‹ Les contes de l'atelierChapitre 18 sur 49 · DEBAUCHE · texte numérisé non relu

DEBAUCHE

— Je dis, répliqua l'aubergiste eo élevant la voix et en mettant le poing sur la bancbe, je dis que vous avez tout cassé dans ma maison, et Je prétends que TOUS me payiez Jusqu'au dernier sou.

MiaiKÉE. — chronique du temps de Charles IX,

— Oui, mes amis, dans quelques semaines je me marie, dit Abel Favelet en entrant un matin chez l'un de ses camarades de rÉcole de Médecine » où il savait trouver plusif'urs élèves réunis.

A ces mots, les jeunes compagnons d*études et de plaisirs s'entre-regardèrent en riant ; le plus moqueur d'entre eux prit un air grave, il se leva, ouvrit une armoire qui lui servait de bibliothèque, il en tira un livre écorné et poudreux, et pour toute réponse il lut ce qui suit :

« Le mariage est un mal qui ne s'emporte jamais qu'en emportant la pièce, et qui n'a autre composition qui vaille, que la fuyte ou la souffrance, quoy que toutes les deux très difficiles. Gel u y-là s'y entendoit , ce me semble , qui dict : Qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle avecque son mari sourd. »

— Eh bien! eh dépit de Montaigne, reprit vivement Abel, je veux que ma femme conserve ses yeux, car elle les a fort beaux; et quant à moi, dussé-je être condamné à subir le bavardage de vingt sols tous les jours, je tiens

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à ne pas devenir sourd ; je serais trop privé de ne plus entendre la jolie voix de ma Baptistine.

— Respect au mariage, messieurs, ajouta Eugène Yerneuil, le plus âgé de la bande joyeuse ; il vaut mieux dire à notre ami ce que Plutarque disait à Pollianus : « Je prie » aux Muses qu'elles veuillent assister et accompagner en » votre endroit la déesse Vénus ; pour ce que ce n'est pas h moins leur office de mettre bon accord et bonne conson- » nance en un mariage par le moyen du discours de la » raison et l'harmonie de la philosophie, que de bien ac- » corder une cithre ou une lyre. »

— Et le moyen de ne pas vivre d'accord avec Baptistine? ajouta A bel ; si vous la connaissiez I mais vous la connaîtrez bientôt , car je vous invite tous à ma noce ; vous verrez qu'il est impossible d'avoir plus de bonheur que moi ; toutes les vertus que j'exigeais dans la femme qui devait porter mon nom, je les ai rencontrées. — Vraiment! et où ce trésor était-il caché? — Où vous n'auriez jamais été le chercher; dans un atelier de couturières.

Ici les amis d'Abel eurent de la peine à étoufTer un éclat de rire; Eugène le regarda d'un air chagrin, et dit en se penchant vers son voisin :

— Le pauvre garçon est devenu fou ! — Au contraire, messieurs, je ne crois jamais avoir fait preuve de plus de raison, puisqu'il est vrai qu'un sage, c'est-à-dire celui qui veut être heureux, doit savoir prendre le bonheur où il le trouve. — Voilà une maxime dont l'application pourrait devenir très-nuisible au maintien des bonnes mœurs^ objecta Eugène. — J'admets, répliqua vivement A bel Favelet, que ce soit un sage qui agisse ainsi; car il ne mettra jamais son bonheur que dans la vertu. Mais, au fait, mes bons amis, je suis venu ici pour vous inviter à ma noce, et non pour vous demander des conseils tuochant mon

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projet de mariage. Je tous assure, contlnua-t-il en riant, que ma future me convient beaucoup; que je pourrais presque jurer qu'elle me rendra le plus heureux des hommes ; c^est, je crois, tout ce qui doit intéresser votre amitié pour moi... Je refuse vos conseils, acceptez^vous mon invitation ? —- Sans doute, sans doute, répétèrent-ils tous; nous acceptons... A quand la noce? — Voilà un mois qu*on a écrit à la mère de la jeune personne, elle a répondu qu'elle serait à Paris le 18 juin : c'est demain. Tout est à peu près réglé entre nous; dimanche prochain nous ferons publier le premier ban... ainsi je pourrai me marier dans quinze jours. ^— Ah! çà dit un des jeunes gens, entre nous qui sommes philosophes, c'est très-bien de nous avoir fait connaître la profession de ta future; une jolie femme, quelle que soit sa condition, est toujours une jolie femme à nos yeux ; mais sois tranquille, mon ami, et s'il dépend de moi qu'on ne sache pas que c'est chez des couturières que tu as été chercher une épouse... tu peux compter sur ma parole.

