une confidence que la sévérité maternelle repousse trop souvent.

Quelle nuit d'agitation pour Baptisline! quels battemens de cœur elle ressentit quand le jeune Favelet se présenta le lendemain pour connaître la réponse de celle qu'il aimait! La couturière l'accueillit avec une politesse aimable ; il augura bien de cette réception, et après avoir jeté un coup d'œil à traders le vitrage de l'atelier où Baptistine feignait de travailler, car alors la pauvre enfant n'avait plus la tête à elle, il passa dans le salon avec madame Huberdeau.

Avant d'y suivre l'amant et la mère adoptive de Baptistine, je dois vous faire connaître plus particulièrement M. A bel Favelet : vous savez déjà qu'il est médecin, qu'il est amoureux, et, qui mieux est, amoureux aimé. C'est un jeune homme de vingt-cinq ans ; il a reçu chez son père, l'un des premiers négocians du Havre, cette éducation sévère et profonde qui fait de notre jeune France une génération d'hommes graves et de penseurs, et qui donne un démenti formel à ce préjugé de légèreté et d'insouciance dont les étrangers flétrissent encore le caractère français. Ferme dans ses plans comme la sagesse , mais défiant comme elle aussi, le jeune Favelet s'est tracé le portrait de la femme qu'il doit lier -à son sort; et toutes les fois

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qu'il a cru la rencontrer, il a défendu son cœur contre les dangers d'une passion trop prompte ; avant tout, il a voulu être sûr que cette femme était digne de lui. A bel, logé à la place Royale, n*a pas tardé à entendre parler de madame Huberdeau, de son active surveillance auprès de ses jeunes ouvrières, et surtout de la beauté et des qualités de cette petite fiaptistine, élevée par la bonne et vertueuse couturière de la rue Neuve-Saint-Gilles. Quelquefois , le dimanche, il a vu les jeunes filles courir dans le jardin de la place Royale ; des enfans étaient seuls admis dans ces jeux, que partageait toujours madame Huberdeau. Les cheveux blonds, la taille élégante, et^urtout Tair franc et joyeux de la jolie Baptistine, attiraient ses regards; il aimait à les reposer sur cette image riante de l'innocence et du bonheur. — Celle-là ne peut pas tromper, se dit-il un jour, et depuis ce jour-là il se répéta : Je voulais une femme qui n'eût jamais appris à feindre : c'est Baptistine que j'épouserai. C'est alors qu'il se présenta pour la première fois chez la couturière, chargé d'une pièce d'étoffe qui l'embarrassait fort. Quand il eut trouvé son mensonge, quand la robe fut terminée, et qu'il n'eut plus aucun prétexte pour reparaître dans la maison , il vint tous les soirs se mettre en faction devant la porte, examinant la physionomie de tous les hommes qui entraient et sortaient, et, moyennant une généreuse récompense, il apprit du portier tout ce qu'il voulait savoir sur le compte de la maîtresse de Baptistine. Enfin, bien certain qu'il était d'aimer véritablement la jeune fille, il écrivit à son père :

a Tu m'as laissé libre de choisir pour femme celle qui » me plairait « je l'ai trouvée. J'ignore encore si je suis » aimé ; mais comme elle mérite toute mon estime, et que » je craindrais de troubler son repos, si je me déclarais » avant de connaître tes intentions, apprends-moi si la

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» 611e d'un militaire, qui n'a de fortune que son état, peut » te convenir pour bru ; sa mère» veuve du capitaine Cail- » lot, habite le Lyonnais; les malheurs qui ont poursuivi » cette honnête famille la rendent encore plus intères- » santé à mes yeux. Je ne te dirai pas que Baptistine est » jolie, ses attraits seuls n'auraient pas décidé mon » choix ; mais elle a tant de vertus, que tu ne pourrais » t'empécher de loi donner ta tendresse si tu la connais- » sais. »

Quelques jours après, Abel Favelet reçut la réponse de son père.

« Epouse, mon^mi, écrivait-il, celle qui a fait une si » vive impression sur ton cœur ; la femme que tu aimes » doit être digne de loi : je ne tiens pas à la fortune, tu le D sais ; son nom même, s'il est obscur, ne sera pas un ob- » stacle à mes yeux, pourvu qu'il soit honorable ; une seule D chose au monde causerait mon désespoir éternel, ce se- » rait d'avoir à rougir d'une alliance indigne de nous : tu » sais si je te souhaite du bonheur dans celle que lu vas » former 1 »

Ce n'est qu'après avoir reçu le consentement de son père que le jeune médecin essaya de rencontrer Baptistine à l'église Saint-Paul. Toujours délicat envers celle qu'il regardait déjà comme sa femme, il ne voulut pas l'embarrasser par une question indiscrète sur l'étal de son cœur; il la conjura d'avouer bien franchement à madame Huberdeau si elle n'éprouverait pas quelque répugnance à recevoir ses soins. On sait déjà combien la gentille Bap iistine a mis d'ingénuité dans son aveu.

Admis dans le salon de la couturière, Abel Favelet a tiré de son portefeuille le brouillon de la lettre qu'il écrivit à son père, et la réponse de celui-H;i ; madame Huberdeau, après avoir lu, dit en lui remettant les deux écrits :

UHK MÊKE. ]&1

— Je ne doule pas, monsieur, de la purelé de vos vues SUT mon élève; mais je ne suis pas sa mère; ce n'est que lorsque madame Caillot m'aura autorisée à vous recevoir chez moi que je pourrai vous prier d'y revenir. Je vous en veux un peu d'avoir pu dQnnef à une recherche qui n'a rien que d'honorable pour cette enfant toutes les apparenc(çs d'une intrigue; jusqu'à présent elle ignorait que l'on pât tromper, même pour cacher de bonnes intentions, et c'est vous qui le lui avez appris.

Âbel Favelet s'excusa diji mieux qu'il put; il écrivit, sous les yeux de la couturière, la lettre qu'il devait adresser à la mère de Baptistine, et il partit en faisant des vœux pour que la réponse fût prompte et favorable.

La pauvre enfant avait hâte de le savoir parti. Madame Huberdeau lui montra la lettre d'Abel; elle lut avec attendrissement ce qu'il écrivait à sa mère. Le bien qu'il disait de BapUstine toucha moins celle-Ksi que les termes pressans de sa lettre pour l'accomplissement de leur mariage. Elle demanda à sa bpnne mattrçsse la permission d'ajouter un mot sous la signature d'Abel ; la couturière ne s'y refusa pas, et Baptistine écrivit :

« Chère maman 1 si tu savais combien je l'aime 1 »

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