TRANSACTION
H^tos, dit-eMe, je VMlâb rester iei tottte la rie { OB ne Ta pas roulii, on n'a dit <|oe la rolooté de Diea étail que Je partisse ; que la rie était une épreore...
Oh i c'est ane épreare Uen dure i
BsnRAftMll DE 8AIHT>PllRftl.— Pau/ et F'irginit.
Abel était déjà loin, que ce reproche terrible : Pourquoi votre enfant n'est-elle pas orpheline I retentissait encore à Toreille de Fanchette et déchirait son cœur. Ce n'était pas assez ]^0Qr elle d'avoir supporté la honte, afin d'élever cette enfant, de s'élre condamnée à Fiafamie pour l'arracher à la misère> il lui aurait fallu mourir pour que sa fille pût être digne de l'amour d*un honnête homme I Mourir ! mais quand les héritiers du séducteur de Fanchette la chassèrent^ elle comptait à peine seize ans, et depuis son enlknce, on avait pris à tâche d'étouffer dans son cœur tous les germes de vertu. D'abord, on lui avait enseigné le mensonge, puis la coquetterie, puis elle était devenue la complice des intrigues d'une mademoiselle Fallu, et enfin un vieillard libertin l'avait placée entre une accusation de vol ou le malheur de subir son amour. Fanchette fut bien forcée de céder : elle avait peur de la prison, où l'on a froid l'hiver, où l'on couche sur un lit de paille; car dans le caveau du cloître Saint-Jacques^ elle avait passé plus d'un hiver sans feu, et c'est sur la paille qu'elle couchait auprès de sa mère. Et quand elle se trouva sans prolecteur, quand
celle qui l'avait perdae par l'exemple de la mauvaise conduite la rencontra à la porte du joaillier à qui elle allait offrir sa dernière ressource, lorsque cette fllle lui dit : — Viens avec moi, je t'empêcherai de mourir de faim, et tu pourras donner une nourrice à ton enfant ! alors Fanchette regarda mademoiselle Fallu comme un ange conducteur, dont la venue changeait sa destinée ; elle s'attacha à ses pas, elle la suivit dans la route du vice, et cela sans rougir d'abord, car on ne lui avait pas dit que même à seize ans on dût rougir d'échapper au besoin par la prostitution ; elle ne savait rien de ce qu'on apprend à nos jeunes ûlles pour qu'elles soient l'orgueil et la joie de leurs parens ; mais elle savait être bonne mère, parce que cela ne s'apprend pas.
C'est quand Baptistine eut six ans , et que sa mère vit se développer en elle ces grâces enfantines, cette jeune intelligence, qui avaient fait aimer la petite commissionnaire du clottre, que Fanchette comprit tout l'odieux de sa profession et qu'elle en rougit pour sa fille ^^âinsi, c'est à l'amour maternel qu'elle dut un premier mouvement de pudeur. Dès lors la jeune mère résolut de cacher à son enfant le secret de sa vie. Trop engagée dans la carrière pour revenir sur ses pas, elle voulut du moins que son infamie servît au bonheur de sa fille. Le hasard lui fit découvrir la demeure de madame Huberdeau. — Baptistine aura un état, se dit-elle ; et le besoin de payer la pension de son enfant lui inspira l'amour de l'ordre et de l'économie. On sait avec quelles précautions Fanchette venait visiter tous les ans l'atelier de la rue Neuve-Saint-Gilles, comme elle était modeste dans sa tenue, réservée dans ses paroles; il lui avait fallu bien des études pour en arriver là, mais rien ne lui coûtait afin de justifier le mensonge qu'elle avait fait à madame Huberdeau. A mesure qu'elle
réformait oné habitude vicieuse, un bon sentiment se glissait dans son cœur, si bien qu'à la fin sa position lui devint intolérable; elle voulut fuir la maison où mademoiselle Fallu l'avait conduite.
— Sotte, lui dit madame Edmon (c'était le nom de la maîtresse de la maison de la rue de Cléry ), et comment gagneras-tu de quoi payer la maîtresse d'apprentissage de ta fille? — Je ne sais, madame, répondit Fanchette ; mais je ne veux plus de ces fleurs, je ne veux plus de ces parures ; je ne veux plus enfin qu'un homme puisse me dire comme hier : — Je ne te paie pas pour pleurer.— Cest dommage, répondit la maîtresse, car^ malgré tes vingtcinq ans, tu es encore fraîche et gentille; mais c'est égal, j'ai trop bon cœur pour te laisser partir de chez moi ; tu ne me quitteras pas, Fanchette, j'ai besoin de quelqu'un pour tenir mes livres de dépense et de recette ; et si tu te sens capable de le faire... — J'apprendrai, madame. ~ C'est bien : écoute, j'ai fait mettre mon amant à Hicétre, il me volait; toi, je te connais, tu es une honnête créature,* to ne me voleras pas. Je fournirai à ton existence et à celle de ta petite; nous en aurons bien soin , et quand elle sera en âge de se marier, je te promets, si tu te conduis bien, que la demoiselle aura une bonne dot.