— Et sur la nôtre , ajoutèrent tous les amis; nous serions au désespoir de te donner un ridicule.

Pendant ces assurances de discrétion que lui donnaient ses camarades , A bel ne pouvait s'empêcher de sourire. Quand ils eurent fini , il reprit avec gaieté : — Et pourquoi donc, mes amis, vous empresser de me faire un serment que je ne vous demande pas?... Loin de là , je vous prie au cx)ntraire d'apprendre à nos connaissances que c'est une ouvrière que je vais épouser. Mon exemple , et surtout mon bonheur , encourageront peut-être un honnête homme à aller demander à cette dasse trop dédaignée , la femme vertueuse , la bonne mère de famille , qu'on n'est pas toujours sûr de trouver dans ce que nous, appelons la haute société.

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— C'est trop fort , murmura Eugène ; voilà le raisonneur qui tombe dans l'absurde ; il veut nous faire croire qu'il n'y a de vertu que chez le peuple. — La vertU; Qiçs amis, die est partout; seulement on ne la rencontre qi^e par hasard ; le tout est de la chercher. Mais c'est assez de sentences entre nous; il vous suffit de savoir que je pe rougirai jamais de l'était de ma femme ; ne soyez donc pas plus scrupuleux que moi.

Les ëtudians voyant bien que c'était un parti pris che? Abel Favelet d'être heureux à son goût, n'insistèrent pas davantage ; 09 apporta le déjeûner, l'amant de Baptistipe se mit sans façon à t^ble. Il égaya le repas par le récit du moyen qu'il avait employé pour s'introduire chez madame Huberdeau ; il ouvrit carrière aux railleries de ses camarades en se représentant à leurs yeux chargé de la robe de levantine, dont il ne savait que faire, et qu'il avait été sur le point de laisser sur l'escalier de la couturière lorsqu'il sortit de chez elle.

Le déjeûner se termina encore plus gaiement qu'il n'avait commencé , on promit de ne pas se quitter de la journée.

— 11 faut , une fois avant ton mariage , que tu fasses avec nous la vie de garçon , dit un des étudians au futur époux de la jeune couturière. Abel voulut se défendre contre les sollicitations de l'amitié ; mais la proposition ayant été accueillie par les vivat de l'assemblée, il ne lui fut pas possible de résister plus long-temps.

— Vous me rendrez la liberté à neuf heures du soir, dit-il, carVest l'heure de nos rendez-vous. — Oui, à neuf heures , mais jusque là tu nous appartiens ; et c'est fatigué des plaisirs du célibat que nous te permettrons de retourner à tes chastes amours. — Donnons donc cette journée à l'amitié , puisqu'on Teilige , répétait tout bas

A bel en se laissant entraîner par ses jeunes compagnons ; on veut que je fasse mes adieux à la vie de garçon par une bonne débauche ; eh bien , soit. En voyant les folies de mes amis , je chérirai davantage ma raison. Pauvres jeunes gens I que je les remercie de toutes les peines qu'ils vont se donner afin d'augmenter mon dégoût et ma pitié pour des plaisirs que je ne leur envierai jamais !

Après une joyeuse promenade à cheval au bois de Boulogne, les étudians sont entrés dans Tun des plus beaux cafés du boulevard Italien, et dix parties de billard, qui n'ont que médiocrement diverti Abel Faveict , viennent de conduire les amis jusqu'à l'heure du diner; il est temps de se mettre à table, car ils ont besoin de dissiper à coups de Champagne l'orage qui s'est élevé entre eux pendant une discussion à propos de billes. Sans Tintervention du héros de la fête, les queues de billard allaient devenir entre les mains des joueurs des armes meurtrières ; mais Abel a dit :

— Finissons , messieurs , j'ai faim ; nous nous expliquerons à table ; celui qui a tort paiera le punch. — Cette sentence, approuvée par tous, a ramené la bonne humeur sur tous les fronts. — Chez VéfourI répète-t-on avec Favelet. Une voiture , qui s'arrête à la porte du café , entraine bientôt les amis au café de Chartres.

