‹ Les contes de l'atelierChapitre 19 sur 49 · LA MÈRE · texte numérisé non relu

LA MÈRE

C'est toi , drôle! dit le chevalier reconnaissant sa Toiz; et par quel hasard le irouves-UiHsi?

Waltbr Scott. — L'Jbbé.

Ce ne fut pas comme dans la mansarde des étudians, avec un rire moqueur, que les jeunes ouvrières accueillirent Baptistine, lorsque celle-ci, rayonnante de joie, entra un jour dans F atelier en tenant à la main la réponse de sa mère : celle-ci autorisait madame Huberdean à recevoir chez elle M. Abel Favelet. La prudente maîtresse avait fait promettre à Baptistine de taire ses espérances à ses compagnes de Tatelier jusqu'à l'arrivée de cette lettre tant désirée. Ce n'était qu'à grand'peine que la pauvre enfant parvenait à réprimer les mouvemens de joie que lui faisait éprouver le bonheur d'être aimée , ou le sentiment de crainte qui venait la surprendre lorsqu'elle songeait qu'un mot de sa mère suflSrait pour détruire à jamais son espoir. Une sorte de délire s'empara d'elle quand on lui remit enfin une lettre timbrée de Lyon. Le cachet ne se brisait pas assez vite sous ses doigts impatiens ; elle craignait aussi, en le déchirant, d'enlever le mot : « J'y consens ! » Mais quand la lettre fut décachetée, le cœur de Baptistine battit si fort, qu'elle resta quelques minutes avant d'oser jeter les yeux sur les lignes qui décidaient de son avenir.

— Du courage, ma chère amie, lui dit madame Huberdeau ; si tu n'as pas la force de lire , eh bien 1 donne-moi cette lettre , nous apprendrons ensemble quelle est la volonté de ta nière.

^ Non, maman Huberdeau, j'aime mieux voir par moimême. Laissez-moi lire d'abord; je me ferai une raison, si c'est une mauvaise nouvelle ; oui, mais si c'est du bonheur, au moins je le saurai plus vite.

A mesure que ses yeux parcouraient le papier, la phy* sionomie de Baptistine prenait une nouvelle expression de plaisir ; ses joues un peu pâlies par l'inquiétude redevenaient roses et animées. La première partie de la lettre renfermait quelques-uns de ces conseils que la crainte dicte toujours à une bonne mère. Madame Caillot ne pouvait se défendre dl'un certain effroi alors qu'elle allait livrer à l'amour incertain d'un inconnu les destinées de son enfant chéri. Baptistine passa rapidement sur les sages avis de sa mère; ce que ses regards cherchaient avidement, c'était le consentement à son mariage. Enfin ils rencontrèrent ce bienheureux paragraphe :

« Si tu l'aimes, s'il peut te rendre heureuse, sois à lui, » Baptistine ! ta mère n'a jamais formé qu'un vœu , celui » de voir ton inexpérience de seize ans préservée de tout » danger par une liaison honnête et durable. »

A ces mots, Baptistine, ivre de joie, sauta au cou de sa mère adoptive; puis elle se précipita dans l'atelier en s'écriant :

— Je me marie I mes bonnes amies , je vais me marier.

Alors elle apprit en même temps à ses jeunes compagnes famour d'Abel Favelet, la demande de celui-ci à madame Huberdeau, et la réponse qu'elle venait de recevoir de sa mère. Toutes les petites ouvrières la regardèrent d'un œil d'envie ; on la complimenta, mais on lut en voulut d'être aimée; il semble que l'amour qu'inspire une jeune fille est un vol qu'elle fait à chacune de ses compagnes. On se rappela fort bien dans l'atelier de la rue Neuve-Saint- Gilles le joli jeune homme de vingt-quatre ans qui vint

un jour coihrtander une robe de levantine pour sa sœur. On n'avait pas oublié sa politesse, le doux son de sa voix, sa tottrniife agréable , son sourire spirituel ; aussi les jalouses se répéuient-clles tout bas : — Que Baptîstine est heureuse t

Baplistiné reçut aveé joie les fèlieitaUdns de ses âmîes, elle pria madame Huberdeau dé faire savoir à Abel Favelet la réponse de sa mère. Dans sa folié, la jeune fille eût voulu écrire elle même à son amant, et elle tourmentait sa bonne maftreste pour savoir en quels termes celle-ci allait lui mander cette bonne nouvelle. Tel mot lui paraissait trop froid, tel autre pas assez clair ; elle fit tant d'observations, qu'à la fin la couturière se décida à envoyer à Abel la lettre de madame Caillot. Le soir même, le jeune docteur Favelet revint ddns la maison ; Baptistîne reprit toute sa gaieté d'enfant, et son futur époux fut admis aux jeux du soir.