A partir de ce jour, Fanchette vécut retirée dans cette maison dont elle administrait les finances; il fallait bien qu'elle y demeurât, Taurait-on reçue ailleurs? et puis, qui donc aurait pris assez intérêt à sa fille pour s'engager à lui assurer une dot?
A chacun de ses soi-disant voyages à Paris, Fanchette jouissait délicieusement des éloges que l'on donnait à la petite ouvrière ; elle était fière des qualités qu*on se plaisait à reconnaître dans sa fille ; il lui semblait que ses fautes passées se perdaient dans les douces vertus de Bap- I. i6
tS3 LKS COXTF.S DB L'aTEUER.
listî ne; elles étaient comme autant de liens qui la rattachaient à l'estime publique.
Après cinq ans d'emprisonnement, l'amant de madame Edmon sortit de Bicétre : il ?int effrontément récUmer sa place de teneur de livres, que Fanchette occupait toujours. Sa maîtresse le repoussa rudement : il se vengea en l'étendant à demi morle sur le parquet du salon ; la police s'empara du misérable, et tandis qu'il partait avec la chaîne pour aller finir ses jours au bagne de Rochefort, sa victime terminait les siens en instituant Fanchette sa légataire universelle. C'est environ quinze jours après cet événement qu'Abel Favelet et ses jeunes amis firent ce dtner de garçons dont les suites devaient être si funestes au mariage des deux amans.
Baptistine et madame Huberdeau attendaient encore rissue de l'entrevue de la belle-mère et du gendre futur, et depuis long-temps Abel était parti. Le son des voix n'arrivant plus jusqu'à elles, la bonne maltresse et son élève se décidèrent à rentrer dans le salon. Madame Caillot était seule, les yeux rouges de larmes, le visage pâle ; elle s'était accoudée sur le coin d'un meuble, et cachait sa tète dans ses mains. I^ jeune fille éprouva un saisissement en ne voyant plus là celui qu'elle avait attendu si tard la veille. Elle s'approcha timidement de sa mère, se pencha vers son oreille, et lui dit bas :
— Eh bien! maman, qu'est-ce que tout cela veut dire? — Pauvre enfant! répondit la mère en promenant sur elle de tristes regards, auras-tu bien le courage de l'oublier? — L'oublier I reprit madame Huberdeau, il est donc parti?...
Baptistine frémit.
— Oui, parti pour toujours ! ajouta Fanchette. — Ah ! ma mèrel ma mère I vous me faites mourir I s'écria Baptistine; mais qu'avez-vous donc fait?
Ulffi MËRE. 183
Un torrent de pleurs s'échappa de ses yeni. Fanchetle prenait les mains de sa fille , elle les baisait avec nne espèce de délire, les mettait sur son cœur, et répétait
— Mon enfant! ma Baptistine! ne me maudis pas; j'ai besoin de ta tendresse, j*en ai besoin pour exister! La bonne couturière, pendant cette scène de douleur, n'osait demander des éclaircissemens; et son imagination si pure était loin de pouvoir deviner le secret de Fancbette.
Quand la première crise fut calmée, grâce aux exhortations de madame Huberdeau , Baptistine supplia sa mère de lui apprendre le motif de cette cruelle rupture. L'embarras de Fai^chette était affreux ; elle devait expliquer l'exclamation qui lui était échappée à l'entrée du jeune homme : — Malheureuse! avait-elle dit en joignant les mains, pourquoi suis-je venue ici? Pressée par sa fille et par la couturière, Fanchette sentit qu'elle devait au moins livrer une moitié dé son seciret pour sauver l'autre, et bien que son cœur souffrit horribleinent de perdre quelque chose de l'estime de son enfant, elle fit asseoir Baptistine sur ses genoux, pria madame Uuberdeau de l'écouter, et commença :
— Tu ne pourras peut-être pas bien me comprendre^ ma chère amie, toi quiasété élevée dans l'amour du travail et des vertus, toi qui n'as jamais quitté l'excellent guide que le sort t'a permis de rencontrer. Tu ne sais pas qu'il y a dans le monde de pauvres orphelines qui n'ont de ressources que dans la charité publique : toile était ta mère à dix ans. — Vous! et comment cela? — Je me trouvai sans appui quand je perdis les auteurs de mes jours. On rencontre bien par hasard des âmes désintéressées qui vous obligent dans le seul but d'obliger ; mais le ciel me refusa ce bonheur. — Pauvre mère I — Te dire à quel prix j'achetai Souvent, touto petito, le pain de Taumône, ce serait inuti-
lement affliger ton cœur ; tu as bien assez aujourd'hui de tes propres chagrins. Je grandis ainsi dans la misère, et j'avais ton âge à peu près lorsque je connus celui qui devait être ton ppre. — Alors tous fûtes plus heureuse, car, vous l'avez dit cent fois, c'était un honnête homme. -— C'est ici , Baptistine , qu'il faut me promettre de ne pas m'aimer moins... de ne pas regretter de me devoir la vie.