On ne s'attend pas à ce que je détaille ici le menu de ce dîner de garçons, à ce que j*additionne les bouteilles qui se sont succédé dans les seaux de glace où se frappe le vin d'Épernay ; cependant il faut que le noi%bre en soit considérable, car, au dessert, Abel n'a ni la parole moins haute , ni les yeux moins brillans , ni les propos moins joyeux que ses camarades d'école. C'est en parlant raison que la sagesse vient de succomber ; c'est en discutant les moyens de maintenir l'équilibre de TEurope, que les pro-

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fonds politiques ont perdu leur aplomb ; bien des idées jeunes et généreuses se sont élancées de leurs cerveaux enflammés , à mesure que les bouchons, libres des enirayes du fil d'archal, volaient au plafond. On a bu à la délivrance des peuples ; on a menacé de la fourchette les tyrans qui pèsent encore sur les trônes du monde ; des couplets patriotiques ont excité l'enthousiasme en faveur des TÎctimes qui se forgent des armes avec leurs chaînes. Le vin, qui donne tant de douces illusions, leur a fait réver la liberté de l'univers ; et dans cette ivresse du patriotisme , dans cette confusion de toasts , les étudians n'ont pas eu de peine à oublier la querelle du billard. Pour A bel Favelet , il ne songe plus à rien de ce qui l'occupait le matin ; le nom de Baptistine , qu'il trouvait toujours sur ses lèvres , ne se présente plus même à sa pensée. C'est l'heure des jeux du soir dans l'atelier de madame Huberdeau ; voilà, depuis un mois, la première fois qu'il manque à ce rendez-vous ; mais peut-il songer à quitter des amis qui l'accablent de caresses, et qui lui décernent la. couronne du civisme? car c'est lui qui vient de se montrer le plus ardent défenseur du droit des nations ; c'est lui qui a chanté l'hymne de Riégo que toutes les voix viennent de répéter en chœur. Son chant patriotique a même trouvé un écho dans le cabinet voisin ; car deux vieux officiers, séparés de la bande joyeuse par une légère cloison, ont fait chorus avec elle au refrain de cette autre Marseillaise.

— Est-ce pour se moquer de notre libéralisme, ou par sympathie, que l'on chante avec nous? dit Etienne, dont la tête est brûlante. Malgré les efforts de ses camarades, il quitte le petit salon et va frapper à la porte du petit cabinet, bien décidé à jeter à la tète des mauvais plaisans le vçrrc de vin de Champagne qu'il lient à la I. M

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main, ou à trinquer avec ses voisios, s'il trouve en eux ce qu'il apt^Ue de bons en fans.

On le reçoit à bras ouverts ; les vieux soldats lui prennent la main en accueillant , par un juron approbatif , Foffre qu'Eugène leur fait de terminer en famille le dîner qu'ils ont commencé en tète-à-téte. Les officiers suivent le jeune homme dans le salon ; on se serr£ un peu pour faire place aux vétérans de Lutzen et de Montmirail ; la sonnette est violemment agitée. — Allons^ gurçon, du vin ! — De nouvelles bouteilles sont placées sur la table, et les toasts libéraux recommencent avec une nouvelle fureur. Il ne s'agit pas moins, dans le petit comité, que de lever des troupes, d'organiser une armée, et d'aller demander compte aux potentats de certains griefs dont la politique française ne songe pas à jse venger... Il serait si facile de reprendre notr« rang parmi les nations ; «ela ne coûterait qu'une victoire!... Gomme les fous ont leurs moaienslu'cides, il y a aussi des éclairs déraison daqs toutes 1^ dis<cusstons politiques, fussent-elles même animées par le vin de Champagne. Sur la proposition que ies jeunes geas ont faite d'enrégimenter les vrais amis des peuples, l'un des militaires parvient à faire comprendre aux écervelés qu'ils éprouveront quelques difficultés à établir leur mode de recrutement, dans un pays où le roi seul a le droit de déclarer la guerre et de Êiire les traités de paix; on pourrait aussi arrêter leur ardeur belliqueuse , en les envoyant devant quelque tribunal, comme prévenus d'embauchage. -«-Partons seuls , dit-il , notre exemple ne sera peut-^tre pas perdu ; et quand on saura que huit Français, huit gaillards comme nous , ont été se ranger sous le drapeau des [ ; l Çpi!tè$ , cela donnera sans doute à d'autres l'idée de nous suivre.

C'est vers le pays de Mina qu'ils ont d'abord tourné

leurs regards. Nous sonunes en 1630, el l'Ile de I^n vient de $e sovm^ltre aux coDsiUptionnels.

^ Ei »i la France s'en mêle, alors Ferdinand el ses moines «ont perdus, ajoute le vieil ofGcier de l'empire.