Comme madame Huberdeati avait bien jugé du respect de Favelet pour sa maison, elle ne craignait pas de le laisser pendant quelques motnens seul avec Bâptistinè ; et puis la jeune fîlie ne racontai t^elle pas tout à sa maîtresse quand son amant était parti?

— Savez-vous, monsieur Favelet, lui dit un jour fiaplisline dans un de ces innocens tête-à-tête , que j'ai fait un projet charmant; il ne tiendra qu'à vous de le réaliser • et comme vous voulez me rendre heureuse, je Suis bien' sûre que vous ne vous y opposerez pas? -Sans doute, si œla ne tient qu'à moi, et si c'est raisonnable surtout. - Eh bien \ esl^e que je suis une enfant? reprit-elle en faisant une petite moue qui la rendait encore plus jolie- je ne vous demanderai jamais que des choses possibles - Cesl juste, pardonnéz-moi, et dites-moi vite ce que c'est, afin que je répare lechagrin que je viens de vous causer,-

je TOUS promets de ne rien vousrefaser. — En m'époosant, vous allez sans doute exiger que je quitte madame Hubert dean ? — Il me semble que c'est assez naturel ; je ne peux pas me mettre avec vous en pension chez votre maîtresse : il me faut un salon pour recevoir les malades qui viendront me consulter , et il n'est pas d'usage que les cliens d'un médecin passent par un atelier de couturières pour arriver à son cabinet. — J'ai pensé à tout cela ; mais je me suis dit aussi :Tant que M. Favelet sera près de moi, je ne m'ennuierai pas ; malheureusement, son état l'obligera à s'absenter souvent, et je resterai seule, ce qui sera bien triste ! pourtant il y a moyen de parer à cet isolement que je redoute. Ma bonne mère doit venir ici, dans quinze jours, pour vous voir et s'entendre avec vous sur la publication des bans; retenons-la auprès de nous; au moins, quand vous serez sorti , j'aurai toujours avec moi quelqu'un à aimer ; d'ailleurs, il y a si long-temps que je désire vivre auprès de maman ; c'est tout au plus si , depuis dix ans, j'ai pu la voir et lui parler deux jours de suite ; à peine arrivée à Paris, il faut qu'elle reparte aussitôt. Qu'en dites-vous? nous lui proposerons de ne plus nous quitter, elle sera là, entre ses deux enfans, elle jouira de notre bonheur, elle partagera notre petite fortune ; n'est-ce pas que j'ai une bonne idée ? — Excellente, Baptistine ; je l'approuve , et je vous promets de joindre mes prières aux vôtres pour que votre mère ne retourne plus à Lyon. J'ai bon espoir; elle y consentira. — Au fait, elle sera toujours mieux chez nous que chez sa vieille comtesse lyonnaise ;. car une femme qui s'oppose à ce qu'une mère reçoive son enfant ne peut être qu'une méchante femme. Maman sert là-bas, ici elle sefa maîtresse ; mais vous, me promettez de l'aimer? — Autant que vous pouvez l'aimer vous-même. Encore un jour, et la mère de baptistine allait arriver à

Paris ; déjà Félève de madame Iluberdeau avait fait choix d'une demoiselle parmi ses compagnes de l'atelier, et le futur époux ne s'était pas encore mis en peine de prévenir ses amis les plus intimes de son prochain mariage; cependant il voulait les avqir tous pour témoins de son bonheur. Décidé à donner enfin de la publicité à ses projets d'union , il prévint Baptistine, en la quittant le soir, des visites qu'il avait à faire le lendemain.