— Peux-tu le penser? il faudrait donc que je fusse bien ingrate. — De grâce, qu'allez-vous dire à cette enfant? reprit vivement madame Huberdeau , que le discours de Fanchette intriguait singulièrement; prenez garde! — Je lui dois la vérité. Ton père ne s'appelait pas Caillot ; ce nom est celui de mes parens, et quand tu naquis il n'était pas mon mari. — Il n'était pas ton maril répéta Baptistine avecétonnement; et elle regarda la couturière, qui croisa les mains et baissa la tête en fronçant les sourcils. — Au moins, madame, demanda-t-elle après un moment de silence, votre enfant fut légitimée plus tard par le mariage?
— Jamais je n'épousai celui qui m'avait séduite. — Et vous avez abusé à ce point de ma conGance? dit la maîtresse de Baptistine en regardant Fanchette d'un air de reproche. — Je vous en supplie, madame, reprit aussitôt la mère, n'apprenez pas à ma fille à me haïr. Non, Baptistine... non, ma bonne amie, tu ne dois pas avoir pour moi moins de tendresse que tu n'en avais avant de connaître le secret de ta naissance : ai-je été pour toi moins bonne mère? Ce n'est pas toi qui peux avoir quelque chose à me reprocher ; le ciel m'est témoin que depuis que tu existes, je ne vis que pour toi, que toutes mes pensées ne sont que pour ton bonheur. Ce n'est pas ma faute, à moi, si j'ai perdu ma mère, remercie plutôt le ciel de ce qu'il a daigné te conserver la tienne.
Fanchette, en parlant ainsi, regardait sa fille avec tant
UNE MÊnB. 18&
d'amour, que eelle-ci se précipita dans ses bras, oublia, ou du moins parut oublier ses propres chagrins pour rassurer sa mère.
— Oui, disait Baptistine, toujours tu me seras chère! tu as été malheureuse, et non pas coupable ; je le sens bien, tu ne peux pas l'être, à mes yeux surtout; crois-le bien, maman, plus je te trouve à plaindie, et plus je sens qu'il est de mon devoir de t'aimer, de te respecter ; sans toi, je n'aurais jamais été l'élève de madame Huberdeau; sans toi, qui sait ce que je serais devenue 1
Ce mot fit frémir Fanchette ; elle serra sa fille dans ses bras avec angoisse, et dit :
— Oh I toujours, toujours je te préserverai du malheur I c'est bien assez de l'avoir souffert moi-même. — Mais, dis-moi donc, maman, pourquoi M. Abel me quitte-t-il ainsi? — Hélas! mon enfant, le ciel a voulu que nous nous voyions ici pour la seconde fois; la première... — C'était chez le père de Baptistine peut-être ? interrompit la couturière.
Fanchette répondit : — Oui ! mais si bas , que l'on devina seulement au mouvement de ses lèvres ce qu'elle venait de dire.
— Et c'est pour cela , reprit Baptistine , qu'il rompt notre mariage? — Je comprends ce scrupule , murmura madame Huberdeau ; moi-même , si j'avais un fils... — Vous ne le donneriez pas à ma Baptistine , à cet ange, à votre élève enfin I répliqua Fanchette avec une espèce d'orgueil. — Si fait, j'ai tort, reprit la bonne couturière. Oui, mon enfant, certainement que je serais heureuse de lui donner une femme comme toi. Mais tenez, madame Caillot, ma tête est malade, mon cœur est blessé ; c'est la première fois que je me trouve mêlée à une pareille intrigue : je sais bien que j'ai manqué d'indulgence... mais c'est
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que j'étais loin de penser... pardonnez-n^oi ce que j'ai pu vous dire de pénible.