— Qui sait , dit Etienne , si on n'attend pas qu€ nous nous mettions en route pour mareber sur nos pas?

^ Nous aurons la gloire d'être partis les premiers : ajoute uo autre camarade d'Ahel.

— L'univers aura les yeuK sur nous, réplique celui-ci.

— Et la postérité i-eoueiUeni w» noms ! continue Etienne*

-^ QueUe gloire ! quel bonheur pour noa parens i Comme nos m«ltre«Ks nous aimeront ! répètent en même temps tous les ieMme» éludian». -«- A ce mot de maîtresse , Abcl Favieikt yient de se rappeler li«ptiftti»e; il pense à l'inquiétude qu'elle a dû éprouver en m le voyant pas arriver ee mr* E» ce moineut , la ronde des tambours annonce jaux promeneurs qu'il est temps deisortir du jardin du Palals4toyal;lesdeui^ ofBciers, qui veulent bien pousser une reconnaissance militaire jusqu'en Espagne, craignent .en rentrant trop tard d'avoir du bruit dans leur ménage ; une dernière santé est proposée au succès de la glorieuse entreprise, et les nouveaux amis se séparent, après s'être donné rendez-vous pour le lendemain au café de Foy^ le quartier-général du vrai libéralisme. — Ahçà! dit Abel, dont la tête était singulièrement alourdie, voilà onze beures qui sonnent, je crois qu'il est temps d'imiter nos deux amis : rentrons chacun chez nous.

— Par exemple! nous quitter sitôt ! je ne l'entends pas ainsi ; tu es à nous jusqu'à minuit. Je veux, en nous séparant , que nous puissions dire : La journée a été complète.

— Où veux-tu nous conduire encore ? demande Abel.

— Cest mon secret I répond Etienne; puis il parle bas à ses amis , qui approuvent en riant son projet ; et sans vouloir l'expliquer au jeune Favelet, ils sortent du Palais- Royal, montent en voiture et disent au cocher : — Rue de Cléry, numéro...

La maison où le fiacre vient de s'arrêter est de chétive apparence, une allée longue et noire conduit à un escalier si faiblement éclairé qu'on risque, en montant, de se rompre vingt fois le cou. A chaque marche raboteuse on est tenté de ne pas aller plus loin. C'est comme s'il y avait là ce bon génie du Conte Bleu qui , placé à la porte de l'ogre, dit aux imprudens voyageurs: — On n'entre pas ici. Mais écoute-t-on son bon génie?... Il faut bien pour* suivre l'aventure, et vraiment on serait tenté de s'applaudir de sa persévérance, lorsque, après la montée périlleuse, on se trouve dans un élégant salon où une douzaine de jeunes femmes, brillantes de fraîcheur et légèrement parées, vous accueillent avec le plus gracieux sourire. Ce n'est plus, commeau café de Chartres, l'ivresse pesante du vin de Champagne qui vous prend à la tête ; c'est un délire plus doux; ce sont des nuages roses et bleus qui troublent votre vue ; et puis le cœur vous bat comme s'il y y avait de l'innocence dans les plaisirs qu'on vient demander à ces jeunes filles voluptueuses et parfumées : comme s'il y avait de la passion dans leurs caresses ! Je dis : on éprouve tout cela quand , pour la première fois , on ose mettre le pied dans une maison consacrée aux amours faciles; la curiosité peut y attirer un instant, l'illusiov peut vous abuser jusqu'au moment du départ; mais il faut avoir de la corruption dans le cœur pour passer une seconde fois le seuil de la porte sans éprouver un sentiment de dégoût.

Pur, mais non pas inaccessible aux séductions, Abel a

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pâli et jeté un regard farieux sur 5es amis , lorsqu'il a compris en quel lieu ils venaient de l'entraîner. Cependant les éclats de rire des jeunes gens, les agaceries adroites de ces femmes qui l'entourent , ces tailles charmantes qui se balancent mollement, ces formes séduisantes que dessinent des robes diaphanes, tous ces trésors / du sérail, avec Tobéissance des odalisque, et le pouvoir '^ illimité du sultan, ont enflammé les sens du sage de vingt ans; le désir a bientôt dicté son choix; mais un sentiment de pudeur le retient.

— Non, murmure-t-il, celui que Baptistine a choisi ne se flétrira pas volontairement. Amans, soyez heureux, dit-il à Fes camarades ; pour moi , je ne veux que du punch. — Du punch et des baisers^ répète celle qui vient de s'attacher à lui ; tu n'as qu'à commander, on donne ici tout ce qui peut enivrer.