— Je ne pourrai venir que fort tard , lui dit-il. — Ohl mais vous viendrez, n'est-ce pas? reprit-elle, ne fût-ce qu'un moment, je veux vous voir.

Il promit, et le lendemain matin, à son réveil, Abel prit le chemin du quartier latin ; c'est alors qu'il arriva chez les joyeux convives qui accueillirent si gaiement l'heureuse nouvelle qu'il venait leur annoncer. La folle conjuration des ctudians dérangea les projets du futur marié, à minuit il n'était pas encore sorti de la maison de la rue de Cléry.

Que les heures s'écoulèrent lentement pour Baptistine, pendant cette soirée d'orgie, où Abel Favelet dit un dernier adieu à la vie de garçon ! Tandis qu'il passait alternativement de la table dans les bras d'une prostituée, la jeune fille soupirait et pleurait en secret.

— S'il faut que je reste souvent toute une journée sans le voir, se disait-elle à part soi, j'en mourrai de chagrin ; il faudra que maman mette bien dans ses conditions qu'une fois marié, M. Abel ne me quittera plus. Puis la naïve en- •lant se consolait ensuite en songeant que son futur époui pensait à elle, et qu'il parlait d'elle à ses amis. — Je con* cois, reprenait-elle, qu'il ne s'aperçoive pas combien il se fait tard ; quand je me mets à parler de lui à ces demoiselles, le temps passe si vile ! il me semble que le soir arrive plus tôt ces jours-là. Ainsi s'aflligeant et se rassu-

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rant tour à tour, Baptistine entendît sonner dix heure».

— C'est fini, je ne le verrai pas ce soir, dit-elle à sa maitresse couturière ; il peut être bien sûr que je le gronderai demain, à moins, cependant, qu'il ne lui soit arrivé quelque chose. Oh l mon Dieul maman Huberdeau, un malheur vient si vite! Tenez, laissez-moi envoyer Jacques, notre portier, on lui dira si M. Favelet est rentré.

La couturière, prenant en pitié l'inquiétude de Baptistine, consentit à envoyer son portier chez A bel. II revint bientôt en disant qu'on ne l'avait pas revu depuis le matin qu'il était sorti. Cette répoixse fut loin de calmer la jeune fille. Malgré les vives sollicitations de madame Huberdeau, elle voulut veiller ; un secret pressentiment lui disait qu'Abel, instruit de la démarche du portier, chercherait, en revenant, un moyen de donner de ses nouvelles à Baptistine. Elle pria donc sa mat tresse de lui permettre de travailler jusqu'à ce qu'elle eût envie de dormir, c'està-dire jusqu'à ce qu'elle fût rassurée sur la santé de son amant.

Quand elle se vit seule dans l'atelier, Baptistine ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue, et elle se mit à travailler ; mais a^ussitôt qu'elle entendait le bruit des pas résonner dans la solitude de son quartier désert , elle se levait et provoquait par une toux légère l'attention du passant : personne ne s'arrêtait. Minuit sonna à Saint-Paul ; Baplis^ tine poussa un profond soupir :

— Ah ! dit-elle, il est malade ou blessé I et je ne suis pas là pour le soigner!... Mon Dieu, si j'avais le droit de courir après lui I si j'étais sa femme, je saurais bien où le trouver, moi ; mais une jeune fille n'a pas le droit d'obéir à tou> les mouvemens de son cœur... 11 faut que je reste... je ne peux pas sortir, et pourtant j'en ai bien envie !

Ses yeux, perçant à travers Tobscurité de la rue, cher- I. )S

chaient à reconnaître son amant jusque dans ces ombres fantastiques que Timagination dessine pendant une nuit obscure. Une heure encore se passa dans ces angoisses. A mesure que la nuit avançait, ^inquiétude de Baptistine deyenait plus affreuse, mille idées sinistres se croisaient dans sa tête brûlante :

— S'il est mort, ce sera fini de moi aussi! ma pauyre mëre n'arrivera que pour recevoir mon dernier soupir. Sans lui, je n*ai pas besoin de vivre I Ainsi cette jeune fille, qui n'a encore connu que les joies de la vie, parle froidement de la quitter, plutôt que de survivre à l'objet de son amour : la pensée du suicide n'est donc pas toujours un crime, puisque Baptistine > avec son éducation religieuse et l'innocence de son âme, peut s'y arrêter sans remords; elle n'y voit que le seul moyen de se réunir à celui qu'elle a choisi pour époux.