Depuis un moment Baptistine était devenue pensive, elle ne parlait pas; ses deux mères la regardaient sans vouloir l'interroger , car elles soupçonnaient bien tout ca qui se passait dans le cœur de la jeune fille. Elle soupiraj essuya deux grosses larmes qui venaient de s'échapper de' ses yeux, et dit nvec une espèce de fermeté :
— Voulez-vous que je vous fasse part d'une pensée qui me vient? — Oui, parle, répondit Fancbette. — Eh bien ! je crois que M. Favelet ne m'aime pas, et même qu'il ne m'a jamais aimée.
Madame Uuberdeau regarda la mère en lui faisant uni signe de tète ; Fancbette comprit, et s'empressa de reprendre' la parole :
— Sans doute, Baptistine, il faut qu'il ait bien peu de. tendresse pour toi, puisqu'il te quitte sans demander k te parler, à te faire ses adieux.
— N'est-ce pas, maman? Je serais bien bonne de me faire de la peine pour lui; il ne sera pas malheureux... pourquoi donc me rendrais-je malheureuse?... Est-ce donc ma faute si je n'ai pas de père ? El comme si elle eût craint de blesser Fanchette, elle ajouta vivement: — Au moins j'ai une bonne mère qui me tiendra lieu de tout, auprès de qui je serai tranquille, je serai sûre d'être aimée... Maman, il faut m'emmener d'ici, loin, bien loin, que je n'entende plus parler de lui... que je ne sois pas exposée à
le rencontrer Nous serons si tranquilles toutes les
deux !
Cependant, à mesure qu'elle parlait , sa poitrine s'op pressait et sa voix devenait tremblante ; ces derniers mots furent prononcés d'une manière à peu près inintelligible^ elle s'arrêta court, fit un effort comme pour se débarrasser
d'un poids douloureux qui pesait sur son cœur, et elle s'écria : — Mon Dieu, je l'aimais tant I Cette exclamation ouvrit un passage à ses larmes.
Le reste de la journée s'écoula pour Baptistine dans des alternatives de consolations et de désespoir. Madame Huberdeauv obligée de veiller sur ses ouvrières, laissa ensemble la mère et la fille, qui pleuraient toutes deux en cherchant à s'armer de courage contre leur commun malheur. Mais à neuf heures du soir, quand la journée fut passée, le portier d'Abel Favelet apporta une lettre que son locataire adressait à la jeune fille ; elle eut une lueur d'espérance en reconnaissant l'écriture. Fanchette trembla en pensant que dans son chagrin Tamant de Baptistine pouvait ne pas avoir la force de garder le secret sur leur rencontre de la veille : elle se trompait, la lettre d'Abel ne contenait que ces mots :
« Chère et adorée Baptistine, il n'y avait que mon res- » pect pour mon père qui pût balancer mon amour pour » vous. En m'envoyant son consentement, il me disait : « Je » mourrais de chagrin si mon fils contractait une alliance D dont je dusse rougir. » Je préfère mourir moi-même de » douleur en vous perdant, plutôt que d'exposer les jours i> de mon père. Adieu. Celui qui vous aimera jusqu'à son » dernier soupir. »
— Maman, nous partirons demain, dit Baptistine après avoir lu. — Oui, ma fille ; demain, je te le promets.
Ce ne fut pas sans éprouver un grand chagrin que madame Huberdeau apprit que Baptistine allait la quitter. Cependant la bonne maîtresse comprit qu'il importait de rompre les habitudes de son élève pour affaiblir l'énergie de sa douleur et de son amour. Elle engagea la jeune fille à prendre du repos , puis, restées ensemble, la mère et la maîtresse réglèrent leur compte, et il fut convenu que le
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lendemain matin , madame Caillot viendrait chercher sa fille pour la conduire à la campagne.
Fanchette, en quittant madame Huberdeau, courut chez son homme d'affaires pour le charger de liquider la succession de la maltresse défunte. Elle lui remit tous ses pouvoirs, et reçut de lui une somme assez considérable pour le voyage qu'elle devait commencer le lendemain. En son absence, la maison de la rue de Cléry devait être vendue , car Fanchette avait juré de n'y rentrer jamais. Elle loua une chambre dans un hôlel garni , y passa la nuit, écrivit à celle de ses filles qui avait sa confiance, pour la prévenir de son départ et des pouvoirs qu'elle venait de donner à l'homme d'affaires. Au point du jour elle envoya, rue de Cléry, chercher ses malles. La fille, à qui elle adressait le commissionnaire, eut bientôt arrangé les paquets de voyage ; et neuf heures venaient à peine de sonner, que Fanchette descendit de voiture à la porte de la couturière.