Le bol de punch est apporté ; les verres se choquent, et, bien qu'A bel boive seul dans le sien, il a, comme ses amis, une femme rieuse et à demi vêtue sur ses genoux. Les heures se passent au milieu des chants et des propos les plus gais. Souvent sollicités par A bel, les étudians parlent enûn de se retirer ; mais une journée de débauche ne peut pas finir ainsi. La querelle du billard, trop vite étouffée, a dû laisser une arrière-pensée dans Tâme d'Eugène ; il ne oberche pas un prétexte pour reprendre la discussion ; mais qu'il s'en présente un, il soulagera son cœur. L'adversaire d'Eugène, dans un moment d'ivresse, vient d'effleurer de ses lèvres le cou de la belle qui repose nonchalamment sur les genoux de son partner. Eugène se lève, et le menaçant de son verre, il dit :

— Cette femme est à moi ! Dans une heure... demain... quand je ne serai plus ici elle t'appartiendra si tu veux la payer ; mais jusque là je te défends d'y prétendre ,

sinon!... — Que ferais-tu? répond Taulre. — Je t'enverrais ce verre à la tête. — Eh bien! ose-le donc, si tu n'es pas un lâche?

A ce mot, le verre vole à la tête de IMmpradent qui a osé défier un homme dont le vin a ranimé la colère ; mais l'adversaire d'Eugène esquive le coup, et une glace, qui se trouve derrière lui, est frappée, et elle tombe avec les éclats du cristal brisé. Alors, ce sont des femmes qui crient en fuyant échevelées, des servantes qui accourent pour constater le dégât ; la table est renversée sous les pieds des deux furieux qui cherchent à s'approcher pour se frapper mutifellement, tandis qu'Abel et les autres jeunes gens les retiennent avec force éloignés l'un de l'autre. Ces mots terribles : — A la garde! — ont retenti dans le salon. Les joyeuses filles, qui, un instant avant la querelle, provoquaient les caresses des étudians , demandent toutes à courir au poste le plus voisin , pour qu'on traine en prison ceux qui viennent de leur causer tant de frayeur. Cependant la maîtresse de la maison a entendu les cris de ses pensionnaires ; elle brave le bruit, les injures, et vient à travers les combattans pour les inviter à se retirer : sa voix est douce, sa tenue est décente.

— Monsieur, dit-elle à A bel Favelet, qui s'efforce de jeter des paroles de paix au milieu du défi que se renvoient les adversaires ; monsieur, je ne viens pas ici juger le différend de vos amis, j'aime à croire qu'ils fioîroDt par s'entendre ; mais si vous avez quelque empire sur eux, tâchez de les emmener hors de cette maison. Nous ne sommes pas habituées au bruit ici ; jamais la force année n'a été appelée en ces lieux; il me serait pénible d'employer les voies de la rigueur contre des jeunes gens dont le seul tort, sans doute, est d'avoir la tête un peu échauffée par les vapeurs du punch. Ainsi, pour eux-mêmes, pour leurs

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familles, qu'ils sortent d*ici I^ glace brisée est un malheur, d'accord ; mais si j'ai affaire, comme je le crois, à des personnes honnêtes , elles voudront bien m'en faire remettre le prix lorsqu'elles le pourront. Elle a coûté, je crois, deux cents francs. — Nous allons te la payer, ta glace, dit Eugène, toujours furieux, et cherchant à se débarrasser de ceux qui le retiennent. — J'ai confiance en vous, répond la maltresse ; mais dussé-je en perdre le prix, je préférerais encore ce léger malheur au scandale de votre arrestation. Sortez donc, messieurs, je vous en prie. Je suis ici sans défense contre votre obstination ; mais il est impossible que des jeunes gens qui doivent tenir, avant tout, à ne pas causer de chagrin à leurs pareus, n'entendent pas la voix de la raison.

I^ ion ferme , et en même temps Tacoent pénétré de cette voix, ont suffi pour apaiser la fureur des deux adversaires. Pour Abel, il reste stupéfait en écoutant cette femme, que sa profession a vouée au mépris, et qui commande presque le respect par son maintien et sa douceur; il la remercie des sages avifi qu'elle leur donne, de la confiance qu'elle veut bien avoir en eux; et après avoir obligé ses deux amis à se réconcilier devant eUe^ il sort de la maison, mais en se {Mromettanl bien de ne jamais y remettre les pieds.

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