Cependant, du fond de la large rue des Minimes, des pas se font entendre ; Baptistine se penche à mi^eorps sur l'appui de la croisée; elle voudrait aller au-devant de celui qui vient vers elle, car elle croit avoir reconnu Abel Favelet, bien qu'elle ne puisse distinguer personne, tant la nuit est noire ; mais ce qui échapperait à nos yeux et k nos oreilles, le cœur intelligent d'une femme le voit et l'entend. La jeune fille ne s'est pas trompée; celui qui approche si précipitamment de la maison de madame Uuberdeau, c'est lui, c'est Abel I II sait qu'on est venu le demander de la part de la couturière ,. et il accourt, au risque de ne parler à personne, pour essayer d'instruire Baptistine de son retour.

— Est-ce vous? dit la jeune fille, tremblant à la ft>is de crainte et d'espérance.

Une voix qui la fait tressaillir de joie répond timidement:— Oui , c'est moi; ne m'en venilleE pas, j'ai tant

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peosé à vous I — Il meut ; mais ces mots-là sont nécessaires au repos de Baptistine. — Adieu, bousoir, reprend-elle; il est bien tard, méchant! — Elle entend comme le bruit d'un baiser qu'Abel lui envoie , et elle le recueille avec ivresse ; car elle n'a pas besoin de rougir : il ne lira pas dans ses yeux le bonheur qu'elle éprouve. Abel lui dit encore une fois adieu et retourne sur ses pas. Quand il est bien loin, trop loin pour enlendre liaptistine, elle lui renvoie son baiser en souriant, et ferme la fenêtre. — J'ai eu bien froid, dit-elle en rentrant ; mais je suis si heureuse, que je ne regrette plus ces trois heures d'attente!

Baptistine se couche ; elle remercie Dieu pour son amant, elle l'invoque pour sa mère, qui doit arriver le lendemain, et enfin, délivrée de toute inquiétude^ la jeune fille s'endort paisiblement.

Malgré les fatigues d'une débauche de douze heures, A bel ne put prendre aucun repos ; de retour chez lui, il se promenait dans sa chambre en se reprochant sa conduite.

— Moi, murmure-t-il , moi, me laisser entraîner au désir de connaître cette vie de garçon que j'avais appris à mépriser! Et pendant ces douze heures de folie pas un moment de plaisir vrai ; je rentre mécontent de moi-même quand elle m'attendait, quand j'aurais été si heureux auprès d'elle! Que de chagrins je lui causerais si elle savait! Et dire que demain je serai présenté à sa mère! à sa mère, qui lui ordonnerait de ro'oublier, de me fuir, si ma conduite d'aujourd'hui pouvait être connue! Il faudra que je m'excuse, que je trouve un mensonge. Mentir à Baptistine, c'est affreux ; je ne croyais pas que je m'exposerais jamais a ce malheur-là. Et tout cela est arrivé , parce qu'il est reçu dans le monde qu'on ne peut se donner à une honnête femme qu'après avoilr passé par des vices qui détruisent la santé, qui flétrissent le cœur, par la vie de garçon

enfin I C'est de Texpérience, disent-ils, qu'on apporte en ménage; ce ne sont que des regrets, et quelquefois l'habitude de la débauche. Et dire qu'il y a des familles où l'on regarde les Tices passés comme la meilleure garantie des vertus à Tenir I Sottise, préjugé, que les jeunes libertins se gardent bien de détruire. Ahl mes amis sont des misérables! Je mentirai pour cacher leur infamie et la mienne ; mais je romps avec eux, je ne les verrai plus !

C'est au milieu de semblables réflexions que le sommeil vint surprendre le coupable ; le jour commençait à paraître quand il se décida à se mettre au lit : la nature , qui ne perd jamais ses droits, se vengea de sa débauche et de la veillée trop prolongée en l'obligeant à dormir jusqu'à onze heures du matin.

Abel fut réveillé en sursaut par sa femme de ménage, qui frappait rudement à sa porte.