—Eh bien! Baptistine est-elle toujours décidée à partir? demanda-t-elle en entrant. — Votre fille a passé une nuit affreuse , lui répond madame Huberdeau ; la fièvre la dévore, sa pauvre léte est brûlante, et ses esprits sont égarés. Venez la voir, madame, c'est tout au plus si elle vous reconnaîtra ; car plus d'une fois, cette nuit, elle a refusé de me reconnaître.
Fanchette suivit la couturière, en tremblant, dans la chambre de la jeune malade. Baptisline était assez calme en ce moment ; mais ses yeux fixes et secs, son teint animé, le mouvement nerveux de ses lèvres, annonçaient assez qu'elle avait subi de violentes commotions pendant la nuit.
' — Ma chère amie! mon enfanti dit Fanchette en se penchant vers sa fille. Baptistine tourna les regards du côté de sa mère, elle chercha pendant une minute à rap-
«NE MËRB. 189
peler ses souvenirs ; puis elle répondit d'une ?oîx faible : -— J'ai un peu souffert depuis ton départ , mais je suis mieux à présent ;... nous partirons demain, n'est-ce pas ?
— Sans doute ; car, pour aujourd'hui, ce serait impossible.
— Aujourd'hui I comment , nous devions partir aujourd'hui? Mon Dieu, oui, je m'en souviens maintenant. Oh ! ma tête I ma tête ! Tu le vois, je ne peux pas sortir d'ici, je souffre tanti noni je n'aurais pas la force de marcher. Xîiens, laisse-moi reposer, maman. Ne me parle pas, ça me nVt trop de mal.
Et la jeune fille laisse retomber sa tête sur l'oreiller.
— Il faut envoyer chercher un médecin, dit Fanchette.
— rirai moi-même, réplique madame Uuberdeau. — A propos ! payez le cocher, qu'il parte, et qu'on monte nos malles ici; je ne quitte plus cette chambre que ma fille n» soit sauvée!
La couturière s'éloigna. Pendant un quart d'heure, ce fut un silence absolu chez la malade ; sa mère, assise à côté de son lit, tenait dans ses mains une des mains de la pauvre enfant ; elle comptait ses pulsations avec effroi ; ou eût dit que Baptistine reposait, pourtant sa voix faible balbutiait quelques mots ; Fanchette se rapprocha.
— Tu me parles, ma bonne amie? — Maman, je demande à Dieu que le méchant qui cause mes douleurs ne souffre jamais autant que moi t ce n'est pas lui qui en mourra , c'est moi !
Après un moment elle reprit : — 11 reviendra, n'est-ce pas ? — Il faut l'espérer, répliqua la mère, qui voulait au moins flatter l'égarement de son imagination. — S il savait ce que j'éprouve, il reviendrait tout de suite! Mais il ne peut rien savoir. Maman, reprit-elle avec fermeté, je veux qu'on le lui dise , laissez-moi lui écrire un mot ; ce n'est pas pour le revoir, mais c'est pour lui donner des remords ;
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il mérite bien d'en avoir ! ^ Sois raisonnable, Baptistine> tâche de reposer un peu. — Non, maman, je veux écrire, je t'en supplie ! Je serais bien aise de savoir ce qu'il pourra me répondre. Donnez-moi des plumes , du papier. Ça me fera du bien, je le sens.
Fanchette n'osa pas contrarier la pauvre malade, elle lui apporta tout ce qu'elle demandait; mais quand Baptistine tint la plume et qu'elle essaya de la poser sur le papier, sa main tremblante se rofusa à former un seul caractère. — Je ne peux pas ! s'écria -t-elle avec désespoir.
L'arrivée du médecin mit fin à cette scène pénible. Le docteur, après les questions d'usage, écrivit quelques mots ; puis il dit à Baptistine : -^ Gela ne sera rien, mou enfant. — Et tout bas à la mère : — Il faut à votre Glle des distractions agréables, un air pur, une température douce. — Et je la sauverai, monsieur? — Oui, surtout si elle a la satisfaction du cœur , la sérénité parfaite de l'âme. — Mais vous ignorez, monsieur, ce qui cause son mal? — C'est ce qui vous trompe ; elle vient d'éprouver une violente commotion , dont le contre-coup peut être très-funeste à sa santé, à sa vie même. Il s'agit d'un mariage, m'a-t-on dit ; il faut voir à arranger cette affaire-là. Si l'obstacle vient de vous, tâchez de ne pas y mettre trop d'obstination ;... si c'est de la part de l'autre famille, faites des sacrifices... Je n'ai pas votre secret,... je ne vous le demande pas ; mais, en bon médecin, je dois vous ordonner tout ce qui peut guérir la malade.
Malgré les soins empressés de sa mère, qui ne la quittait pas d'un instant, et de madame Huberdeau, qui venait auprès d'elle dès que son ouvrage le lui permettait, la malade ne se rétablissait pas. A de nombreux accès de fièvre avait succédé un affaiblissement qui inquiétait à la fois la mère, la maîtresse et le médecin ; celui-ci appelait à lui
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toutes tes ressources de son art pour soulager Baptistine ; mais après chaque ordonnance il répétait toujours : — Il faut à cette enfant des distractions agréables et la satisfaction du cœur. — Depuis quinze jours l'état de la jeune QUe avait empiré ; elle ne parlait plus, elle n'adressait plus à sa mère de ces regards affectueux qui prouvaient à Fanchette que Baptistine était sensible à ses soins. Au moindre bruit elle faisait un geste d'impatience , et semblait vouloir renvoyer tous ceux qui l'entouraient ; elle ne souffrait pas qu'on lui fît une question sur ses douleurs ; chaque parole qu'on lui adressait I9 gênait horriblement. Le docteur attendait une crise qui devait emporter Baptistine, ou du moins décider une aliénation mentale : il n'y avait pas d'autre alternative que la folie ou la mort. Quant à Fanchette, privée depuis quinze jours de sommeil, et presque de nourriture, aucune exhortation de madame Huberdeau ne pouvait l'engager à quitter le chevet de si fille. Un soir, le son d'une voix qui se faisait entendre dans le salon ramena pour un moment la rougeur sur le visage pâle et maigre de Baptistine ; sa mère devina un sourire sur ses lèvres crispées ; la jeune fille étendit le bras, et dit d'une voix bien faible : — Entr'ouvre la porte,... que j'entende. — Je veux la voir, disait Abel ; car c'était lui ; Baptistine l'avait bien reconnu ! — Monsieur, répondait la couturière , vous ne savez donc pas que votre présence hâtera sa fin ; je ne puis vous permettre de pénétrer dans sa chambre. — Eh bien I madame, c'est vous qui répondrez devant Dieu de la mort de cet ange. Vous l'ignorez, son médecin l'abandonne ; je viens de voir le docteur, il m'a bien dit que moi seul je pourrais la rendre à la vie, et le Ciel est témoin que je veux épuiser toute ma science, faire tous les sacrifices pour la sauver , dussé-je, pour y parvenir, mériter le courroux de mon père. — Qu'il vienne t
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qu*il vienne I s'écria Baptislinc en réunissant toutes s» forces pour appeler son amant. Ah ! ma mère ! ma mèret je ne mourrai pas, j'en suis sûre à présent.
Cet effort l'accabla, elle retomba évanouie sur son lit.
Bien qu'Abel Favelet ne se fût pas présenté chez la couturière depuis la rupture du mariage, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans avoir des nouvelles de BapUstine. Le médecin appelé auprès de la jeune malade était justement un des anciens professeurs d'Abel : l'élève n'eut pas de peine à se faire recevoir chez son maître ; il venait l'attendre après chaque visite que celui-ci faisait à l'atelier de madame Uuberdeau. Ce n'était pas sans frémir qu'il apprenait quels symptômes alarmans présentait chaque jour l'élat de celle qu'il aimait plus encore ; car c'est à son abandon seul que la petite ouvrière devait toutes ses souffrances. Un jour le vieux professeur dit à Abel :
— 11 n'y a que vous, mon ami, qui puissiez la rappeler à la vie, sou sort est en vos mains;... consultez votre conscience. Pour moi, je ne retournerai plus dans cette maison, car mes soins sont désormais inutiles. — La résolution d'Abel fut bientôt prise. — Qu'elle vive! se dit-il; et il arriva, comme nous l'avons vu, chez la couturière, qui refusait de le recevoir.
Aux cris de Baptistine, Abel s'est précipité dans la chambre; il soulève la tète de la malade, lui fait respirer des sels. En revenant à la vie , la jeune Glle rencontre les regards de son amant, et quelques larmes de joie s'échappent de ses yeux.
— Oui, pleurez, Baptistine; pleurons ensemble , cela nous fera du bien à tous deux. Maintenant les peines, les plaisirs, nous partagerons tout, je vous le promets. — Vous ne me quitterez donc plus? dit Baptistine avec un sentiment d'inquiétude. — JamaiS; mon amie ! jamais 1 Je m'é-
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Kablis auprès de vous jusqu'au jour de votre rétablissement, et quand le danger sera passé» si vous ne m*en Youlez pas trop.... je vous demanderai cette main que dans un moment d^erreur j'osai refuser. Vous me l'accordereiy n'est-ce pas?