— Monsieur, c'est une lettre pour vous, lui cria la vieille madame Clément; c'est très-pressé, ça vient de chez madame Huberdeau.

Au nom de la couturière, Abel se leva ; il ouvrit sa porte, et gronda sa femme de ménage de ce qu'elle l'avait laissé dormir si tard.

— Damel on m'a dit que monsieur était rentré à plus d'une heure du matin ; je n'ai pas voulu troubler son repos. Voilà ce que c'est que de faire la vie de garçon I ajouta-t-elle en riant. — La vie de garçon! reprit Abel avec humeur, et qui vous a dit... — On sait bien qu'il faut que les jeunes gens s'amusent, c'est dans Tordre... Je n'ai qu'une fille, mais je ne voudrais pas la donner à un homme qui ne se serait pas amusé, il la rendrait trop malheureuse; il faut que jeunesse se passe tôt ou tard. — Vous êtes une sotte I interrompit Abel en décachetant la lettre qu'on venait de lui remettre de la part de madame

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Uuberdeau ; une fois qu'on a pris Tbabitude de la débaucbe, on la perd difficilement.

Sans écouler le bavardage de sa gouvernante, Abel parcourt rapidement des yeux celte lettre, dont récriture lui est inconnue ; c'est celle de la mère de Baptistine. Depuis deux heures cette dame est descendue de diligence ; elle veut, avant leur entrevue , confier au futur époux de sa fille un secret qui, lui mande-t-elle, doit mourir entre eux, s'il ne croit pas, après cet aveu, devoir donner son nom à la jeune ouvrière. Baptistine n'est point, comme elle l'a dit à madame Huberdeau , le fruit d'une union légitime; c'est un enfant naturel, dont le père a cessé d'exister depuis long-temps.

« Si monsieur Favelet, écrit-elle, ne se sent pas la force » de ne jamais reprocher à sa femme le malheur de sa » naissance, madame Caillot le croit asseï honnête homme » pour cesser dès aujourd'hui de voir Baptistine. La mère 9 de la jeune personne prie encore monsieur Abel de ne v pas exposer la pauvre enfant à rougir devant ses nou- » veaux parens. Le mariage n'est pas assez avancé pour 7> qu'il ne puisse être rompu à l'amiable, et sans que le » véritable molif de la rupture soit divulgué. Madame » Caillot invite dune M. Abel à bien réfléchir sur l'enga- » gement qu'il va prendre, en se présentant ce matin chez n madame Huberdeau. Elleatlend ou une réponse qui lui » apprendra que l'hymen projeté ne peut se conclure, ou » monsieur Favelet lui-même ; sa présence seule prouvera » qu'il persiste dans Fintention d'épouser baptistine. »

Bien qu'il fût exempt de préjugés, ce titre de fille naturelle l'affligea. Abel pensait à son père, dont les principes sévères repousseraient toute idée d'alliance avec une bâtarde. — Et cependant , se dit-il , Baptistine rachète son malheur par tant de vertus, qu'on ne saurait avoir le cou-

rage de la punir et de le punir lui-même d'une faute dont elle est innocente ; aussi, maigre Fespèce de chagrin qu*il éprouvait en songeant que ce secret, connu au Havre, suffirait pour que sa famille fît rompre son mariage, il n'était pas fâché d'avoir quelque chose à pardonner À Baptistine; lui-même avait tant besoin d'indulgence! — Au fait, ajouta-t-il, pourquoi dévoilerais-je le mystère de sa naissance? Aux yeui de mon père, Baptistine sera toujours à ses yeux la fille du capitaine Caillot, et moi, je ne me verrai pas forcé de renoncer au bonheur. — Bien résolu à se taire, Abel s'empressa de se rendre chez madame Huberdeau.

Baptistine était assise dans le petit salon de la couturière, entre sa mère et sa bonne maîtresse; elle attendait avec impatience l'arrivée de son amant, et déjà elle commençait à parler du désir que son futur mari avait manifesté de conserver madame Caillot auprès d'eux, et celle-ci souriait à cette idée qui charmait son cœur.