— Oui, méchant I répondit-elle faiblement. Elle allait continuer à parler. — Chut ! ût Abel, il faut être raisonnable et ne pas trop parler ; c'est assez pour ce soir.
Baptistine reposa sa tête sur roreiller, mais elle eut soin de tourner son visage du côté d'Abel, qui venait de s'asseoir au pied de son lit. Fanchette et madame Huberdeau n'avalent pas eu le courage d'interrompre cette scène, qui paraissait faire tant de bien à la jeune malade. Abel ne dit pas un mot jusqu'au moment où la couturière partit pour aller se mettre au lit ; mais quand elle ne fut plus là, et qu'il vit bien que Baptistine était profondément endormie, il s'éloigna du lit , fit signe à Fanchette de venir à lui, et dit:
— La démarche que je fais aujourd'hui, madame, vou^ prouve si j'aîmais véritablement votre fille. J'ai gardé votre secret, je le garderai toute la vie ; la crainte d'affliger mon père ne me retient plus ; dût-il apprendre un jour à^quelle famille je me suis allié, il ne m'est pas possible, je le sens, de supporter l'idée que celle qui m'est si chère peut mourir, et mourir pour moi, quand il dépend de ma volonté de racheter ses jours. — Monsieur, vous êtes un honnête homme. — Je fais mon devoir, voilà tout, madame ; mais il faut aussi que vous remplissiez le vôtre.
Parlez, aucun sacrifice ne me coûtera pour conserver mon enfant. — Celui que je vous demanderai vous paraîtra peut-être au-dessus de vos forces; mais, songez-y bien, il faut absolument que vous vous y soumettiez. — J'obéirai, je vous le jure; pourvu que Baptistine soit heureuse, c'est
tout ce que je demande au Ciel. — Mon amour et ses vertus | vous répondent de son bonheur. Revenons à ce sacrifice que vous lui devez. — Je vous l'ai dit , vos conditions seront une loi contre laquelle je ne réclamerai pas. — Eh bien ! madame, il faut partir ! il faut renoncer pour toujours au plaisir de voir votre enfant! — Partir! quand elle souffre encore ! elle a trop besoin de moi pour que je consente à m'éloigner. — Non , vous resterez ici jusqu'à la veille de notre mariage ; mais alors vous quitterez Paris... Nous chercherons un prétexte pour justifier votre départ, et jamais on ne vous reverra dans notre ménage.
Fanchette pâlit, elle regarda Abel d'un air suppliant, il répéta : — Jamais !
^ Ah ! monsieur, dit-elle , c'est un ordre bien cruel ! — C'est une preuve de tendresse que je vous demande pour votre enfant ; ne lui sacrifierez- vous rien , quand je fais peut-être , moi , le sacrifice du repos de mon père ? Pardon , madame , je ne suis pas votre juge, jeme prétends pas vous faire rougir devant moi ; mais convenez-en, pour Laptistine, pour mes parens, pour vous-même, il est impossible que vous restiez auprès de nous. — Et si je n'ai pas le courage de partir , vous allez donc abandonner ma fille, la laisser périr après avoir ramené l'espoir dans son cœur? — Non, madame, non , je tiendrai ma promesse , mais quand je préserverais Baptistine de la mort qui la menace en ce moment, je ne répondrai pas qu'un jour la honte... — Arrêtez, monsieur I pas un mot de plus, ma fille s'éveille 1
En effet, Baptistine ouvrait les yeux.
— Que dites-vous tous les deux? demandait-elle en souriant à son amant. Fanchette était trop émue pour lui répondre; Abel vit l'embarras de la mère ; il vint se ras-
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seoir auprès de Baptistîne, et prit la main qu'elle lui tendait :
— ' Nous parlions des préparatifs de notre mariage, dit41; il aura lieu bientôt, car, je le vois, il y a du mieux. Allons, Baptistine, essayez de dormir encore. — J'aurais tant de plaisir à parler de tout cela avec vous ! reprit la jeune malade ; mais puisqu'on me le défend , au moins • causez tout haut, j'entendrai, et cela me fera du bien«
Abel et Fanchette ne reprirent pas absolument la conversation que le réveil de Baptistine venait d'interrompre ; mais ils parlèrent de la prochaine publication des bans, de la robe de mariée, du bonheur de vivre tous trois en famille ; car là jeune fille voulait qu'on parlât surtout de cela. Ainsi s'écoula cette première nuil de convalescence. Vers le matin , comme la malade reposait , Abel s'approcha de Fanchette, et lui dit :
— £h bien ! madame, j'attends votre réponse ; quel est votre projet? — Puisque mon départ est nécessaire au bonheur de mon enfant, dit Fanchette, rassurez-vous, monsieur, je partirai ! — Abel la rejnercia du regard, elle détourna la tête pour cacher ses larmes.
Les jours suivans amenèrent l'entier rétablissement de Baptistine. Lorsqu'elle put enfin sortir, madame Huberdeau la conduisit à Saint-Paul, où elle eut le plaisir d'entendre publier son premier ban. Le jour des noces approchait; rhomme d'affaires de Fanchette venait de terminer la liquidation de l'héritage de la défunte ; la maison de la rue de Gléry était vendue. Fanchette voulut richement doter sa fille ; elle ne se réserva qu'une légère pension, pour vivre retirée dans une province éloignée de Paris. Baptistine, rendue à la vie, se flattait toujours de l'espoir de conserver sa mère auprès d'elle ; mais quand on fut à la veille du mariage, Fanchette feignit d'avoir reçu de Lyon
des DOUYellesqui Tobligeaient à ne pas différer son dépari d'an seul jonr. En yain sa fille la supplia de rester aa moin5 ponr la conduire à Tautel ; elle dut résister à toutes les prières, Abel lui avait rappelé son serment. — N'as-ta pas une bonne mère? lui dit Fanchette en désignant madame Huberdeau; elle me remplacera auprès de toi comme elle m'a toujours si bien remplacée. — Elle embrassa sa fille comme on embrasse ceux qu'on aime en les quittant pour toujours.
— Tu reviendras bientôt, maman? — Oui, bientôt. Soyez heureux, écrivez-moi souvent, j'aurai besoin de recevoir de vos nouvelles.
Baptistine se désolait ; madame Huberdeau cherchait à comprendre comment on pouvait quittera on enfant dans un pareil moment ; elle fit à la mère mille objections, mais rien ne pouvait la retenir. Lorsque Fanchette fut dans la voiture qui devait la conduire à la diligence de Lyon, elle appela son gendre ; il avait les larmes aux yeux :
— Êtes-vous content? lui dit-elle. — Ah ! madame, mon cœur est brisé!... mais il le faut. — Qu'au moins l'avenir de ma Baptistine me récompense du sacrifice que je fais aujourd'hui; vous ne pouvez pas soupçonner tout ce que j'éprouve ; il faut avoir l'âme d'une mère pour le sentir, c'est la plus cruelle épreuve de ma vie! — Abel ne put qu'imprimer avec respect ses lèvres sur la main que Fanchette lui tendait.
— Vous êtes la meilleure des mères I lui dit-il. — Oui, j'ai l'orgueil de le croire ; mais vous, soyez bon époux. — Fanchette n'eut pas la force d'en dire davantage; elle fit signe à Abel d'aller rejoindre Baptistine, que madame Huberdeau venait d'emmener, de peur qu'en prolongeant les adieux, la jeune fille n'éprouvât une rechute dangereuse.
La voiture de Fanchette tourna le coin de la rue; mais
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elle u^alla pas, comme la mère ravait dit, au bureau de la diligence de Lyon ; c'est thez son homme d'affaires qu'elle se fit conduire; elle y resta jusqu'au lendemain. Quand l'heure approcha où les deux époux devaient faire bénir leur union» Fanchette, couverte d'un ample manteau, et la tête cachée sous un large chapeau de paille, s'achemina à pied du côté de l'église Saint-Paul. Il n'y avait encore personne quand elle y entra. Elle s'agenouilla devant la grille de la chapelle ; quelques minutes après le suisse annonça les époux ; la mère jeta un coup d'œil sur eux ; madame Huberdeau donnait la main à Baptistine, qui laissait percer à travers sa joie un sentiment de mélancolie. La tristesse de la jeune mariée fut douce à son cœur : elle l'attribua au chagrin que lui causait son absence. Fanchette reconnut dans les témoins d'Abel les deux jeunes gens qui s'étaient menacés dans la maison de la rue de Gléry ; elle baissa rapidement la tête: — Oui, Abel avait raison, il fallait partir, je ne pouvais pas paraître à la noce de ma Glle ! dit-elle en soupirant
Elle entendit le prêtre appeler les bénédictions du ciel sur le nouveau ménage, et elle mêla de ferventes prières à celles des assistans ; mais quand tout le monde se fut retiré , quand elle eut senti contre ses vêtemens le frôlement de la robe de sa fille, qui passait auprès d'elle sans la reconnaître , Manchette se leva , elle suivit quelque temps des yeux la noce qui reprenait le chemin de la rue Neuve-Saint-Gilles; puis elle sortit de l'église, elle dit un dernier adieu à tout ce qui lui était cher, et, bientôt après , Fanchette roulait en diligence sur la route de Lyon.