— N'est-ce pas, maman, qu'il ne tiendra qu'à toi de quitter ta vieille comtesse lyonnaise pour venir avec nous? tu veilleras sur notre petit ménage; et puis, si j'ai une fille à mon tour, continua-t-elle en rougissant, tu m'apprendras à rélever, à m'ai mer comme je t'aime. Tu seras si heureuse et nous aussi I — Oui, mon enfant; oui, tout cela s'arrangera, répondit la mère , inquiète encore, car elle attendait la réponse d'Abel ; mais avant tout, ajouta madame Caillot, il faudra retourner à Lyon, j'ai des comp> tes à rendre, des adieux à faire. — Au moins, tu nous resteras jusqu'à mon mariage, tu ne peux pas t'en dispenser: une mère ne voudrait jamais abandonner sa fille dans ce moment-là ! — Mais si j'étais forcée de repartir plus tôt que je ne le voudrais moi-même , n'as-tu pas une autre mère qui saurait bien me remplacer ? — J'aime mieux vous

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avoir toutes deui à la fois, interrompît la jeune fille; et elle les embrassa tour à tour arec sa joie enfantiilie et sa naiVe effusion de cœur; il me faut deux mamans. L'arrivée d'Abel interrompit ces tendres caresses.

— Le voilà ! dit toutnà-eoup la jeune fille en se levant précipitamment pour ouvrir la porte du salon à son futur, dont elle a reconnu la voix.

— Gomment, c'est lui? demanda madame Caillot; et son visage prit une expression de plaisir, car elle vit que son secret était confié à la probité d'un honnête bomme qui ne croyait pas devoir trouver dans la faute d'une mère un motif pour dédaigner sa fille.

C'est avec un petit air triomphant que fiaplistine conduisit son amant vers sa mère, qui s'était levée ; Abel la salua respectueusement; mais à peine son regard avait-il rencontré celui de madame Caillot, qu'il se troubla, pâlit et s'écria :

— Vous, madame I vous, la mère de Baptistinel Celle-ci n'avait pas éprouvé une commotion moins violente ; car elle se cacha la tète dans ses mains, chancela, se laissa tomber sur un siège, en disant :

^- Malheureuse I pourquoi suis-j^ Venue ici?

Tandis que madame Huberdeau s'empressait de porter secours à la mère évanouie, Baptistine, frappée de stupeur, interrogeait des yeux Abel, qui ne paraissait pas la comprendre. Muet et tremblant, il contemplait avec un regard de désespoir cette femme qui, la veille, lui parut si calme au milieu du bruit, cette femme qui forçait, par la seule puissance de ses paroles, des ennemis à se réconcilier, et qui donna, pour ainsi dire, une leçon de morale dans un lieu de débauche ; cair c'est elle, c'est la maltresse de cette maison de la rue de Cléry qui était là devant lui I

Enfin madame Caillot, ou, si Ton veut, Fanchette, reprit

connaissance; la couturière voulait connaître le motif de cet évanouissement et du trouble qu'éprouvait encore Abel. La mère de Baptistine jeta un coup d*œil suppliant sur le jeune homme, et répondit aux questions de madame Huberdeau par la prière de la laisser seule un instant avec M. Favelet.

— Après notre entretien, il pourra tout vous dire. Abel n'osa refuser d'écouter Fanchette; d'ailleurs il

n'aurait su comment expliquer sa conduite sans trahir le secret de cette mère, qui avait eu, du iQoins, la prudence de cacher à sa Glle son odieuse profession. La couturière consentit à se retirer avec Baptistine, et pendant qu'elle essayait de consoler la pauvre enfant, qui se perdait en conjectures» Abel et Fanchette, un peu remis de leur émotion, se regardaient avec déGance avant d'oser prendre la parole. Enfin la mère fit signe à l'amant de Baptistine de s'asseoir; elle prit un siège et commença :

— Je ne chercherai pas, monsieur, à justifier une conduite que des malheurs passés ne pourraient excuser à vos yeux ; je ne vous dirai pas comment on peut être victime d'une séduction , et combien l'amour maternel a de puissance même pour imposer silence à d'honnêtes sentimens! Le voile est déchiré, rien ne pourra renouer une alliance que ma présence seule devait rompre. — Oui , madame vous l'avez dit, cette union est rompue pour toujours; le nom de mon père ne doit pas être confondu avec celui... — Ménagez-moi, monsieur, interrompit Fanchette, je vous en conjure; on peut nous entendre ici, et vous seul avez mon secret; ce n'est pas pour moi que je vous prie, mais pour ma fille 1 — Pauvre Baptistine ! reprit Abel ; elle méritait d'avoir une autre mère. — Oui, une plus heureuse, je vous crois ; mais une meilleure, je puis le dire avec orgueil, car c'est ma seule vertu, une meilleure, non»

monsieur, ce n'était pas possible! — Enfin, madame, q«i*«iigex*yoas de moi? Il suffît que tous invoquiez le nom de Baptistiue pour que je sois prêt à vous sacrifier tout, excepté mon ^om, que je dois transmettre à mes enfans aussi pur que mon père me Ta donné. — Ce que je vous demande à genoux, c'est que ma fille n'apprenne jamais qu'elle a ie droit de rougir de celle qui lui a donné le jour, de celle qui s'est tant avilie pour l'élever. Est-ce exiger trop de votre amour pour elle, que de vous conjurer de ne pas la faire mourir de honte à mes yeux? — Je me tairai, madame, je vous le jure; mais comment justifier auprès d'elle le refus irrévocable que je fais de sa main? car rien au monde ne pourra changer ma résolution. — Ce refus, je l'expliquerai, si vous me promettez encore de ne pas me démentir. — Oh I pourquoi n'avez-vous pas quitté cet affreux métier? j'ignorerais tout, et vous ne livreriez pas au désespoir deux êtres qui ne pourront peut-être pas vivre Tnn sans l'autre. — Si vous saviez, monsieur, qu'il y a des conseils funestes qui vous poussent dans une carrière, et on lien terrible, l'habitude , qui vous y attache malgré vous. Que me servirait, hélas ! de vous dire que vingt fois j'ai voulu renoncer à cette profession, qui me fait horreur à moi-même ; mais quand je me voyais repoussée par le inonde, forcée d'aller me réfugier dans une province lointaine, et de mourir sans avoir embrassé ma fille chérie, sans savoir quel serait son sort, je ne pouvais me décider à partir. Ici, du moins, je reçois de ses nouvelles; et, dans le long intervalle de mes soi-disant voyages, je puis quelquefois venir en secret dans sa rue, m'arrêter à sa porte pour la voir passer, ou me cacher dans un coin de l'église pour avoir le bonheur d'entendre sa voix. Bien souvent, dans ces entrevues qu'elle ne soupçonne pas, j'ai cru en la contemplant que j'allais me trahir, et quand je la voyais

courir radieuse de joie, je me sentais, malgré moi, em{K>rtée vers elle, prête à Yoler dans ses bras pour )a presser contre mon cœur; mais il fallait taire mon émotion, maîtriser les mouvemens do mon âme, dérober mon bonheur h tous les regards; Baptistine me croyait à plus de cent li ^oes d'ici. -*<- Il y en a mille de la maison de madame lluberdeau à celle de la rue de Cléry. — £t tenez, monsieur, toute méprisable que je sois à vos yeux, quand je voyais mon enfant innocente, heureuse et digne de Famour d'uti honnête homme; quand je me disais : — G est au sacriûce de ma vertu qu'elle doit peut-être toutes les siennes, alors je me trouvais moins coupable. C'est aujourd'hui seulement que j'ai pu comprendre toute l'horreur que je dois vous inspirer ; mais j'ai votre parole, Baptistine ignorera toujours son malheur : pour préserver ma fille de la misère, j'ai pu braver le mépris des autres; mais supporter le sien, ce serait au*dessus de mes forces!

Abel renouvela le. serment qn'il avait fait de ne jamais révéler à Baptistine le motif de leur rupture ; mais trop agité pour pouvoir prendre congé de celle qu'il aimait, il tourna ses regards vers la chambre où madame Huberdeau l'avait entraînée, il soupira, essuya une larme, envoya un dernier adieu à la jeune fille, qu'il ne devait plus revoir, et sortit en disant à Fanchette : *» Ah ! madame, pourquoi votre enfant n'est-elle pas orpheline 1

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